mardi, 13 octobre 2009
Sens et mystique des sens - Episode 9
Une histoire de l’art euro-américain de la décennie 2030.
Episode 9
Sens et mystique des sens a été publié en feuilleton de 44 épisodes l'été 2009, par le Newropeans Magazine.
Deuxième partie
Les univers croisés de la musique, du cinéma et de la danse
« Les utopies de papier restent possibles si le chant préhistorique continue d’escorter ».
Tieri Briet
Les amis des étoiles et la cristallisation
« Mes amis sont venus des étoiles. Ils dansent d’une façon que tu ne comprends pas. Ils marchent avec des jambes qui ne se ressemblent pas. Leur visage est douceur ; leur amour est impalpable. Tu l’as su, tu le sais : je partirai avec eux ».
Sur cette sublime déclaration s’ouvre le film Dying Cinema, de Jürgen Chêne. Les images de corridors bleus et de l’escalator défilent sur ces mots prononcés par la voix d’Anne-Claire Legendre, à l’époque diplomate du Quai d’Orsay et amante du cinéaste. Puis le visage de l’acteur Florian Guy, balafré sur la joue gauche, apparaît. Il joue un homme qui fut autrefois une femme et qui voit son amour partir avec des êtres longs et lointains, venus d’ailleurs dans le vaisseau fantôme. Cette scène ne s’effacera jamais de la culture humaine : c’est impossible. Nous ne pouvons oublier une telle splendeur.
Cette splendeur : est-elle due au texte dit ? Non. Le texte est beau ; il est toutefois mortel, en lui-même. Est-elle due aux images, au mouvement du film ? Certes, l’image est magnifique. Mais elle est mortelle. A l’atmosphère ? L’atmosphère est émouvante, merveilleuse. Mais ce n’est pas cela. A quoi est-elle due ?
A la création, c'est-à-dire à la cristallisation de tous ces éléments et de tous ceux qu’ils suggèrent et que l’on ne voit pas : toutes les images, tous les mots, tous les songes que cette image fait instantanément naître dans l’esprit et la chair du spectateur, et dont il ne témoignera jamais à personne. L’œuvre jette des chaos et des symphonies dans les êtres qui y accèdent, chaos et symphonies qui vont faire partie de l’être humain et le modifier profondément, pour toujours. Dying Cinema nous a tous profondément marqués. Et ce film continuera à s’immiscer dans la vie intérieure de chaque individu et dans la vie collective de la communauté, parce qu’il y a eu cristallisation.
Voilà pourquoi tant de gens sont des grands artistes, mais Jürgen Chêne est, lui, divin.
Sa critique des hommes vieillissants qui sortent avec des jeunes femmes et des jeunes femmes fraîches qui sortent avec des hommes vieillissants a choqué, mais elle demeure d’actualité dans une certaine mesure, bien que de vieillissantes femmes riches et des jeunes garçons sans le sou aient fait le pendant, et que les histoires homosexuelles de ce type, pygmalion-pygmalié, sont également fréquentes. Mais au-delà de cette critique factuelle de ceux qui n’acceptent pas la vieillesse et de la confusion entre amour et pouvoir, le film est une véritable hymne à la figure mariale. La Vierge y est, en effet, magnifiée par l’utilisation de filtres de couleur bleus et verts sur les images où elle apparaît.
Le film fit fureur. Il commence aujourd’hui à être étudié dans les écoles, ce qui évidemment lui fait perdre de sa force de rébellion. Mais n’est-ce pas ce qui est arrivé au chantre de l’école buissonnière Arthur Rimbaud ?
A suivre...
14:13 Publié dans édith de cornulier, Europe, Fiction, Sens et Mystique des sens : l'art du XXIème siècle | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cinéma, musique, danse, arthur rimbaud, hétérosuxualité, homosexualité, tieri briet, cristallisation, escalator, quai d'orsay, florian guy, symphonie, pygmalion
jeudi, 08 octobre 2009
Sens et mystique des sens - Episode 8
Sens et mystique des sens a été publié en feuilleton de 44 épisodes l'été 2009, par le Newropeans Magazine
Une histoire de l’art euro-américain de la décennie 2030.
Episode 8
La résurgence du catholicisme et du monachisme et leur implication dans l’évolution de l’art du XXIème siècle n’est un mystère pour personne.
Les manuels énoncent bizarrement que la résurgence du monachisme a mis en avant le grégorien. On comprend aisément ceux qui pensent ainsi. Mais ils déduisent cérébralement et font fi de la réalité historique. Le fait est que depuis le XIXème siècle, le chant grégorien montait comme une bête rampante, sans se faire trop remarquer, presque en marge du catholicisme, touchant tout aussi bien les musiciens et mélomanes que les fidèles catholiques. C’est la puissance de la musique grégorienne qui a entraîné les gens vers le monachisme. La musique a fait les moines. On a pu voir toute une population athée depuis deux siècles, se passionner pour cette musique et, par la musique, venir à la figure du Christ et à la vie monacale. On peut dire que le peuple des fidèles a donc été entièrement renouvelé, et que les nouveaux fidèles n’étaient au fond pas venus à l’Eglise par l’Eglise, mais entraînaient l’Eglise dans l’Art comme l’art les avaient attirés dans les églises.
Monastère de Saint Jean en Ville, 2048.
Je m’en souviens comme si c’était hier. Nous étions attablés, Monk David et moi, dans le jardin des Frères Suiveurs du Prêtre Jean. Il faisait chaud et sec et le vin blanc n’en finissait pas d’essayer de nous désaltérer. Je décrivais à David la beauté du nouveau Paris, qu’il ne connaissait pas : la forêt qui peuple les avenues et les boulevards de la ville, et qui en fait la plus grande cité forestière du monde. Les scooters volants qui volent au dessus des arbres et les vélos et les trottinettes qui roulent sous leur feuillage.
C’était inimaginable il y a vingt ans, me dit Monk David.
