Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

samedi, 07 décembre 2013

Aranjuez, d'Edith de Cornulier-Lucinière

Edith de CL est la barmaid du zinc d'AlmaSoror.

Il fallait écrire avant le 7 décembre à minuit, un texte comprenant :

oh mon âme
le plus vieil été du monde
c'était si pur
ta mère absente
coco


Aranjuez

« Why play so many notes instead of just choosing the most beautiful ? »
« Pourquoi faire tant de notes au lieu de choisir les plus belles ? »

Miles Davis


 

Une lézarde muait sur la pierre. La moitié de son corps était en plein soleil, l'autre dans l'ombre. Lorsqu'elle eut fini de muer, la reptile s'éloigna de la fenêtre. Elle n'avait pas été vue. À l'intérieur de la maison, tout semblait dormir à cette heure zénithale. C'était une maisonnette de plain-pied, qui comportait deux pièces. En outre, une cuisine y était aménagée à l'une des extrémités, dont la fenêtre donnait sur la rue ; à l'autre extrémité de la maison, une douche et un lavabo encadraient une fenêtre par laquelle, au loin, on apercevait la mer. La rue, presque toujours déserte, portait le nom de Chemin des dunes, comme tant de rues des villes de bord de mer.

Entre la maison et la mer, une longue route cabossée, un grand parking qui demeurait vide l'hiver, et que des centaines de voitures recouvraient pendant les saisons touristiques. La dune, là-bas, saccagée par d'atroces maisons construites trop vite, offrait sa lande nue aux crêtes des vagues.

Dans cette modeste maison dont les recoins recelaient des toiles d'araignées, pas un meuble n'était pas d'une haute facture, pas un livre ne provenait pas d'un auteur profondément admiré par les cerveaux les plus érudits. De façon étonnante et heureuse, les meubles anciens et modernes s'épousaient dans le minuscule salon où quatre personnes ensemble se seraient senties étouffer. Un antique clavecin occupait une belle partie de la place. Des statuettes, représentant des danseuses traditionnelles de tous les pays du monde, reposaient sur toutes les surfaces des meubles et sur le renfoncement de l'une des fenêtres. On pouvait croire, à première vue, qu'il s'agissait d'un lieu de villégiature, comme une ancienne maison paysanne rachetée, à la mort des derniers propriétaires, ou lors de leur exil rural, par une riche famille s'amusant à jouer aux marins pêcheurs durant quinze jours d'été. Il n'en était rien. Elle était habitée, à l'année, par une femme qui la louait à la mairie du Château d'Olonne. C'était une très vieille dame qui sortait une fois par semaine faire ses courses, et dont personne ne savait plus rien. Qui était-elle, d'où venait-elle et comment avait-elle atterri dans cette maison où personne ne venait jamais la voir ? On se souvenait peut-être qu'il y avait eu une histoire, un arrangement avec l'ancien maire, des facilités pour qu'elle s'installe en ce lieu, il y avait trente ans de cela.

Elle était arrivée en 1980, s'était installée dans cette maisonnette. Au début, elle recevait des visites et ceux qui la connaissaient depuis cette époque se souvenaient qu'elle se rendait à pied jusqu'à la gare des Sables d'Olonne pour aller chercher des parisiens qui venaient passer une ou deux nuits dans son antre secrète ; mais depuis belle lurette, il n'y avait plus de visiteurs. La vieille dame seule n'intriguait pas grand monde. Les gens du coin, qui ne manquaient pas de cœur ni de sens du devoir, vérifiaient qu'elle allait bien. Si, un mardi, on ne la voyait pas au marché, quelqu'un poussait la promenade jusqu'à frapper à sa fenêtre. Il apprenait qu'elle avait eu un refroidissement, et se faisait une joie de lui faire ses courses. Le mardi suivant, on la retrouvait déambulant parmi les étalages, tâtant les concombres, s'achetant ses éternelles pommes de terre de Noirmoutier, son sel de Guérande et son beurre demi-sel, ses champignons de Paris et quelques boites de sardines. Au moment de Noël et du 14 juillet, elle s'offrait des bouteilles de cidre brut et, tous les 7 avril, le caviste la voyait entrer dans sa boutique :

 - Je voudrais la meilleure bouteille de vin que vous avez pour environ 25 euros ! 30, pas plus !

Depuis de nombreuses années, le caviste lui mettait deux bouteilles au lieu d'une.

 - ça vous prolongera la fête ! Mais c'est du bon vin, que vous prenez, vous savez. Vous n'allez pas manger ça avec de la purée ou du riz, quand même !

- Ne vous inquiétez pas, disait-elle, complice et secrète.

Le 7 avril, c'était son anniversaire.

Le 7 avril dernier, elle avait eu quatre-vingt-onze ans.

C'est le primeur, qui s'était penché vers elle, et d'un air de confidence, lui avait demandé :

- C'est pour votre anniversaire, n'est-ce pas, que tous les ans, vous achetez une bouteille de pinard de la haute chez Robert, là-bas ?

Elle avait souri et cligné de l’œil.

- Et sans indiscrétion, madame, ça vous fait quel âge, maintenant ?

- Oh ! Mon âme se révolte ! S'était-elle exclamée.

Quelques clients et la femme du primeur se récriaient avec elle :

- Malotru !

- Goujat !

- C'est pas possible !

- Qui peut se permettre de demander son âge à une dame comme ça ?

L'homme rougissait et bégaya quelques excuses, quelques justifications. Depuis presque vingt ans qu'il avait repris la place de son père, il la servait avec empressement et délicatesse.

Aussi, le lendemain, elle attendit d'être seule face à lui, se pencha vers lui et murmura :

- 91 ans !

- Oh bon sang ! Ça vous rajeunit pas !

Elle sourit et poursuivit ses courses.

En cette fête de l'ascension, elle se mordait les lèvres. Le jour où elle avait dit son âge au primeur, elle avait commis l'épouvantable bêtise qui chavirait son destin.

91 ans ! S'était-il répété toute la journée. Il l'avait répété à sa femme, puis à sa mère, qui vivait avec eux. Puis à ses filles, puis à ses voisins, et à tous il soupirait, plein de commisération :

- Si c'est pas malheureux ! Toute seule, comme ça, à 91 ans ! Et si elle se cognait ?

Les jours qui suivirent, il les passa, avec la participation active de son entourage, et de tout le voisinage, à énumérer la multitude d'accidents domestiques et de drames qui risquaient d'arriver à tout moment à cette malheureuse pauvre vieille femme. La chaleur, un dérapage sur une pierre, une mauvaise chute, un caillot de sang, une fracture, un agresseur, une amnésie, une rupture d'anévrisme, une crise cardiaque, un étouffement en avalant une bouchée, une embolie pulmonaire, un mauvais coup, un mauvais geste, une fluxion, une glissade, une crise de sénilité. Comment se faisait-il que des gens qui payaient leurs impôts, travaillaient dignement, élevaient leurs enfants et entretenaient correctement leurs maisons pouvaient, égoïstement, renfermés sur leur bonheur mesquin, vivre à deux pas d'une malheureuse sans lui porter secours ? Il n'était plus possible de laisser cette situation courir. Une personne en danger avait besoin du soutien de toute la population. Des volontaires se réunirent pour évaluer la situation et concocter une solution. Bien sûr, il ne faudrait pas lui faire peur. Il était inutile d'effrayer cette dame – comment s'appelait-elle déjà ? On n'en savait rien -, d'ajouter à sa détresse en lui parlant trop vite de projets incertains. Les réunions des bonnes âmes avaient donc eu lieu dans la discrétion. On s'était mis d'accord pour entamer des démarches dans le respect scrupuleux de la dignité de cette dame, de ne faire que ce qui était absolument nécessaire pour son bien-être.

C'est ainsi que la veille, elle avait reçu une visite des services sociaux du département. Une rapide visite de la maison (la salle de bains n'était pas séparée par une cloison ; l'évier de la cuisine était trop haut pour une femme de cet âge) et du jardinet qui l'entourait (un escalier aux pierres déboîtées faisait craindre une chute mortelle), quelques questions posées par le médecin et l'assistant social (sa dernière visite médicale remontait à plus de six ans, elle n'avait ni enfant, ni neveu ou nièce pour la visiter), menèrent à la conclusion éminemment responsable qu'une maison de retraite était indispensable.

Souriants, charmants, presque tendres, et toujours soucieux, à chaque parole prononcée, de respecter sa dignité et son intimité, ils avaient annoncé une nouvelle visite pour le lendemain, à fin de l'emmener visiter la maison dans laquelle elle serait désormais heureuse, au Centre de gérontologie et de bien-être des aînés, dans la banlieue de la ville de La Roche Sur Yon.

Alexia Bellétoile était restée longtemps debout, à la porte de sa maison, la bouche entrouverte, les yeux perdus dans le vide.

Et puis elle était rentrée dans sa maisonnette et s'était préparé un dîner, comme d'habitude. La deuxième bouteille de vin de l'année, celle que le caviste lui avait offert le mois précédent, dormait sous l'évier. Elle l'ouvrit. Cela lui ferait du bien de boire, ce soir. Après ce bon dîner et quelques verres, elle était sortie dans on jardinet pour regarder les étoiles, assise sur la haute marche de l'escalier en pierre que les services avaient critiqué. Elle repéra la grande ourse et la petite ourse, et l'étoile de Vénus. C'était si pur.

Vénus... C'était ainsi que l'avait appelée, un soir, Babakar Mamboussoniongo, lors de leur furtive amourette. Voyons... Quelle année ? C'était en 1950. L'homme d'état africain lui avait fait envoyer un bouquet mélangé de fleurs et de diamants, dans sa loge. Elle l'avait rejoint, le soir, dans un des plus beaux hôtels de Moscou. Ils s'étaient revus en Grèce, ensuite, et puis... Plus rien. Il y avait eu le coup d'état, là-bas, et elle ne savait pas ce qu'il était devenu. Elle sourit à la nuit. Le souvenir de Babakar appelait d'autres images, d'autres visages. Elle rêva quelques temps à sa jeunesse, à son passé. La jeunesse n'est-elle pas le plus vieil été du monde ?

Soudain, elle frissonna. Le froid tombait d'un coup. Elle se releva péniblement et marcha le long de sa maison, pour apercevoir la mer. Dans les ténèbres, elle ne la reconnut au loin que par une brillance, un scintillement nocturne. Tout se confondait dans le noir.

Ce n'est que lorsqu'elle fut installée au fond de son lit, que ses larmes coulèrent, abondamment. Son souffle et sa voix formaient de petits sanglots qu'on aurait pu prendre pour des couinements d'un petit mammifère dans la nuit.

Elle pleurait de la honte qu'on lui avait fait, de la violence qu'elle ressentait. On allait la priver de tout : sa maison, ses plantes, ses promenades, ses courses, ses livres, sa si belle solitude et tout ce qu'elle aimait le plus chèrement au monde. On ne l'écouterait pas, comme on ne l'avait pas écoutée hier.

Elle allait finir sa vie dans une cage, entourée d'autres vieillards, à qui l'on donnait des médicaments en les appelant « ma vieille », « mon coco », leur parlant comme à des bébés ou à des bêtes.

Souvenir... Comme tu reviens ! Comme tu reviens quand tout s'endort. Comme tu reviens quand tout s'enfuit. Comme tu reviens, quand le malheur enfonce la porte et s'introduit comme un voleur. Souvenir d'un homme, un autre homme, le seul vraiment qui ait compté. Le seul pour qui le cœur d'Alexia vibrait encore, cinq décennies plus tard. L'homme pour qui bascula son destin. Un jour de novembre, un jour fade du mois des morts : le vent soufflait comme un fou dans les rues de la grande ville de Londres. Il soufflait tellement fort que la pluie, emportée dans ses tornades, n'arrivaient pas jusqu'au sol. Il faisait froid. Le soir, elle danserait sur la scène du Royal Opera House. L'homme l'avait appelée le matin même à son hôtel et elle avait reconnu sa voix avec chaleur. Elle lui avait donné rendez-vous ; il était venu la chercher au bas de son hôtel dans une Cadillac « Coupé de ville » grise, dans laquelle elle s'était glissée avec un délicieux frisson. Elle portait des gants blancs qu'il frôlait de temps en temps, comme s'il ne faisait pas exprès. Ce fut leur première rencontre, un délice qui n'annonçait pas les larmes qui suivirent. Mais dans la nuit, une chouette ulula trois fois. Alexia n'était pas superstitieuse, elle avait toujours méprisé tant les adeptes de l'horoscope du jour, qui ne manquaient jamais de regarder chaque matin si leur signe astrologique indiquait qu'ils rencontreraient l'amour de leur vie ou feraient face à un grand malheur avant le coucher du soleil ; elle ne croyait ni à Dieu, ni à Diable ; elle marchait sous les échelles et les échafaudages – du moins à l'époque où elle marchait encore assez pour en croiser sur son chemin -, les chats noirs ne lui faisaient pas plus peur que les chats gris ou blancs, briser du verre était un acte anodin. On ne pouvait pas dire qu'Alexia donnait dans les peurs populaires et les croyances des bonnes gens sans discernement. Elle était donc d'autant plus troublée lorsqu'un signe réel, une annonce incontestable, lui indiquait la présence d'un drame imminent. Or, cette nuit-là, alors qu'elle se remémorait sa rencontre avec l'avocat franco-espagnol José Mathurin Zamora. Le cœur déjà fragile d'Alexia Bellétoile se déchira d'un coup. Les cloches du glas emplissaient son cerveau d'une musique funèbre. Elle se releva, dans un effort suprême ; à moitié assise sur son lit, portée par un bras trop maigre, la robe de nuit blanche recroquevillée sur son corps, elle aperçut, par les fentes des persiennes, une lueur blafarde qui traversa la nuit. L'horreur l'étreignit ; ce ululement suivait l'irruption des visiteurs drapés de leur bienveillance funeste ; l'omniprésence de la sagesse animale soulignait l'accomplissement de la déréliction humaine. Bien qu'elle voulut se le cacher quelques temps, elle ne put s'empêcher de laisser remonter à sa mémoire la découverte macabre du matin même : un mulot mort à quelques pas de sa maison, près de l'escalier aux pierres déchaussées. Elle l'avait ramassé sans y prendre garde, mais maintenant que les hommes et les femmes des services sociaux étaient venus avec leur bonté menaçante et leur bonne volonté assassine, maintenant que la chouette avait sinistrement ululé trois fois, il n'était plus possible d'enfouir la réalité du danger dans les zones sourdes et brouillassées de son inconscient. Elle crut que son cœur lâchait, elle n'entendait plus sa propre respiration et dans le noir de la nuit elle ne distinguait plus les formes opaques ; un scintillement pénible aveuglait ses yeux, qui n'était pas celui du rayon de lune. La mort à tâtons se frayait un chemin jusqu'à elle.

- Tu peux venir, la mort, prononça-t-elle d'un voix que l'angoisse et l'obscurité rendaient caverneuse. Je n'ai plus peur de toi.

C'était vrai. Depuis que les gendarmes, les pompiers, le médecin et l'assistante sociale étaient venus inspecter sa maison et lui dire cette chose pénible qu'elle ne pouvait pas vivre ici, dans son antre chérie dans laquelle elle était si bien, la peur de la mort, présente tous les jours au fur et à mesure que ses membres s'ankylosaient, que son souffle se raccourcissait, que son système digestif rouillait, s'était évanouie dans la peur de la méchanceté des hommes souriants et des femmes rassurantes.

Désormais la Mort, ennemie d'hier, semblait sa seule amie. La seule qui lui pourrait permettre de vivre jusqu'au bout dans cette maison posée entre les ruelles qui menaient au bourg et les dunes qui descendaient vers la mer.

La mort ne répondit pas. Assise droite et raide sur le lit bancal à cause d'un pied cassé, Alexia l'attendit vaillamment. Les heures de la nuit s'écoulèrent ; la chouette ne ulula plus. Un moment, un bruit furtif, un renard peut-être, égaré jusqu'aux dunes comme il arrivait parfois, ou un chat errant, lui fit croire que le moment suprême était arrivé. Mais la mort était occupée ailleurs. Alexia sombra dans le sommeil sans s'en rendre compte.