Je fermais les yeux pour tenter d’apprécier ce qu’il disait. Et c’était vrai. Ce jour là, nous prîmes, le Monk et moi, conscience que l’art avait donné au monde beaucoup plus que l’art. La Renaissance artistique avait fait renaître les forêts, les rivières, les fleuves, les collines et les sous bois. Comment imaginer, il y a vingt ans, que les petits enfants iraient à la nage à l’école dans les eaux de la Seine ? Comment imaginer il y a vingt ans que la plupart des habitations privées de Paris se nicheraient dans les arbres ? Ce fut l’occasion, pour mon compagnon et moi, d’évoquer notre ami défunt Axel Randers et certaine conversation que nous eûmes vingt ans auparavant, quand Monk David n’était encore que Mike Roderick-Dupont, l’acteur godelureau.
Oui, toutes ces beautés émergées du XXIème siècle prennent leur source dans le renouveau du cinéma, de la littérature, de la danse et de la musique que permit 1930. Dans la cave de Châtillon, les cinq inconnus de 1930, en créant le premier opus de musique beith, ne réinventaient pas seulement la musique. Ils renouvelaient toute notre façon d’être au monde ; ils nous enseignaient qu’être dans le monde, c’est être le monde, et que l’art n’est pas autre chose qu’une nouvelle façon de prier.
A suivre...
13:57 Publié dans édith de cornulier, Europe, Fiction, Sens et Mystique des sens : l'art du XXIème siècle | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : catholicisme, monachisme, xxième siècle, eglise, histoire de l'art, cave, châtillon
samedi, 03 octobre 2009
Sens et mystique des sens - Episode 7
Sens et mystique des sens a été publié en feuilleton de 44 épisodes l'été 2009, par le Newropeans Magazine.
Une histoire de l’art euro-américain de la décennie 2030.
Episode 7
Quand les îles et la langue d’Hawai’i sont devenues la source de création
C’est Phil Brouckeare qui tombe en dépression nerveuse grave au milieu de l’année 2031. Les témoignages concordent. Citons celui d’Ondine Frager : « On avait dîné chez Phil et il avait bu plus encore que d’habitude. Axel m’a ramenée à la maison sur sa moto. Axel marchait à nouveau, après son cancer du thorax. C’était juste avant que son autre cancer se déclenche et il avait repris la moto et la méditation contrebaroque. Axel me dépose à deux heures du matin au 13 boulevard du Montparnasse, à Paris. A cinq heures, le téléphone me réveille en sursaut : c’était Max – Max Farmsen, qui écrivait pour le petit journal Steene’s Door. Max m’explique que Phil a sauté par la fenêtre et qu’il est à l’hôpital ». Et Ondine Frager de raconter comment elle se précipite à l’hôpital, pour se retrouver au milieu d’un groupe d’amis éplorés : ils avaient interdiction de voir Phil, qui était blessé aux deux jambes, mais peu grièvement – habitant au premier étage il était d’abord tombé sur une voiture avant de glisser sur le trottoir glacé du mois de décembre (on se rappelle que l’hiver de l’année 2031 fut particulièrement froid à Paris).
Phil Brouckeare guérit vite ses jambes mais sa dépression, elle, n’est jamais vraiment partie. Au cours de périodes de rémission il nous aura offert une œuvre musicale émerveillante. Pour l’heure, coaché par Axel Randers, il découvre les joies et les profondeurs de la méditation contrebaroque. Elle est devenue à la mode, certes, depuis ; mais qui peut se targuer de la pratiquer réellement ?
Issue des techniques de yoga indien et des exercices spirituels de Saint-Ignace de Loyola, impliquant le corps, l’esprit et l’âme, elle est une alternative immensément bénéfique aux médicaments psychiatriques. Parallèlement à cette plongée dans l’univers méditatif contrebaroque, Phil rencontre Keone Kamahamaha Johnson, surfeur hawaiien et grand spécialiste de la langue et de la culture hawaiienne. Keone Kamahamaha Johnson, quand il était un enfant de trois ans, avait été abandonné par sa famille hawaiienne. Ou plutôt, les services sociaux américains l’avaient enlevé de force à sa famille, trop pauvre et trop différente de la psychologie américaine. Des années plus tard, il avait rencontré son grand père, et lui avait promis d’apprendre la langue ancestrale et de la transmettre. Suivit, pour Keone Kamahamaha Johnson qui avait enterré son grand père quelques semaines après l’avoir enfin retrouvé, une longue période d’immersion dans sa culture natale. Il passa d’abord quelques années sur l’île de Niihau, où subsistaient quelques personnes dont le hawaiien était la langue maternelle. Il s’entretenait avec elles plusieurs heures par jour. Il apprit par cœur tous les textes écrits ou dictés en hawaiien et relevés par les ethnologues, linguistes, pasteurs et prêtres qui s’étaient intéressés à cette culture, et par les hawaiiens eux-mêmes. Puis il partit vivre un an dans un bateau, solitaire, au large d’Hawai’i, recueillant des fruits sur des atolls déserts pour manger de la nourriture fraîche. L’objectif de cette année : ne penser qu’en hawaiien.
Lorsqu’il sortit de cette année de solitude hawaiienne, il parcourut le monde pour transmettre : transmettre la langue hawaiienne, sa culture, les mots, les mythes, les idées, les tournures de phrases… Il ne choisissait pas ses élèves : tout ce qui s’intéressait à Hawaii l’intéressait. Grâce à Keone Kamahamaha Johnson, le hawaiien, qui n’était presque plus rien, est devenue une langue phare de la culture mondiale.
Quand Phil apprit avec Keone la langue hawaiienne, elle n’était pas à la mode. C’est lui, Phil, qui le premier l’utilisa comme langue d’art. Il créa deux opéras électroniques et quatre messes contrebaroques dans les années 2032-33. Si cette intense créativité fut suivie pour lui d’une dépression nerveuse à nouveau grave, son œuvre eut un effet retentissant sur les artistes et le public mondial. Des millions de gens se mirent à apprendre le hawaiien, des lieux se créèrent dans les villes du monde entier où l’on ne parlait que le hawaiien, ces fameux pu’uhonue où se rassemblaient les « fatigués du travail », les « fatigués du couple », « les fatigués de l’habit », qu’on appela plus tard, sous un terme unifié, les tigués.