L'aube trouva Alexia inconsciente, renversée au travers de son lit, la tête pendant dans le vide. La lumière pâle du jour se frayait un chemin par les rainures des volets, et dansaient sur son corps d'une grande vieillesse, si maigre qu'il ne paraissait plus irrigué. Sa bouche ouverte donnait l'impression d'un rire figé et les draps chiffonnés sculptaient une mer de soie blanche dans laquelle elle se serait noyée.

Dans la maisonnette si humble, posée à égale distance entre le parking des dunes et le bourg du Château d'Olonne, une femme très âgée ouvrait les yeux avec surprise.

- Qui suis-je ? Se demanda-t-elle, étonnée de la posture de son corps, des rêves dont elle revenait, du jour qui se levait encore. Sa propre voix lui répondit :

- Alexia Bellétoile.

- C'est vrai ? Se demanda-t-elle. Incrédule, peut-être. Pourtant, tout dans la pièce ressemblait au jour d'hier.

- Alexia Bellétoile, ancienne danseuse, précisa-t-elle.

- Ah, oui, c'est vrai.

Elle se hissa hors du lit.

La trille d'une grive résonna sur la pierre. Le soleil, hésitant, ondulait aux fenêtres. Elle ouvrit la porte, jeta un regard sur le jardin : tout bruissait tranquillement. Elle s'activa dans sa minuscule cuisine, prépara son lait chaud et ses tranches de préfou au beurre salé.

- Mmmmmmmmmmh, savoura-t-elle en avalant la première gorgée.

- Mmmmmm, répondit-elle en croquant la première bouchée.

Elle se délectait de ses instants plus que n'importe quel autre jour. Ils avaient dit qu'ils reviendraient la chercher le surlendemain au petit-déjeuner. À quelle heure viendraient-ils ? Elle ne pouvait risquer d'être emmenée ; elle partirait le soir même. Alors c'était son dernier petit-déjeuner de lait chaud et de préfou beurré.

Il n'était plus besoin de préserver sa santé, de suivre ce régime en luttant contre la gourmandise du matin, contre l'anorexie du soir : elle se laissait aller à son désir et finit tout le lait du frigidaire, tout le pain de la huche, tout le beurre de la motte.

C'était donc son dernier jour dans cette maison, où elle avait coulé trois décennies. Lorsqu'elle était arrivée, elle ressemblait encore à ce qu'elle avait été. Des gens qui l'avaient connue à vingt ans auraient pu, à travers les souvenirs, retrouver ses traits, son regard. Aujourd'hui, était-ce encore possible ? La vieillesse avait pris une telle place sur son visage que peu de chose restaient d'antan. Le regard, le sourire, la forme du nez... C'était donc son dernier jour dans la maison qui l'avait vu devenir une très vieille dame, mais où serait-elle donc le lendemain ?

Il ne fallait pas se poser cette question, puisque la réponse n'existait pas. Elle n'avait pas assez d'argent pour payer la moindre chambre d'hôtel quelque part ; d'ailleurs, la laisserait-on vaquer librement dans la ville ? La visite d'hier lui avait démontré que le monde des autres était devenu hostile. Au bourg, on l'avait dénoncé ; le voisinage, qui avait dû voir les véhicules des services sociaux se garer devant chez elle et repartir deux heures après, devait surveiller, désormais, les événements. Plus rien n'inspirait confiance ; chacun pouvait être un ennemi. Il faudrait être sur les gardes, puisqu'elle était pourchassée. Son crime ? Vivre seule à 91 ans.

Si elle ne savait pas où elle irait, elle n'en désirait pas moins laisser sa maison dans un état irréprochable. Brûler les lettres de José. Personne ne devait savoir ce que lui avait écrit l'avocat Mathurin Zamora, à l'époque où sa beauté et sa renommée lui attirait tant d'admirateurs. Personne ne devait lire ses cahiers secrets, tenus depuis si longtemps, où se consignaient ses rêves, ses douleurs, ses hontes et ses remords. Il ne faudrait pas non plus que sa bague de diamant, offerte par le prince Mourad Ibn Sahla Arzul Ibn Malik, aille renflouer les caisses de l’État. Enfin, le destin des photographies de ses parents et de sa sœur ne devaient pas dépendre du hasard. Sur la photographie noire et blanche, un visage qu'elle ne connaissait que par ce cliché lui souriait. « Ta mère absente, tu as dû grandir sans tendresse », se murmura-t-elle à elle-même ; depuis qu'elle avait dépassé l'âge que sa mère avait atteint - trente-trois ans -, elle se sentait encore plus orpheline.

La journée fut active. Elle s'occupa d'abord de son jardin, auquel elle procura ses derniers soins. Elle sema quelques graines en espérant que le vent et la terre poursuivent son travail et fasse naître le produit de ces semailles. À six heures du soir, tout était prêt : tout était impeccablement rangé, nettoyé, plié ; ses lettres et son journal flambaient dans la cheminée ; les photographies de ses parents et de sa sœur étaient enfermées dans de petits flacons fermés de façon étanche ; quand au diamant du prince, il était à nouveau à son doigt, pour la première fois depuis plusieurs décennies. Elle attendit que se consument entièrement l'histoire de son amour et de sa vie. Elle ne versait aucune larme, mais contemplait le feu qui détruisait ses souvenirs. Une mémoire se transformait en cendres, une histoire disparaissait de la surface de la terre. Elle assistait à sa propre mort, debout devant les flammes.

Lorsque le feu fut éteint, tout était fini. Il ne restait d'elle qu'une maisonnette bien rangé, un jardin soigné, quelques ustensiles de vaisselles et de beaux meubles anciens. Elle salua tout cela d'un dernier regard et, théâtralement, se frappa le poing contre la poitrine. Puis, la bague en diamant à son annulaire, la main baguée dans la poche de sa robe, la bouteille où elle avait emprisonné les photographies aimées au bout de son autre bras, elle descendit la rue déserte qui menait au parking, au parking qui surplombait la plage.

Un léger vent faisait frissonner l'air ; le soleil trônait au-dessus de l'océan. Un chat à moitié sauvage regarda Alexia Bellétoile avec méfiance, au moment où ils se croisèrent. Lorsqu'elle arriva au parking, Alexia fut subjuguée par la beauté du paysage marin ; les vagues s'écrasaient avec fracas et majesté sur les falaises et les rochers qui ne bronchaient pas. Un homme, une femme et un chien, contemplaient tous les trois l'horizon. Ils ne virent pas la vieille dame, ou ne s'intéressèrent pas à elle. Elle vint se poser au bord de la falaise. Elle offrit les flacons contenant les photographies au vide, à la mer tout en bas.

Sur le parking qui surplombait l'océan, deux voitures attendaient des gens qui n'arrivaient pas. De l'une d'elle, sortait une musique qu'elle entendait à peine. Alexia s'approcha pour mieux entendre la mélodie. En réduisant la distance, la curiosité intriguée fit place au coup au cœur. La radio de la voiture vide diffusait Aranjuez, le concerto pour guitare de Rodrigo.

Aranjuez, mon amour. C'est ta musique qui m'offrit la plus grande gloire. C'est pour ce concerto qu'elle avait créé la danse qui l'avait propulsée aux sommets ; c'est pour pouvoir continuer à le danser en dépit de l'âge qui montait qu'elle avait tordu son corps au point de le briser, de forcer les médecins à lui prescrire une retraite anticipée. Mais ce n'était pas exactement la musique sur laquelle elle dansait. Il n'y avait plus de guitare. La trompette de Miles Davis l'avait remplacée. Le vent soufflait ; la mer chahutait. Son corps de 91 ans tremblait comme une feuille et les notes de Rodrigo crispaient sa bouche en un sanglot. Des larmes coulaient le long des rides sinueuses. Alexia Bellétoile aux mains tremblantes leva sa main, regarda à son doigt la bague du prince Mourad Ibn Sahla Arzul Ibn Malik. Et ses hanches se délivrèrent de la vieillesse qui les gardait rouillées depuis si longtemps. Elle savait désormais qu'il n'y avait plus rien à perdre. Il n'y avait plus qu'à danser à nouveau, comme avant. Elle esquissa les pas de danse.