S’il est presque rebelle aujourd’hui de composer une œuvre musicale, filmique ou littéraire dont les dialogues ou textes principaux ne sont pas en hawaiien, il faut se souvenir qu’il y a trente ans la langue hawaiienne n’était qu’un parler polynésien en voie de disparition.
Mais si la langue et la culture hawaiienne ont imprégné nos œuvres d’une façon océanique et aérienne, pour reprendre les termes d’Elise R-R, la maestra de la villa Moonsmile, l’autre apport à l’art du XXIème siècle est venu de la résurgence du catholicisme et d’une myriade d’ordres monastiques tombés en désuétude depuis des siècles.
A suivre...
13:48 Publié dans édith de cornulier, Europe, Fiction, Sens et Mystique des sens : l'art du XXIème siècle | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : hawaiien, monachisme, catholicisme, élise revon-rivière, messe, contrebaroque, niihau, saint ignace de loyola, services sociaux, paris, boulevard du montparnasse
lundi, 28 septembre 2009
Sens et mystique des sens - Episode 6
Sens et mystique des sens a été publié en feuilleton de 44 épisodes l'été 2009, par le Newropeans Magazine.
Une histoire de l’art euro-américain de la décennie 2030.
Episode 6
La science s’engouffre après l’art
Je rappelle, bien que ce ne soit pas notre sujet, que l’art encore une fois précéda la science sur ce point. L’idée de traduire les sciences en quechua, sioux, hawaiien, inuktitut, pour déceler les failles de raisonnement dans la langue d’origine, et pour être emportée par ces langues dans d’autres directions éventuellement bonnes, a été à l’origine des plus grandes découvertes scientifiques du XXIème siècle. La vulgarisation par la traduction est ainsi partie inhérente de la recherche scientifique. La réunification de la culture littéraire, technique et scientifique s’est faite grâce aux allers et retours entre les langues extrascientifiques –amérindiennes surtout-, et les langues officielle de la vieille Europe. Ce n’est que comme cela que la science est redevenue un jeu d’enfant. Avant, et cela ne s’était qu’accentué au cours des millénaires, l’invention intellectuelle ne s’adressait qu’à une élite. Les individus de notre société n’ont eu accès à leur haute science que lorsque les langues quechua, sioux, hawaiienne, inuktitut ont exigé un effort de pensée monumental pour une traduction correcte. Nous n’avons compris qu’au milieu du XXIème siècle que l’accès à la science et à la réflexion n’est qu’une question de langage. Il suffit d’avoir les outils – mais quand les outils sont intérieurs leur appréhension est subjective, donc aléatoire.
Or, ce sont les artistes qui ont recouru les premiers à ces langues, et qui ont montré leur puissance d’évocation et d’enrichissement civilisationnel.
Je citerai l’énigmatique sentence du génial David Ranch : « Le jour où les phares des voitures deviennent les phrases des voitures, l’analogie se fait langage ». Beaucoup ont fait semblant de comprendre cette phrase ; peu l’ont réellement vécue.
A suivre...
13:42 Publié dans édith de cornulier, Europe, Fiction, Sens et Mystique des sens : l'art du XXIème siècle | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : sioux, quechua, hawaiien, inuktitut, science, technique, raisonnement, découverte
mercredi, 23 septembre 2009
Sens et mystique des sens - Episode 5
Une histoire de l’art euro-américain de la décennie 2030.
Sens et mystique des sens a été publié en feuilleton de 44 épisodes l'été 2009, par le Newropeans Magazine.
Pépites du déclin et pérennité d’une folie
On le sentait venir, le déclin. Nous : le Groupe des Trente Feuilles. Nous ne voulions pas y croire, mais à plusieurs reprises, nous eûmes, en groupe complet ou restreint, des échanges sur ces myriades d’auteurs qui copiaient nos hérauts sans en avoir le sel.
Certes, il y eut le déclin. Mais qui aurait pu croire à l’éternité d’une démence ?
« On se dit qu’à 20 ans on est les rois du monde, et qu’éternellement on aura dans les yeux tout le ciel bleu ». Mais le temps des illuminations s’éteint comme tous les temps, et bientôt les artistes sont de pâles copies d’artistes ; les œuvres deviennent insipides ; et les critiques agitent des drapeaux qui ne disent plus rien à personne.
Pourtant, de cette décennie 2030, on a gardé, outre le souvenir d’une époque formidable de création, une série d’œuvres que nous sommes nombreux à penser immortelles. Et plus le temps creuse l’abîme qui nous sépare de la décennie démente, plus le nombre de ceux qui clament son importance augmente.
Alors nous qui avons vécu, vibré, porté, aimé ces années qui défilaient avec leur lot d’or et de feu, nous avons gagné l’éternité. C’est déjà ça.
Quelques points supplémentaires
L’influence de la littérature quechua et sioux dans les dialogues cinématographiques : qui n’en n’a pas débattu, avec morgue, arrogance intellectuelle, dans les salons des principautés d’Europe ? Et pourtant le sujet est plus important qu’une simple distraction de dilettantes qui se donnent de l’importance. A long terme, il est possible que nous nous rendions compte que les langues quechua et sioux ont profondément influé sur le développement, non seulement des dialogues de cinéma, mais des dialogues de la vie réelle.
Je noterai quelques points essentiels qui démontrent cette influence.