Lorsque l'homme et son fils de huit ans revinrent, leurs planches de surf sous le bras, elle ne les entendit pas. Même s'il commençait à pleuvoir, c'était le plus vieil été du monde et la danse d'Aranjuez s'imposait à son corps. Thomas silencieusement ouvrit la portière de sa voiture et monta le son de la musique. Près de lui, son fils chéri, qu'il n'avait le droit de voir qu'un weekend tous les quinze jours et qui lui demandait, à chaque retrouvaille : « maman dit que tu ne m'aimes pas, » regardait, éberlué, une dame si vieille danser face à l'océan. Le son monté à fond décupla les mouvements d'Alexia Bellétoile. Elle savait que tout au fond, assis dans le coucher du soleil, son grand amour, José Mathurin Zamora, la contemplait avec admiration. Elle dansa le long de l'adagio ; Thomas donnait la main à Maxence. Ils tremblaient tous les deux dans le froid. Ils savaient qu'ils n'oublieraient jamais cette danse du soleil. Aranjuez, mon amour, c'est toi qui m'as donné la gloire éclatante, l'amour d'un grand homme ; c'est toi qui me donnes la mort magnifique dans laquelle j'entre avec mon corps déployé. Quand la musique se termina, l'homme et le petit garçon regardèrent quelques temps la femme qui s'était recroquevillée dans un dernier accord étincelant. Elle ne se relevait pas.

Quelques minutes plus tard, Thomas debout près de la morte téléphonait à la police. Il expliquait à quel point elle était vieille, et comme elle dansait dans les rayons du soleil couchant, sur le parking de la falaise. Quand Maxence comprit que les flics allaient venir, il retourna à la voiture, remettre la musique d'Aranjuez avant qu'on l'emporte. Pour qu'elle l'entende une dernière fois.

Edith de CL

 

vendredi, 06 décembre 2013

L'université de Poitiers rencontre Sara

Le site de Sara se visite par là-bas...

Sara sur Facebook

Et sur le pouvoir de l'art visuel, regardez le film de René Laloux d'après la nouvelle de Yourcenar : Comment Wang Fo fut sauvé.

jeudi, 05 décembre 2013

De la lettre de cachet de l'Ancien régime à l'internement abusif du Nouveau

D'Un martyre dans une maison de fous, de Karl-des-Monts, nous avions déjà publié un extrait sur la Province.

Nous disions :

Karl-des-Monts écrivit en 1863 son "Martyre dans une maison de fous", après plusieurs internements psychiatriques dus à ses opinions ultramontaines exacerbées. Ces internements abusifs ne lui ont pas fait perdre sa verve, dont il a alors usé pour expliquer au monde comment on fabrique les fous, et comment on les traite, en France, au XIX°siècle.

Le Martyre dans une maison de fous est essentiellement composé de lettres à une femme qu'il aime.

Voici maintenant deux fragments sur les asiles et les médecins psychiatres. Il y conspue le diplôme de médecin-psychiatre, qui met le diplômé dans un statut de toute-puissance face au "patient", et émet l'idée que l'internement abusif a remplacé la lettre de cachet de l'ancien régime.

Quotidien.jpg

"Ce que je ne puis comprendre, ma chérie, c'est qu'il ait jamais pu venir à la pensée  de ces eunuques de la science qu'on nomme les médecins, qu'ils pourraient rendre la maison aux pauvres diables qui en ont encore moins qu'eux, en les ensevelissant sous ces formidables murailles noirâtres, où tout est sombre, les lieux et les hommes, où tout est sinistre, l'espace et les physionomies. Rien qu'à voir ces cages de pierre toutes salies, toutes souillées, toutes tachées, qu'éclaire à peine la lumière tremblante et indécise d'un soupirail ; rien qu'à entendre, au fond de ces bouges, ce troupeau de brutes grotesquement habillées, égarées, débraillées, hébétées, abruties, on est frappé de terreur et de dégoût ; mais qu'est-ce, mon Dieu ! quand on se voit incrusté dans ce ramassis d'êtres ignobles, jeté dans cette tourbe hideuse, repoussante, où la férocité, le cynisme et la grossièreté crapuleuse grimacent sur toutes les figures ? Non ; quiconque n'a pas, au fond d'un cabanon de fous, senti rouler dans ses veines les lames du désespoir, ne sait ce que c'est que la douleur... On souffre là ce que fois souffrir un pauvre chien vivant dont un médecin charcute les nerfs sous le peu galant prétexte d'arracher aux tortures de cet animal le secret des vapeurs d'une jolie femme. - Le désespoir vous y tenaille le cœur".
(Lettre VII)

"Oui, mon amour, il est monstrueux que, dans une société bien organisée, il se trouve une profession dont chaque membre puisse se transformer, à toute heure, en un magistrat anonyme, et, qui pis est, en un magistrat clandestin, ou plutôt former à lui seul, un tribunal, et un tribunal sans appel ! Oui, il est monstrueux qu'à un moment donné un individu quelconque n'ait besoin que d'un trait de plume pour en rayer un autre de la liste de ses semblables ! Oui, c'est une bien criante énormité qu'il suffise au premier venu, parce qu'il sera pourvu d'un morceau de parchemin, obtenu Dieu sait comme, de tracer au bas d'une feuille de papier les quelques lettres de son nom pour ouvrir ou sceller une tombe sur la tête d'un être vivant ! Mais ce que je trouve bien plus renversant encore, c'est qu'un aussi incompréhensible abus se renouvelle quatre ou cinq fois l'an chez une nation qui dépense idiotement des millions, chaque année, pour allumer des lampions en l'honneur de la prétendue destruction de l'arbitraire sur le sol béni des dieux ! Je te le demande : pouvons-nous sérieusement nous vanter de nous être affranchis du régime du bon plaisir et des lettres de cachet, alors qu'on arrache impunément de sa demeure, en plein jour et au su de tous, un individu dont le seul crime est de déplaire à sa famille ou au gouvernement, et cela, non pas seulement pour le précipiter, comme autrefois, dans un cachot, mais bien, ô comble de l'horreur, pour le métamorphoser, après d'indescriptibles tortures, en une bête fauve ou une bête brute, en un fou furieux ou un idiot ? Que de pièges, que de chaînes, que d'embûches machiavéliquement cachées sous ces mesures d'exception qui semblent seulement faites pour soulager l'aliéné ! Qu'est-ce que cet acte d'accusation rédigé sous le manteau de la cheminée, et donné, de la main à la main, à un tiers officieux, sans preuves vérifiées, sans pièces communiquées, sans allégation discutée ? Qu'est-ce que cet accusateur qui reste toujours invisible, inaccessible, insaisissable pour l'accusé ? Que dire de ce prévenu qui, distrait de ses juges naturels, muré, bâillonné, étouffé par la sauvage théorie médicale de l'isolement absolu, se trouve, comme les victimes cloîtrées que défendit le grand Pascal, sans oreille pour ouïr, sans bouche pour répondre, sans avocat pour le protéger, sans public pour le soutenir et le venger ? Que sont devenues toutes ces formes protectrices de l'inviolabilité individuelle dont le législateur a si sagement hérissé les préliminaires de l'instruction judiciaire ?"
(Lettre VIII)

Karl-des-Monts, Un Martyre dans une maison de fou, Bruxelles, 1863

Sur AlmaSoror :

L'ouverture de Métrodore

La faculté de médecine au XIX°siècle

Autre extrait de Karl-des-Monts

mercredi, 04 décembre 2013

La trace de l'archange

  Notre ami Jean Bouchenoire, frère égaré dans des zones mentales, sans ozone imaginaire, nous autorise à publier quelques extraits de son roman Baksoumat.