Le sioux – lakota et dakota – a influencé nos manières de parler à partir des films de David Ranche. Nous avons adopté les particules de fin de phrases, en fonction du sexe de la personne. Si les Sioux réservaient l’usage de la particule masculine aux hommes et celui de la particule féminine aux femmes, c’est pour s’adapter aux mutations fréquentes qu’opéraient ses personnages et à leur sentiment intérieur vis-à-vis des modèles masculin et féminin, que Ranche a adopté les particules de la vieille langue amérindienne. Très vite, les populations du monde ont adopté ces particules, sans toutefois faire la distinction que les Sioux font, entre les modes assertif et interrogatif. La possibilité de préciser son sexe intérieur à chaque dialogue était d’une urgence intellectuelle certaine à cette époque d’émergence de la queeritude. Les milieux traditionnels et religieux, qui avaient combattu longtemps cette queeritude avant de l’adopter, ont été, curieusement, les premiers à employer les particules sioux dans les langues courantes (français, allemand, anglais, arabe). Dès 2034, l’abbé Jehan Nord de La Thrace énonce que les particules sioux nous sauveront de la confusion culturelle, dans un article sur la nécessité de ne pas associer le sexe symbolique du prêtre (masculin) et de l’Assemblée (féminin) à leurs sexes biologiques effectifs (In Le symbole du Poisson ne passera pas).
Les personnages de films avaient donc, dans toutes les langues, la possibilité d’exprimer notre sentiment sexué intérieur afin de mieux faire comprendre au spectateur leur état mental. Cette nouveauté fut adoptée par le public dans la vie courante à une grande vitesse.
L’autre apport linguistique amérindien nous vient du quechua, et est né de la traduction du film Ch’askamantam kani en vu de la réalisation des sous titres.
Après ce film, le mode d’énonciation quechua, c'est-à-dire la façon que le locuteur quechua a de mentionner, dans chacune de ses phrases, la source d’information, est devenu répandu dans toutes les œuvres. La particule –si indique que l’on sait la chose par ouïe dire. Elle est utilisée aussi pour exprimer que quelque chose a eu lieu en rêve, ou bien dans un état de conscience assez modifié pour que la particule –mi soit trop osée. La particule –mi indique que l’on sait de façon empirique ce que l’on énonce. Si on l’emploie, c’est qu’on est sûr de ce qu’on dit. La particule –cha est étrange, elle énonce une sorte d’incertitude agacée. La réplique la plus célèbre de Ch’askamanta kani – celle qui poussa les traducteurs à conserver les particules d’énonciation dans la traduction, ce qui était particulièrement osé, voire biscornu pour l’époque -, est celle de l’héroïne Marisa Tika lorsqu’elle danse sur l’herbe devant la maison de son enfance. Sa mère lui crie : « Comment vas-tu redevenir sage si tu laisse le vent t’emporter comme ça ? » et Marisa Tika répond : Imacha ! Ce que les traducteurs vers le français ne purent que traduire : commentcha ! A savoir : « qui sait ? Je n’en sais rien ! On verra bien ». Nous n’avons plus besoin de dire tant de phrases pour toutes ces choses si simples. Ainsi, j’entendais causer hier deux garçons d’environ huit ans sur l’avenue de Sumer, à trois heures de l’après-midi. L’un des garçons racontait à son ami qu’il avait rêvé qu’il embrassait sa professeur d’astrophysique. Il a prononcé « Je l’ai embrasséssi ». A l’époque où j’ai grandi, cette phrase eut été impossible : il n’y avait pas de –si. Et pour dire Je l’ai embrasséssi, qui signifie selon le contexte « je l’ai embrassée en rêve », ou bien, « je l’ai embrassée, du moins, c’est ce que je crois, mais je ne suis pas sûre parce que j’étais complètement ivre », il fallait prononcer tout cela.
A suivre...
13:34 Publié dans édith de cornulier, Europe, Fiction, Sens et Mystique des sens : l'art du XXIème siècle | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : sioux, lakota, dakota, quechua, cinéma, dialogues, langue amérindienne, transgenre, queeritude
vendredi, 18 septembre 2009
Sens et mystique des sens - Episode 4
Une histoire de l’art euro-américain de la décennie 2030.
Sens et Mystique des sens est paru en feuilleton de 44 épisodes dans le Newropeans Magazine, pendant l'été 2009.
Chronologie des années 30
L’année 2030 commença sous des auspices fort banaux. Rien ne laissait présager une quelconque ivresse artistique sous le soleil du mois de janvier 2030. Paris était jaune de soleil et glacial de froid. J’y étais : revenue de New York II, où j’avais dirigé le jury du festival de musique rock James Douglas Morrison, je me promenais dans les rues étranges de cette ville si vieille et si belle qu’elle arrive à vous rendre souvent à la fois heureux et malade. Oui, rien ne semblait devoir se produire, et pourtant, alors que j’arpentais ainsi les rues de la première ville de France, non loin de là, dans les caves d’une maison commune de Châtillon, un disque extraordinaire était en train d’être enregistré, sur vinyle. Un groupe de cinq musiciens, Bob Mushran, Théo Marsien, Laure Bleue, Venexiana Atlantica et John Peshran-Boor, créaient ce qu’on appellerait bientôt la musique Beith. Mais pour l’heure, personne ne le savait et les parisiens allaient et venaient dans les allées de la ville et de son métropolitain sans rien chantonner du tout.
En février, le disque sortit : Internet le diffusa à une large échelle mais personne n’en parla vraiment. Un an plus tard, le monde musical international était changé. Plus personne n’ignorait que la musique connaissait un renouveau extraordinaire, lourd d’avenir et de génie. La grande musique classique, née de la polyphonie au XIVème siècle et morte au XIXème siècle, était ressuscitée, renouvelée, et incroyablement enrichie de tout ce qu’on avait tenté de faire en rock, en jazz, en musique de film et en musique expérimentale depuis 150 ans.
Parallèlement à cette révélation musicale, on redécouvrait les premiers films d’Amos Mariecque, qui revint ainsi sur le devant de la scène à un âge avancé. Alors que l’actrice Ondine Frager se retirait de la scène pour convoler avec le Prince d’Australie John de Sydney (qui deviendra John II en 2043), le film Rends-moi notre amour bleu la consacrait sur les écrans du monde entier. Le réalisateur David Ranch était âgé de 39 ans et demi : il lui restait à tourner sa trilogie Berberian Dream, qui nous a enseigné ce qu’est la peinture filmée. Enfin, sur les planches des opéras des grandes villes du monde, une étoile (Joanna Sand, évidemment), interprétait la danse des Scorpions du Métropolitain, inventée, par le plus grand chorégraphe que notre siècle a connu : Parker William, dit The « CornFlake ».
La suite s’enchaîna comme une symphonie artistique qui semble pré écrite tellement elle est belle et cohérente, et qui pourtant n’est qu’une effervescences de réussites éparses. 2032 vit la naissance de la chorégraphie Clisson-New York. C’est le grand retour de l’histoire vendéenne sur la scène internationale. Après Clisson New-York, viennent les films La Vendée Haine, La Colonnes du Paradis et le magnifique ballet Il était une fois Renée Bordereau et Alexina Barbin, qui, pour la première fois, pose le catholicisme comme soutien central de la vision transsexuelle.
2033 ne fut pas en reste : Apsyaï, mon amour dévoile la défaillance de la frontière qui sépare le patient et le soignant et signe l’arrêt de mort de la psychiatrie comme observation du malade par le docteur.
Suivirent Ch’askamanta kani, le film incaïque, I’a O Hawai’i écrit par David Ranche et filmé par KeOne Kalani Melelana, et le succès planétaire Moonsmile (peut-être le premier succès de masse : voir ce film-opéra apparaît au public comme une urgence mentale. Un procès est intenté en Russie contre les opéras qui refusent de laisser entrer les animaux, pour discrimination selon l’espèce. Le livre Après Moonsmile, de Max Farmsen, fait la liste de toutes les anecdotes de ce type qui ont accompagné la sortie de cette œuvre).
Au tournant de 2040, l’on sentit un essoufflement. Les productions originales manquent d’argent ; le public se massifie et se tourne vers des œuvres temporelles et faciles. L’argent ne va plus qu’à ce qui déplace les foules de plusieurs millions de personnes : c’est dire que la vie artistique est dans la dèche. Parallèlement, des essaims de jeunes artistes se mettaient à copier les grands artistes, avec une prétention dénuée de classe et d’inspiration. Mais le public averti s’y laissa prendre et peu à peu la grandeur des œuvres grandes fut moins prisée que la médiocrité des œuvres moyennes.
En 2042, Timothée Le Généreux tourne, au moyen de la nouvelle petite caméra Eclair, I won’t kill you again. Le chef d’œuvre est total. Ici se tourne, à mon avis, une page : plus jamais on n’a vu d’œuvre qui s’élève au niveau des productions de la décennie démente, comme l’a appelée Charles Krog. Du moins pas avant une quinzaine d’année. Mais l’effervescence, elle, n’est pas revenue.
A suivre...
21:40 Publié dans édith de cornulier, Europe, Fiction, Sens et Mystique des sens : l'art du XXIème siècle | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : spécisme, antispécisme, newropeans, sara, édith de cornulier, james douglas morrison, xxième siècle, chorégraphie, clisson, new york, ondine frager, berbérie, colonnes infernales
dimanche, 13 septembre 2009
Sens et mystique des sens - Episode 3
Une histoire de l’art euro-américain de la décennie 2030.
Sens et Mystique des sens est paru en feuilleton de 44 épisodes dans le Newropeans Magazine, pendant l'été 2009.
Dédicace
Cette histoire de l’art de la décennie 2030 est dédiée à Max Farmsen, compagnon des années sombres disparu trop tôt ;
et à Erika Noulste, dont l’amitié douce et psychédélique m’a si souvent aidée à repartir.
Première partie
Productions européennes et américaines de la décennie 2030
« C’est la beauté qui sauvera le monde ».
Fédor Dostoïevski

Une prédiction sans lendemain
Tallin, 2028.
J’étais attablée face à Mike Roderick-Dupont au Goddess’Bar quand un homme grand et maigre, le doigt frêle prolongé par un cigare cubain odorant, s’approcha de nous.
- Le cinéma est mort, dit-il.
Voix grave, presque caverneuse. Regard bleu et noyé. Je ne savais pas encore qui c’était.
- Tu dis ça parce que cette année les films sont plus nuls encore que l’année dernière, Axel.
Axel Randers – c’était lui – tira sur son cigare Havana.
- Je dis ça parce que c’est la merde. Il n’y a plus de musique rock. Il n’y a plus de vrais photographes. Il n’y a plus de vrais cinéastes. Le monde est mort, ou plutôt tout ce qu’il y avait de bien dans le monde est mort. Il ne reste plus qu’un gros tas de merde administrative, technique et psychiatrique.
- Bois un coup, Axel, dit Mike.
Je m’en souviens comme si c’était hier. J’écoutais Axel et Mike discuter ainsi pour savoir si l’art était foutu ou si nous n’étions que dans une mauvaise passe. Je ne pouvais deviner que nous étions à l’aube d’un bouleversement artistique qui emmènerait l’humanité dans des voies qu’elle n’aurait pu imaginer connaître un jour. Les rythmes profonds de la musique Beith, le Dark Rock (terrien et aérien, la différence pour moi est de peu de valeur), l’explosion chorégraphique de danseurs tels que Fanny Fan, Richard Stauss Le Bourbonnais, Jean de Charette, la mélancolie filmée de cinéastes tels que Mariecque, Namurt, De Lukke, n’existaient pas encore, où n’étaient pas encore venus au jour.
Depuis les balbutiements VillaBar, auxquels, à un certain niveau, j’avais participé, plus rien d’intéressant, ou presque, n’avaient eu lieu. Et Axel Randers et tant d’autres concluaient à la mort de l’art, terrassé par la modernité.
Mais il ne faut jamais désespérer des êtres humains. Ou peut-être, plutôt, il ne faut jamais désespérer de l’art. D’aucuns diraient – pas moi, je ne mange pas au râtelier mystique -, il ne faut jamais désespérer de Dieu.
Et aujourd’hui, les années qui suivirent cette conversation désabusée, au bar célèbre du mythique corridor Barka-720 du Festival de Film de Tallin, nous apparaissent comme les années les plus riches de toute l’histoire de l’art filmé, dansant et musical.
Il faudra tenter, dans les pages qui suivent, d’expliquer comment cela est arrivé, et, si c’est possible, pourquoi.
A suivre...