À Los Angeles, dans son appartement, la musique d'Odyssey de l'électro-guitariste Terje Rypdal, s'écoulait comme du miel. Les volutes de la guitare électrique norvégienne nageaient dans la pièce comme de petits poissons multicolores. Par la fenêtre, les palmiers se balançaient dans un vent doux, les restes apaisés du Santa Ana qui avait soufflé sur la ville les jours précédents. Ses doigts avides avaient composé le nom aimé sur le clavier de son ordinateur par un matin d'automne. Avec l’apparition d’Internet dans la vie privée des hommes du commun, Joshua avait voulu chercher la trace de l’archange.
Le nom de « Tugdual Dieubarre » faisait partie d’une liste des morts de l’année 1990.
C’était un journal de l’Ouest de la France. La Rochelle, ville de Michel, était à l’Ouest de la France. Y avait-il d’autres hommes nommés Tugdual Dieubarre, dans cette région ?
Joshua n’avait plus jamais osé chercher volontairement le nom de l’ami perdu.
Un jour pourtant, il naviguait sur un site consacré aux musiques rock, folk et beith. La lecture d’une chronique sur la chanson Lieutenant Drogo et le groupe Élouèse lui donna un coup au cœur : le chroniqueur notait que le groupe s’était séparé, qu’aucun de ses membres n’avait réapparu dans le monde musical, hors Charles Nou-Férère, qui vivait avec une célèbre actrice allemande. Il ajoutait que le compositeur s’était donné la mort.
Or, le compositeur, c’était lui, Joshua Kurt Jackstone.
Il ne s’était pas suicidé, preuve en était sa vie de lézard triste au soleil brumeux de Los Angeles. Il devait donc s’agir de l’un des deux autres membres notables d’Élouèse, Tugdual Dieubarre, l’auteur des textes des chansons, ou bien Karim Fangue, le chanteur à la voix rauque et rocailleuse d’Élouèse. Joshua n’avait pas eu le courage de chercher plus profondément sur Internet. Son séjour en France lui donnerait l’occasion de mener l’enquête, une enquête plus charnelle, moins virtuelle que celle qu’offrait Internet.

Extrait de Baksoumat, de Jean Bouchenoire

à lire ici aussi cet autre extrait.

 

lundi, 02 décembre 2013

Étoile

Mon étoile, tu ressembles souvent à l'aurore : féline, tu recèles l'éveil du jour, chargé encore du mystère de la nuit.

coeur.jpg

Quatre entrées en matière, quatre issues de secours

raoul vaneigem,génération identitaire,gaëlle-marie zimmermann

Quelques textes de tous bords (certains de la gauche radicale ou des mouvements identitaires), écrits à notre époque, (depuis une trentaine d'années), en français, et qui m'ont marquée.

Commençons pas celui que j'ai lu alors que je travaillais dans un ministère. Dans les moments de vide, quand il n'y avait rien de spécial à faire et que je savais que personne n'entrerait dans mon bureau, je lisais l'Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l'opportunité de s'en défaire, par l'anarchiste situationniste (si l'on veut vraiment classer les gens, et particulièrement quelqu'un qui exprima : "Le vivant est irréductible aux définitions") Raoul Vaneigem.

Voici un extrait de cette belle Adresse aux vivants :

La malformation dont les hommes dépérissent procède du sort réservé aux enfants : ils naissent avec une nature et grandissent avec un caractère. La gratuité de l'amour leur donne une vie, la société les en dépouille ; ainsi les poisons du chiffre d'affaires dépouillent-ils l'arbre de ses feuilles et la passion de ses attraits.

Enfance, richesse de l'être appauvrie par l'avoir, matin des désirs assombri par l'ennui des usines, histoire abrégée d'une civilisation qui substitue à l'art d'être humain l'efficience mercantile.

Raoul Vaneigem

A l'opposé, en quelque sorte, de Raoul Vaneigem, présentons ensuite le texte du mouvement intitulé Génération identitaire. Contrairement à beaucoup de soupe politique sans saveur, aux références usées comme un trop vieux jean, "Nous sommes la génération identitaire" fend le mur flasque des langues de bois pour proposer un combat sans ambages ni ambivalence. Qui a vécu de longs allers-retours dans des RER où il était le seul à se ressembler à lui-même, une certaine peur au ventre, et nierait toute percutance à cette révolte on ne peut moins bien-pensante ?

Ce court texte s'ouvre ainsi :

Nous sommes la génération de ceux qui meurent pour un regard de travers, une cigarette refusée ou un style qui dérange.

Nous sommes la génération de la fracture ethnique, de la faillite totale du vivre-ensemble, du métissage imposé.

Nous sommes la génération de la double-peine : condamnés à renflouer un système social trop généreux avec les autres pour continuer à l’être avec les nôtres.

Nous sommes la génération victime de celle de Mai 68. De celle qui prétendait vouloir nous émanciper du poids des traditions, du savoir, et de l’autorité à l’école mais qui s’est d’abord émancipée de ses propres responsabilités.

Nous avons fermé vos livres d’histoire pour retrouver notre mémoire.

Génération Identitaire

 

Nous sommes la génération de ceux qui meurent pour un regard de travers, une cigarette refusée ou un style qui dérange.

Nous sommes la génération de la fracture ethnique, de la faillite totale du vivre-ensemble, du métissage imposé.

Nous sommes la génération de la double-peine : condamnés à renflouer un système social trop généreux avec les autres pour continuer à l’être avec les nôtres.

Nous sommes la génération victime de celle de Mai 68. De celle qui prétendait vouloir nous émanciper du poids des traditions, du savoir, et de l’autorité à l’école mais qui s’est d’abord émancipée de ses propres responsabilités.

Nous avons fermé vos livres d’histoire pour retrouver notre mémoire.

- See more at: http://www.generation-identitaire.com/declaration-de-guerre/#sthash.WdJqs7hJ.dpuf

Nous sommes la génération de ceux qui meurent pour un regard de travers, une cigarette refusée ou un style qui dérange.

Nous sommes la génération de la fracture ethnique, de la faillite totale du vivre-ensemble, du métissage imposé.

Nous sommes la génération de la double-peine : condamnés à renflouer un système social trop généreux avec les autres pour continuer à l’être avec les nôtres.

Nous sommes la génération victime de celle de Mai 68. De celle qui prétendait vouloir nous émanciper du poids des traditions, du savoir, et de l’autorité à l’école mais qui s’est d’abord émancipée de ses propres responsabilités.

Nous avons fermé vos livres d’histoire pour retrouver notre mémoire.

- See more at: http://www.generation-identitaire.com/declaration-de-guerre/#sthash.WdJqs7hJ.dpuf

Pour nous extraire de ces flamboyants manifestes pour une libération totale, immédiate et sans pitié, issus de ces deux pôles antagonistes qui se rejoignent dans l'idée que la pitié enfonce plus qu'elle ne délivre, voyons un autre texte à visée libératoire, moins politique, plus sociétale. Il s'agit du Plaidoyer pour le mal-baiser, de Gaëlle-Marie Zimmerman.

Un passage qui résume son propos :

Il y a bien longtemps que le sexe n’est plus une affaire de plaisir. Le «bien baiser» est devenu une sorte de culture, voire l’objet de recherches (plus ou moins) scientifiques. Nous nous passionnons pour l’histoire et l’analyse de certaines pratiques (parfois plus que pour la pratique elle-même), et savons aussi lesquelles se répandent et dans quelles tranches d’âge.

Tout cela est bien fatiguant. Et sans lien réel avec la sexualité, la vraie, celle qui se pratique sur une couette chiffonnée, après une journée de boulot, avec tout que ça implique de flemme, d’inefficacité relative et de semi-ratages. Regardons les choses en face: le sexe au quotidien, ce n’est ni une démarche culturelle ni une compilation d’analyses et d’enquêtes. Pire encore, la plupart du temps le sexe n’est même pas esthétique.

Gaëlle-Marie Zimmermann

Last and least : Apostolus, dans une revue de spiritualité d'obédience catholique traditionnelle, parle du Fruit des heures perdues. Cela renoue avec l'ancienne version des 7 péchés capitaux, qui ne disait pas "paresse", mais "acédie". Or, l'acédie englobe tout autant l'inactivité excessive que l'activité incessante : l'acédie, c'était l'oubli de la prière et de la contemplation. Aussi croire qu'on n'est pas paresseux parce qu'on agit du matin au soir est une erreur - une grande erreur. Mais Apostolus, lui, propose d'utiliser nos faiblesses et nos incompétences comme une voie d'élévation.