21:30 Publié dans édith de cornulier, Europe, Fiction, Sens et Mystique des sens : l'art du XXIème siècle | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : tallin, cinéma, xxième siècle, rock, beith, newropeans, sara, édith de cornulier, fédor dostoïevski, axel randers
mardi, 08 septembre 2009
Sens et mystique des sens - Episode 2
Une histoire de l'art euro-américain de la décennie 2030
Sens et Mystique des sens est paru en feuilleton de 44 épisodes dans le Newropeans Magazine, pendant l'été 2009.
Préface
Cher lecteur,
Si j’ai abordé cette étude avec tout le sérieux dont je suis capable, je l’ai aussi nourrie d’une passion qui ne s’éteindra qu’avec la mort. Voir des films, écouter de la musique, assister à des spectacles de danse : ce qui n’était qu’une activité heureuse des soirs et des dimanches est devenu mon métier, un métier qui m’habite autant que je l’habite et que je n’arrêterai que lorsque cette foutue maladie, qui me ronge comme le ver dévore la pomme, m’aura embarquée de l’autre côté de moi. Mais en attendant, précisons de quoi cet essai s’agit.
Ma démarche se situe à la frontière du travail universitaire et de l’autobiographie fictive.
J’enseigne depuis 20 ans à la FaTransLibDADat (Faculté Transatlantique libre Dark Angel de Dallas et Tallin). J’ai donné un nombre conséquent de conférences dans le monde, (et particulièrement à New York, à Helsinki, à Honk Kong, à Paris, à Nukutepipi, à Montreal, à Vancouver et aux Sables d’Olonne). Au fil des années, une trame intellectuelle et esthétique s’est dessinée : j’ai ressenti l’urgence de lui donner une forme livresque et de la partager, avec les étudiants, les amateurs d’art et tous ceux que les mondes magiques et frontaliers du cinéma, de la musique et de la danse intéressent.
Ce travail fut long, il a ressemblé à un accouchement. Mon souhait le plus cher est qu’il donne lieu à des synergies, à des prolongations imaginaires et universitaires partout dans le monde.
Cette ballade esthétique à travers l’univers de la musique de film, du cinéma et de la chorégraphie, comporte trois parties.
La première donne un compte rendu historique des productions européennes et américaines de la décennie 2030 (et plus particulièrement entre 2030 et 2042, année qui marque, avec le film I won’t kill you again, la fin de la période charnière). L’influence de la littérature en langue quechua et en langue sioux dans les dialogues cinématographiques de cette décennie, la prédominance des thématiques (réarrangées, bien sûr) de la culture hawaiienne dans les thèmes des scénarios, et enfin le poids visuel et sonore de la résurgence de la liturgie catholique traditionnelle et des ordres monastiques seront étudiés.
La seconde partie explore les univers croisés de la musique (et particulièrement la musique de film et les musiques rock et beith), du cinéma et de la danse (notamment l’œuvre des chorégraphes Christie Andersen, Fanny Fan, Parker William dit the Corn Flake). Le thème qui se dégage ici, c’est la cristallisation parfaite de l’art et de la vie qui a caractérisé cette féconde soif de chefs d’œuvre. C’est surtout les mythologies scandinaves et finno-ougriennes qui ont baigné les principaux artistes de cette fusion des arts entre eux et de cette fusion de l’art et de la vie. Je ne prétendrai pas dire pour la première fois ce que d’autres exégètes artistiques ont déjà montré ; je me contenterai de mettre en valeur des symboles marquants.
Je m’attacherai aussi à démêler ce qui se retrouve de cette période infiniment riche dans le cinéma d’aujourd’hui. En effet, l’héritage de la décennie 2030 est immense, infiniment plus grand que ce que l’on imagine.
La troisième partie contient les annexes : une rapide chronologie artistique et politique de la décennie 2030 ; un glossaire ; un index des œuvres et des personnes citées. J’y ai joint quelques critiques d’œuvres publiées dans le journal intermutant la Page nue, ainsi que le texte de l’architecte du satellite artificiel New York II Philip KZ-23 Darax. Nous avons cru bon d’ajouter, mes éditeurs et moi, quelques documents :
- l’étude de David Le Berne– Brankovitch sur la mythique rencontre entre la poétesse américaine Édith Morning et Esther Mar.
- Une entrevue de la revue Esprits Libres avec l’ancienne psychiatre Julie-Gilles Grivette, qui éclaire sur l’évolution de la psychiatrie, parallèle à celle de l’art.
- Enfin, publié pour la première fois, le testament qui avait été retrouvé dans la chambre mortuaire d’Esther Mar. Ce testament, outre qu’il révèle la personnalité de l’artiste maudite, permet de clore un ouvrage lui-même testamentaire, puisqu’il s’agit de révéler l’héritage que la « décennie démente », pour reprendre l’expression de Charles Krog, nous a légué.
- Par ailleurs un rapide résumé de l'histoire de la société de fabrication de caméras Stonehenge et l'analyse de l'influence d'Hyacinthe House, texte du poète James Douglas Morrison, sur les artistes de notre décennie complètent ce travail.
Je termine cette préface par une profession de foi. Elle est personnelle, et ne prétend pas à l’universalité. Mais il me parait important de la confesser ici.
Le cinéma ne mourra jamais. Contrairement aux autres arts, qui peuvent mourir, ou bien se transformer de façon radicale, le cinéma ne mourra jamais, parce qu’il n’est jamais venu au jour. Art des ténèbres et de la mort, il peut avoir l’air d’exister, parfois, mais au fond tout cela n’est que du vent. La réalité est que si les étincelles d’images, de sons et de mouvements qui se succèdent entre le début et la fin d’un film peuvent laisser croire à la réalité du cinéma, la profonde vérité est bien plus noire : le monde imaginaire non filmé seul est le vrai cinéma, et, tant qu’il ne viendra pas à l’écran le cinéma n’existera pas. Or, ce qui n’est pas filmé est à jamais infilmé ; ce qui est filmé n’est plus à filmer. Il en résulte que le cinéma n’est pas encore né. Tant mieux : car c’est seulement ainsi que notre art préféré peut ne pas mourir.
Amateur de l’inexistence, qui fait tellement mieux vivre que la mesure du réel, entre dans ce livre : il est pur. Il est pour toi.
A suivre...
21:17 Publié dans édith de cornulier, Esther Mar, Europe, Fiction, Horizons funèbres, Sens et Mystique des sens : l'art du XXIème siècle | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : newropeans magazine, sara, édith de cornulier, xxième siècle, danse, chorégraphie, 2030, quechua, sioux, dialogues cinématographiques, new york, stonehenge, james douglas morrison
lundi, 07 septembre 2009
Mouvantes fictions de la société européenne
Identité, vérité et liberté
Phot Sara
Demain, quelle Europe ? L’Europe tentera d’éviter les deux risques, les monstres égalitaires et ultralibéraux. Il faut aussi qu’elle évite de devenir une juxtaposition de cultures et d’identités qui se réservent le droit de discourir sur elles-mêmes, avec une cour de Justice qui tranche sur les vérités. Cela serait la mort de la liberté et de la démocratie. Cela serait totalitaire.
Partie I - Ne pas figer le passé : la vérité est une fiction
"En tant qu'historiens et citoyens, nous pensons qu'il n'y a pas
de vérité d'Etat" - Jean-Pierre Azéma
La quête juridique de la vérité
Plusieurs lois prescrivent des jugements de valeur et donnent des codes de conduite lors de l’enseignement de l’histoire dans les écoles françaises. Ces lois tentent de réparer des violences subies en exigeant une parole de compassion et la reconnaissance de souffrances infligées.
Est-il réellement efficace d’établir une vérité historique officielle pour promouvoir les valeurs humanistes ? Est-ce qu’une quête si absolue de la justice historique, un contrôle si total du discours sur l’histoire passée ne risque pas de détruire, précisément, la libre expression de la démocratie et des droits de l’homme ? Devons-nous tenter d’élaborer un enseignement qui convienne à toutes les entités qui forment la société – toutes les entités reconnues – et particulièrement celles dont la valeur a été niée par le passé ? La prescription de l’histoire doit-elle se faire par l’Etat, et selon le critère de la souffrance ?
A trop se concentrer sur la « réception » d’une parole par des groupes, on perd la notion du « besoin d’expression » des individus. Et, de même que la négation des souffrances crée des frustrations dangereuses, passer la muselière aux citoyens sur un thème, une période passée, peut mener à ces mêmes dérèglements.
L’histoire n’est jamais close. On ne refermera jamais le livre. On n’aura jamais fini de bâtir la maison du passé du monde. Souvenons-nous que les interprétations, sans forcément se renier les unes les autres, bougent avec le temps, car la société relit sans cesse l’histoire en fonction de ce qu’elle est en train de devenir. L’emprisonnement de la pensée dans des cadres ne peut constituer un projet de société viable. Les idées brimées ne peuvent être qu’exaltées.
La légalisation d’une idée ne la rend pas plus vraie. Le droit est une fiction, l’histoire est une interprétation. Cela fait leur force ; cela fait leur nécessité ; cela fait leur incertitude.
L’un des effets néfastes de ces lois fixant l’histoire est la construction de coupables et de victimes de naissance. Il y a un danger et une malhonnêteté à établir ainsi des martyrologues.
De la reconnaissance officielle de vraies victimes découle nécessairement la reconnaissance officielle de vrais méchants. Aux victimes héréditaires correspondent donc des coupables héréditaires.
Or, pour obtenir la reconnaissance de sévices subis, encore faut-il que cette reconnaissance corresponde à la morale actuelle du pouvoir ; ce n’est pas le cas, entre autres exemples, du génocide vendéen, qui demeure presque oublié. (« Il n’y a plus de Vendée, citoyens républicains. Elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. (…) J’ai tout exterminé », affirme en 1793 Westermann aux Révolutionnaires). Une victime officielle est donc forcément une émanation du système dominant.
Enfin, souvent nous luttons contre un pouvoir selon ses propres valeurs, par nécessité - sinon, nous n’aurions aucun effet sur lui. Nous dévoyons alors autant notre identité brimée que nos « dominateurs » eux-mêmes l’ont fait. Dès lors, quelle est la réalité de cette entité victimaire, dont l’identité s’est modifiée à travers la quête de la reconnaissance ?
Les identités multiples et le demos
Le demos – le peuple – étant un corps, un tout, notre société peut-t-elle souffrir d’être divisée en parties dont certaines assumeraient une culpabilité ou une victimisation de naissance ? De même que la démocratie ne supporte aucune prérogative natale (noblesse, roture, …) dont émaneraient des droits, il me semble qu’elle ne saurait mieux s’accommoder de l’hérédité coupable et victimaire.
La question dès lors est cruciale. Un Français d’origine finlandaise ou sénégalaise est citoyen d’un pays qui a colonisé l’Afrique, même s’il est arrivé après la décolonisation. Une telle situation pose l’immense problème de la nationalité. Peut-on être français pour la vie civique et étranger pour l’Histoire ? Quand on prend la nationalité d’un pays, choisit-on des valeurs, des grandeurs et des crimes ? Cela ne pose pas trop de problème tant que le peuple accepte d’être « indivisible », comme la Constitution le prône. Mais si une différence est faite entre les coupables et les victimes, la raison s’affole. Peut-on exiger la solidarité positive et se dédouaner de la solidarité négative, en réclamant à la fois l’intégration à la République française à part entière, et le droit de n’en refléter qu’une partie ? Dans ce cas, quelles sont les conditions d’exemption ? Est-ce qu’une démocratie survit sans demos uni, mais simplement avec des morceaux d’ochlos revendiquant des parcelles de droits ? La France se pose la question à travers des débats profonds et intenses. A l’échelle de l’Europe aussi, un jour, il faudra décider.