Glanons un passage :

A qui d'entre mes lecteurs n'est‑il pas arrivé, à la fin d'un jour, de vouloir palper quelque résultat, de n'en point trouver et de se dire alors : Qu'ai‑je donc fait ? Que de vides dans cette pauvre journée, pourtant employée à tant de‑ tâches ! Que de paroles inutiles, que de conversations banales, que de temps dispersé ,dans les fonctions de la vie, comme si le tout de mon occupation avait été seulement de vivre ! Pourquoi tant de besognes et de distractions, et ces empêchements; continus, et la visite de ce fâcheux, et ce mal de tête qui m'a empêché d'être dispos, ces impuissances, et enfin ce sommeil qui est venu ensevelir une journée lasse et déjà bien pleine de rêves? Le jour s'achève. Je n'ai donné à Dieu que mes intentions de mieux faire. Demain, je sais bien que ce sera la même chose, et ainsi de suite jusqu'à la fin. Quel mystère que la vie humaine!

Apostolus


Sur AlmaSoror, on avait pu lire :

Militants radicaux des deux extrémités du centre

Beauté des affiches des deux bouts de la politique

Bâtir en terrain non-convoité

L'homme des mégalopoles

Comment s'effectue la traversée, dans la dignité et la liberté, d'une époque troublée ?

Les dictatures douces

L'absence de valeurs chrétiennes

 

dimanche, 01 décembre 2013

Une bibliothèque Cornulier : Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental

(La bibliothèque dont on vous parle fut créée, trente ans durant, dans un appartement au fond d’une cour du 13 boulevard du Montparnasse, avant de devenir une bibliothèque éparpillée).

 

Titre : Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental

Auteur : Michel Pastoureau

Date 2004

Dédicace : "Pour Laure et Anne"

Éditions du Seuil, Collection "La librairie du XXI°siècle"

Exergue : "Il est des choses qui ne sont que des choses et d'autres qui sont aussi des signes (...). Parmi ces signes, certains sont seulement des signaux, d'autres sont des marques ou des attributs, d'autres encore sont des symboles". Saint Augustin

Provenance : J'ai accompagné Anne, grande lectrice déjà de Michel Pastoureau, et qui voulait apprendre encore, apprendre encore plus sur le Moyen Âge. Elle cherche à connaître le langage des images médiéval, ce réseau de signes et de codes qui permettent de comprendre des images souvent doubles, à première vue naturalistes ou naïves, en fait profondément signifiantes pour l'Initié.

Première phrase : "Le symbole est un mode de pensée et de sensibilité tellement habituel aux auteurs du Moyen Âge qu'ils n'éprouvent guère le besoin de prévenir les lecteurs de leurs intentions sémantiques ou didactiques, ni de toujours définir les termes qu'ils vont employer". 

Première phrase de la page 200 : "D'abord Esaü, le frère jumeau de Jacob, dont le texte de la Genèse nous dit qu'il était dès sa naissance "roux et velu comme un ours"".

Dernière phrase : "Je voudrais à ce sujet citer pour terminer une phrase de Marc Bloch, une phrase qui devrait accompagner le chercheur tout au long de ses enquêtes et de ses réflexions : "L'Histoire, ce n'est pas seulement ce qui  a été, c'est aussi ce que l'on en a fait"."

Cri silencieux du cœur : Une visite guidée à travers le monde animal (et les procès d'animaux), le monde végétal (la nature bonne ou mauvaise des arbres), le monde des étoffes (bons tissus unis, tissus rayés néfastes), le monde des hommes (les roux), le monde des signes (la langue héraldique des armoiries et des drapeaux) ; quelques portes ouvertes sur un rêve qui doit devenir intérieur. Sortir de l'étude historique dans laquelle on s'est baignée, pour renouer avec son propre imaginaire et l'enrichir. Mais surtout, découvrir une nouvelle interprétation du poème de Nerval El Desdichado, et trouver enfin l'envie de lire une version intégrale d'Ivanhoé, de Walter Scott.

Extrait : "Pour clore cette histoire symbolique du Moyen Âge, je souhaiterais rester à l'époque romantique et dire quelques mots de l'un des ouvrages les plus célèbres jamais consacrés à cette période. Ce n'est ni une œuvre savante due à un historien de profession, ni un texte fondateur datant de l'époque médiévale elle-même, mais un livre de fiction, l'un des plus grands succès de librairie de tous les temps, peut-être le roman qui jusqu'au début du XX° siècle a été le plus lu dans le monde occidental : Ivanhoé. La célébrité et la portée de ce livre ont été telles qu'elles nous invitent à nous demander où se situe le "vrai" Moyen Âge : dans les documents médiévaux eux-mêmes ? Sous la plume des érudits et des historiens ? Ou bien dans les créations littéraires et artistiques post-médiévales, qui certes prennent des libertés avec la liberté historique mais qui, ce faisant, sont peut-être moins soumises aux caprices des modes et des idéologies ? Le passé que tentent de reconstituer les chercheurs change tous les jours, au gré de nouvelles découvertes, de nouvelles interrogations, de nouvelles hypothèses. En revanche, celui que certaines œuvres de fiction mettent en scène acquiert parfois un caractère immuable, archétypal, presque mythologique, autour duquel se construisent non seulement nos rêves et nos sensibilités mais aussi une partie de nos connaissances. Ivanhoé est à ranger au nombre de ces œuvres. Au reste, la frontière est-elle si grande qui sépare les ouvrages de fiction des travaux d'érudition ? Moi qui depuis plus de trente ans passe plusieurs heures par jour dans la fréquentation des documents médiévaux, je sais bien que cette frontière reste perméable, que les travaux savants relèvent eux-aussi de la littérature d'évasion et que le "vrai" Moyen Âge n'est à chercher ni dans les documents d'archives, ni dans les témoignages archéologiques, encore moins dans les livres des historiens de profession, mais dans les œuvres de quelques artistes, poètes et romanciers qui ont façonné notre imaginaire de manière inaltérable. Loin de le regretter, je m'en réjouis".

 

Une bibliothèque Cornulier : les titres

 

jeudi, 28 novembre 2013

Antre

«Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel, des nids ;
mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête».edith à la moto.jpg

mercredi, 27 novembre 2013

27 novembre : billet anniversaire

En 2009, on archivait Karamazov, avec la Variation 14, de Dorian de Smythe-Winther

En 2009, il était une fois l'animal...

AlmaSoror vous salue avec cette jeune fille qui doit être une dame de soixante ans aujourd'hui. Elle marche peut-être encore quelques fois dans le jardin du Palais Royal, regardant les jeunes filles et se souvenant d'un chat d'antan.

1974.Nathalène+Tovaritch324.jpg

Je crois qu'elle habitait dans la rue du Bouloi et que ce chat, qui n'était pas le sien, mais celui de la photographe, s'appelait Tovaritch.

Tout cela nous rappelle un autre souvenir de la rue du Bouloi, un homme plein de douceur nommé Lorenzo.

mardi, 26 novembre 2013

Comment la Province fait ses fous

 Amis de la Province, ne lisez pas ce billet, sauf si une surcharge d'adrénaline bilieuse vous ferait du bien à cet instant. 

Karl-des-Monts écrivit en 1863 son "Martyre dans une maison de fous", après plusieurs internements psychiatriques dus à ses opinions ultramontaines exacerbées. Ces internements abusifs ne lui ont pas fait perdre sa verve, dont il a alors usé pour expliquer au monde comment on fabrique les fous, et comment on les traite, en France, au XIX°siècle.

Ce fragment d'une lettre à son amante fait un sort à "la province".

karl-des-monts, ultramontain, Béotie, antipsychiatrie, internement abusif, asile d'aliénés, province, rumeur, opprobre publique, dénonciation, calomnie

 

«Plus je vais, plus j'observe, plus j'étudie ce qui se passe autour de moi, plus j'arrive à cette conclusion que l'esprit tracassier des petites localités est, par excellence, une des causes génératrices de folie. Malheur, tu le sais, à une imagination ardente et vive si elle vient à s'égarer au milieu de cette Sibérie intellectuelle qu'on nomme la Province. Elle y est bientôt proscrite, honnie, conspuée, car on n'y est admis et estimé qu'à condition de n'avoir ni idée, ni flamme, ni passion. Le terre-à-terre, la platitude dans la vie, le vol humain mesuré à la hauteur d'une pile d'écus, voilà le beau! Pour la médiocrité impuissante qui y grouille, l'imagination est le salpêtre qui rend dangereuses les poudres de perlimpinpin les plus inoffensives ; l'enthousiasme, une peste qu'il faut mettre en quarantaine. Arrière tout ce qui émeut, tout ce qui électrise l'âme, tout ce qui exalte le cœur ! Insensés, trois fois insensés ceux pour qui le boire et le manger n'est pas la seule occupation rationnelle, le but suprême de l'existence ! Dès que surgit une personnalité tranchée, elle y est bientôt mise à l'index, et quiconque se permet d'avoir des allures en dehors de la plate vulgarité des habitudes reçues peut être sûr de ne pas tarder d'exciter l'attention, la surprise et plus encore l'envie de ses compatriotes.

On commence à raconter sur lui des choses étranges, impossibles, stupides, dont les idiots seuls s'égaient d'abord, puis la rumeur montant, montant toujours, il devient pour tous l'original de la contrée, et Dieu sait combien de ces luttes d'un seul contre tous, combien de ces comédies sociales, d'abord futiles, finissent par s'élever à la proportion de drames terribles ! Autant en effet il est difficile aux grandes et sublimes idées de faire leur chemin, autant il n'est pas de plate méchanceté, pas d'horreurs, pas de conte absurde qu'on ne fasse adopter bien vite aux oisifs d'une petite ville. Le tout est de bien s'y prendre, et c'est une triste justice à rendre à la province, mais elle fourmille sous ce rapport de gens d'une adresse à faire peur !

D'abord un bruit léger, rasant le sol comme l'hirondelle avant l'orage, pianissimo, murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille et piano vous le glisse perfidement à l'oreille. Le mal est fait ; il germe, il rampe, il chemine et, rinforzando, de bouche en bouche, il va le diable ; puis tout à coup, je ne sais comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à vue d’œil. Elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, la bêtise humaine aidant, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription... C'en est fait ! Le mot d'ordre est donné. Chacun crie : « Au fou ! au fou ! » Une porte d'asile d'aliénés s'ouvre... On y précipite celui qui a – comme dit Voltaire – le grand tort d'avoir raison contre tout le monde, et la pauvre victime de l'idiotisme ambiant s'en va méditer au fond d'un cabanon sur la mauvaise étoile qui l'a fait naître dans une succursale de la Béotie ».

 Karl-des-Monts (à l'état-civil Ernest de Garay). Un martyre dans une maison de fous. Bruxelles, 1863.

AlmaSoror et les fous :

La liberté mentale en Europe

Post psychiatrique

Dauphins

Dictionnaire inachevé de la délivrance psychique

Essai de psychonomie

Où est la folie ?

Philosophie d'un grabat d'asile

Le salariat, une aliénation en contradiction avec l'humanisme

dimanche, 24 novembre 2013

Trois splendeurs pour un dimanche soir

Tu entres dans le Panis Angelicus de César Franck. Tu supplies : Ô mon Dieu, que vous existiez ou non, je vous en supplie du plus profond de ce que je connais de mon être, donnez un sens à ma vie !

La musique ne répond jamais rien de verbal aux demandes de l'esprit. Tu ne peux qu'assister aux échanges muets qu'elle et ton âme partagent. Mais quand la musique s'éteint, tu comprends que se donner à un être, à une cause, voilà un vrai sens. Se donner à une patrie, à un art, pourquoi ne le fais-tu pas ? Tu ne renonces jamais vraiment à cet ego qui te fait souffrir. Tu ne plonges jamais sans retour dans le don qui délivre.

Tu t'enfonces dans les Litanies de la Vierge noire de Francis Poulenc. Comme Talleyrand, le Prince boiteux, n'abandonna jamais les régimes politiques qu'il servit avant que ceux-ci ne se fussent abandonnés eux-mêmes, tu ne te trahiras pas afin que les autres puissent toujours te relever quand tu chutes. Celui-là même que tu nommes ton ennemi, te relèvera s'il sait par ta droiture que tu n'as jamais renoncé au noyau dur de ton être.

Tu le laisses t'emporter plus loin que tous les pas de tous les hommes, au fond du Requiem de Duruflé.

Vaincre l'angoisse : celle qui se lève presque en même temps que toi, ou bien, qui s'était déjà levée et que tu reconnais au moment où tu poses ton pied nu sur le parquet rustique de ta chambre. Tant qu'elle est là, elle est le signe et le témoin de ton absence d'espérance, de foi et de charité, car ces trois vertus prendraient autrement toute la place dans ta poitrine.

Le matin éclate de beauté ; pourtant la nuit tombe : splendeur des mystères de la musique qui réconcilie les pôles.

 

(- Qu'entends-je ? Quel est ce bruit ?

- Un chant.

- Le chant du crépuscule ?

- Le chant des druides qui monte du fond du chœur des choristes, à leur insu.

- Les druides ? Dans ces musiques de messe ?

- Jamais les prêtres du gui n'ont abandonné leur peuple celte. Ils se sont dissimulés dans les lieux intérieurs, en attendant que leur gloire éclate à nouveau, folle de joie.)

 

samedi, 23 novembre 2013

Sanctuaire

La maison natale est plus qu'un corps de logis, elle est un corps de songes.

Gaston Bachelard

vendredi, 22 novembre 2013

Une bibliothèque Cornulier : Citadelle

(La bibliothèque dont on vous parle fut créée, trente ans durant, dans un appartement au fond d’une cour du 13 boulevard du Montparnasse, avant de devenir une bibliothèque éparpillée).

 

Titre : Citadelle

Auteur : Antoine de Saint-Éxupéry

Éditions Gallimard - Date 1972

Provenance : achat d'Anne, quel age avait-elle ? Longtemps elle lut ce livre, morceau par fragment, fragment par morceau, avide d'y boire une ambroisie qui la rapprocherait de son propre cœur. "Citadelle, je te bâtirai dans le cœur de l'homme". Mais le cœur de l'homme, où est-il ?

Première phrase : "Car j'ai trop vu souvent la pitié s'égarer". 

Première phrase de la page 30 : "Car ils me proposaient, pour s'y promener plus à l'aise, de jeter bas les murs du palais de mon père où tous les pas avaient un sens". 

Dernière phrase : "Tu es le noeud essentiel d'actes divers". 

Au hasard du livre : Mon cœur d'homme, je t'enfermerai au centre de la citadelle et tu deviendras Dieu et Néant.

 

Titres d'une bibliothèque Cornulier 

 

jeudi, 21 novembre 2013

tout change, les mœurs, les dieux, la langue, les maîtres

 Il signa Khou-Mi ; on croit savoir qu'il s'appelait Jules Boissière. Il mourut à trente-quatre ans, au mois d'août de l'année 1897, à Hanoï.

Ce fragment des Propos d'un intoxiqué nous initie à son style littéraire relevant d'un Parnasse des colonies.

Il nous rappellera peut-être, à nous, AlmaSororiens, les fulgurances de la Noire idole ou encore d'autres expériences psychédéliques. A moins que nous ne préférions les substances des bars de Caracas. Mais quelle fuite ne se termine pas au confessionnal du cœur ?

 

«Depuis une semaine, je délaisse les bouquins longtemps étudiés : j'évoque les plus étranges souvenirs, à travers les magies de l'opium.

En amont de Hué, un matin, nous allions à travers des cours immenses : sur les murs de pierre, une haute futaie faisait déborder ses frondaisons ; des éléphants de calcaire formaient la haie, alternant avec des Titans hécatonchires et des guerriers. Nous arrivions, par de larges escaliers, à des salles que supportaient des charpentes de teck, tordues en chimères, en dragons, en guivres furieuses ; on eût juré que tout cela allait s'animer, ramper, siffler, et se tordre en d'épouvantables combats.

Mais non, tout était mort ; dans les jardins, des ponts de pierre enjambaient de vastes fossés, d'une seule arche ; et de silencieux bonzes y passaient sans daigner nous voir.
... Sous un dôme de granit se dresse une pyramide de marbre ; des caractères d'or y narrent les exploits de S. M. Minh-mang, l'organisateur génial des provinces reconquises par le demi-dieu Gia-long – Minh-mang, le dur dévot, le vieux maître rageur. Il repose près d'ici, et son orgueil se survit dans ce roc érigé pour l'éternité. Sa gloire, célébrée sur le bronze et sur le granit, s'impose à la Terre, tandis que le Roi mort a sa place, comme haut fonctionnaire, à la cour de l'Empereur céleste Ngoc-Hoang.

L'atmosphère de l'obscure pagode où nous entrons, lourde d'encens, prédispose aux hallucinations étranges ; et voici que dans la nuit profonde où scintillent des points de feu, une main inconnue soulève une tenture de soie jaune : deux formes vagues apparaissent près d'un autel. Des prêtres ? non, des femmes en suaire blanc, quelque fantomatique apparition d'outre-tombe.
Elles psalmodient à mi-voix, et j'entends des paroles, tristes comme un regret.

Oh ! ces femmes ! comme elles sont vieilles, les doigts fluets, le visage émacié ! Leur voix claire et tremblante tinte comme un bris de cristal. Et tandis que je me crois le jouet d'une vision, notre guide me souffle à l'oreille : « Regardez ce que vous ne verrez plus jamais : les dernières épouses de Minh-mang ! »

Pendant cinquante ans et plus, elles ont prié dans leur solitude pour celui qui fut le Maître et qui fut l'Époux ; Thieu-tri et Tu-duc sont passés, et après eux passa le triste défilé des rois fantômes, Duc-duc, Hiep-hoa, Kien-phuoc : immuablement fidèles, elles ont prié, devant cette procession d'ombres vaines, elles ont attesté l'immortalité de Minh-mang. Sur cette terre où depuis quelques années tout change, les mœurs, les dieux, la langue, les maîtres, seules elles n'ont pas changé ; tandis que des millions d'êtres en ce demi-siècle ont multiplié leurs génuflexions devant tant d'idoles, elles ont tout oublié, tout ignoré, pour le mort qui, pour elles, comme en elles, vit toujours.
Quand elles disparaîtront à leur tour, il survivra quelque chose de leur amour et de leur prière, qui planera comme un vague parfum d'encensoir dans la lourde atmosphère, sous la crypte sombre où lampes s'éteindront enfin».

Khou-Mi, IN Propos d'un Intoxiqué

 



 

 

mercredi, 20 novembre 2013

Le soldat inconnu

Jean Bouchenoire, notre frère égaré dans des zones mentales sans ozone, nous autorise à publier quelques extraits de son roman Baksoumat. IMG02632-20131014-1833.jpg

C'était il y a vingt ans, encore ; le jour d'une fête nationale du mois de novembre 1984 ou 1985 ; un grand soleil d'hiver éclairait la colline de Montmartre. La ville était somptueuse, les passants de bonne humeur.
Le petit groupe d'amis qui naviguaient entre l'angoisse et la nonchalance, entre la bande et la solitude, s'était retrouvé sur une place montmartroise, pour flâner sans rien accomplir, comme ils faisaient si souvent. Claire Bourdette, Charles Nattua, Karim Fangue, Tugdual Dieubarre et Douglas Jackstone s'étiraient comme des chats sur la place des Abbesses, attendant les amies qui n'arrivaient pas. C'était le 11 novembre, jour où le président de la République française, un bleuet à la boutonnière, dépose un bouquet de fleur sur la tombe disposée sous l’arc de triomphe où repose le Soldat Inconnu devant lequel un pupille de la nation française a déposé, un jour de novembre 1920, dans la chapelle ardente de la froide citadelle de Verdun, une gerbe d’œillets blancs et rouges.
Les jeunes femmes qu'on attendait arrivèrent au rendez-vous sur la place montmartroise, pavoisées de papiers collés à leurs vêtements, portant des pancartes vindicatives.

Elles annoncèrent qu’elles allaient, sous la bannière du féminisme, se recueillir sur la tombe de la femme du soldat inconnu.

- La femme du soldat inconnu ? S'étonnèrent leurs amis.

Estelle Valpré, Catherine Lemanesco, Muriel Labouje, Danièle Galiéreau et d'autres jeunes femmes dont Douglas avait depuis oublié les noms, démontrèrent à quel point la cérémonie du soldat inconnu était misogyne. La femme, qui avait porté seule la société, durant les deux guerres mondiales du XXème siècle, en 1914-18 et en 1939-45, quand les hommes étaient tous sur le front, ne méritait-elle pas un hommage ?
Douglas, Charles et Karim, placides, acquiesçaient. On remarqua trop tard la pâleur extrême qui s'était faite sur les joues de l'archange. Les babillages anodins des jeunes gens allaient reprendre, quand la foudre monta du tréfonds du corps de Tugdual.
Il hurla comme le tonnerre.
Debout face à ces femmes qu'il toisait de haine, il cracha sa révolte. Ainsi, elles osaient comparer le sort du soldat esclave, déchiqueté dans la boue des tranchées, et la femme restée dans son village ? Sans honte, elles commémoraient la femme du soldat inconnu comme si son statut avait droit à autant de commisération et d’amour que celui du Sacrifié.

- S'il faut commémorer une victime féminine inconnue, criait-t-il, érigez une statue à la femme enceinte de père inconnu. La domestique violée, la jeune cousine bousculée, la femme enceinte d’un homme qui a passé son chemin et la laissera seule élever un enfant dont il ne s'est pas soucié d'empêcher l'existence. Laissez sa misère au soldat inconnu, laissez-lui  sa  misère, laissez-lui sa gloire !

Les touristes japonais et américains que la place des Abbesses accueillait écoutaient, médusés, cet homme accabler des manifestantes bariolées de pancartes féministes.

- Agenouillez-vous, lâches, devant la mémoire de celle qu'on appela la fille-mère, dont l’enfant n’aura pas les mêmes chances que celui que son géniteur aura reconnu : combien d’enfants sans père ont ignoré que l’homme qui leur avait, dans un geste de mépris souverain, donné la vie, avait épousé une autre femme et remplissait ses devoirs paternels en méprisant beaucoup les femmes seules avec leurs bâtards ? Combien de chrétiens défilent pieusement à des manifestations contre l'avortement, en oubliant les coups qu'ils ont tirés chez des prostituées de treize ou quatorze ans, durant les deux années de service militaire en Afrique ? Chantez celle que les bourgeoises mariées ont moqué ou considéré avec condescendance, sans savoir que c'était leur père, leur mari, leur fils l'auteur du péché. Remémorez-vous le courage de la mère seule, l'ignominie du riche qui pistonne ses légitimes aux places de patrons et refuse les droits sociaux à ses bâtards ignorés, mais paix ! Paix ! Paix à celui qui s'est battu à votre place. Paix à celui qui tremblait de peur au milieu des obus, dans une fraternité de désespoir avec les autres mâles sacrifiés comme des bêtes, pendant que les mères, les femmes, les sœurs leur tricotaient tranquillement des chaussettes dans leurs chaumières. La femme du soldat inconnu a eu faim ? Pauvre petite ! Elle a remplacé l’homme à l’usine ? Comme c’est triste ! Et elle se plaint de ne pas avoir la même flamme allumée que celui qui rendait ses tripes dans la boue ? C’est donc cela, le féminisme, la revendication des larves à être admirées autant que les papillons ?

Murmures et grondements s'emparaient des badauds. Tugdual se tourna vers la foule et cria :

- Agenouillez-vous devant le soldat éventré, tailladé, mutilé, abandonné dans la boue !

Tugdual signait, ce jour là, sur la place des Abbesses, son arrêt de mort dans l'esprit de presque toutes ses amies. Seule Catherine - l’étrange, la sympathique Catherine Lemanesco - l’avait pris par l’épaule et lui avait murmuré des secrets. Une conversation chuchotée dont Tugdual n’avait jamais répété la teneur à Douglas. Que s'étaient-ils raconté de leurs vies respectives, jusqu'où avaient-ils marché après s'être éloignés du groupe et descendu une rue dégagée de la butte Montmartre, d'où on voyait Paris s’étendre sur la plaine ? Ils étaient descendus vers le ventre de la ville et en étaient revenus silencieux.
Estelle Valpré et Danièle Galiéreau n'avaient plus jamais adressé la parole au « monstre » ; Muriel, toute jeune, n'avait pas paru insensible aux arguments de l'archange. Elle était hésitante, ne sachant à qui donner raison.

Extrait de Baksoumat, de Jean Bouchenoire