Partie II - Ne pas figer le présent: l’identité est une fiction
" « Le monde entier est un théâtre »
William Shakespeare
Les paradoxes de l’identité
Le premier paradoxe de l’identité est qu’elle dépend de la personne que nous avons en face de nous. Le jeu de rôle fait une grande partie de notre identité. Les identités se font à travers la relation à l’autre, et ne sont pas statiques. Une attitude néo-coloniale force la personne d’en face à se comporter d’une certaine façon, opprimée ou vindicative. De même, une attitude néo colonisée crée en partie les réactions condescendantes ou culpabilisées de l’interlocuteur. En créant son identité, on force celle de l’autre.
Le second paradoxe de l’identité est que toute tentative de la définir la fonde, mais aussi la fige. Quand on crée les frontières identitaires et idéologiques autour d’un groupe, on crée des camps, on impose de choisir son camp. Cela revient à empêcher les transversalités, à annihiler les tentatives de penser différemment : on nie tous les points de vue pour officialiser la croyance majoritaire, qui a tendance à être la moins complexe, et donc la moins complète. Ainsi, la militance homosexuelle rend difficile à certains homosexuels d’affirmer leurs divergences par rapport à la pensée majoritaire de « leur groupe », qui s’arroge l’identité homosexuelle – un exemple à l’évidence déclinable à toutes les communautés.
Le troisième paradoxe de l’identité, c’est que nous sommes peut-être plus la somme de nos oublis, que celle de nos caractéristiques conscientes. Dès lors, définir son identité, ce n’est pas seulement s’affirmer : c’est nier une immense partie de soi, sans doute bien plus grande que celle qu’on affirme. L’identité définie annihile beaucoup notre liberté d’être et d’imaginer ce que nous pourrions être. Spirituellement, philosophiquement, nous sommes contraints par une appartenance presque forcée.
L’individu, le collectif et la parole
Nous remettons en cause, avec beaucoup de raison et de retard, l’extrême individualisme qui nous a poussé à détruire les liens sociaux et familiaux, et le liant qui gardait toute la société unie et se dressait en barrage entre l’individu et son désir immédiat et égoïste. Pourtant, il faut se souvenir aussi que ce que nous aimons dans nos libertés, provient précisément de la place accordée à l’individu en tant que tel, et non seulement au groupe. C’est l’attention à l’humain individuel, à sa vie personnelle, au contrôle qu’il peut avoir sur son parcours dans la société, qui donne tout son sens à l’humanisme universel. A quoi sert une idée d’humanité qui vivrait pour elle, et non pour servir chaque être unique qui la compose ?
Qui peut dire ce que nous sommes ? Le cœur d’un homme est-il réductible au sous groupe dont il fait partie, ou bien est-il immense et entier devant l’univers ?
L’habilitation à penser, à parler, qu’elle soit identitaire - je suis métis donc je peux parler des métis, je suis une femme donc je peux parler de la condition féminine, je suis lesbienne donc je peux parler des homosexuels - ou sanctionnée par un diplôme, est une confiscation absurde de la parole d’autrui. La parole, la pensée, mais aussi l’action devraient être ouvertes à tous. Il devrait toujours y avoir présomption de capacité dans les rapports entre les êtres humains d’une société. De capacité politique, intellectuelle, sociale.
On doit pouvoir tout penser. On ne peut certes pas tout exprimer. Il nous faut un espace mental infini, il nous faut un espace d’expression vaste.
Possibilité d’être mauvais, possibilité d’être fou
Il paraît curieux de se battre pour la possibilité d’être un méchant. Il paraît curieux de se battre pour le droit au déséquilibre mental. Pourtant, la question n’est pas anodine : laisser les gens penser des choses méchantes, délirantes ou désagréables, est une garantie de la liberté de penser, de la liberté d’être : c’est un espace mental et intellectuel libre.
Ce n’est pas parce que nous refusons l’intolérance et la discrimination que nous devons exiger une gentillesse agréée et généralisée. Les méchants et les fous jouent leur rôle, eux aussi, et contribuent au débat. D’ailleurs, si ces catégories des bons et des méchants existent dans toutes les sociétés, ceux qui les constituent changent régulièrement de camp, en fonction des modes intellectuelles et du pouvoir politique. La reconnaissance de la diversité, ce n’est pas seulement de la diversité des identités, mais aussi de la multitude des idées sur le monde.
Les identités de groupes, prescriptives, entament les aspirations de la personne, et nient l’existence d’un champ intime irréductible aux autres. Si je décide que je suis, au fond, de la même espèce que ma chienne et que nous sommes venues d’une planète lointaine pour visiter les conditions humaine et canine, est-il bon de me laisser vivre cette croyance en liberté ? C’est une grave question de société, historique, philosophique, mais aussi politique, à laquelle je ne trouve pas de réponse.
• La compassion et la violence
Les plus belles idées possèdent leur monstre ; toute tentative de perfection risque de tourner à l’horreur, parce que le systématisme n’est pas capable d’embrasser la complexité de nos relations humaines.
L’envers de la reconnaissance systématique de l’oppression, c’est l’oppression intellectuelle généralisée. Faut-il, alors, baisser les bras et cesser d’espérer améliorer le monde? Non.
Il est dur de renoncer à la quête du remède idéal face au spectacle extrêmement violent du monde. Mais peut-être peut-on renoncer à la perfection comme but matériel, et s’en servir comme étoile du berger. Si la recherche de la perfection, économique, politique et intellectuelle, représente le totalitarisme égalitaire, l’acceptation de la fatalité correspond à la barbarie ultralibérale. Ces deux récifs sont des causes de naufrages tragiques. Il nous faut naviguer avec justesse pour les éviter. L’imperfection universelle s’oppose ainsi aux perfections totalitaire et ultralibérale. Il me semble qu’elle laisse à l’esprit plus d’espace mental que le totalitarisme, et au corps, plus de possibilité matérielle de vivre que l’ultralibéralisme.
Partie III - Ne pas figer le futur: que la citoyenneté soit une réalité
« Suivant que nous aurons la liberté démocratique ou la tyrannie démocratique, la destinée du monde sera différente. »
Alexis de Tocqueville
Les droits de l’homme et du consommateur
Nous ne devrions pas agréer la carte identitaire et les droits auquel elle donne accès. Avec les réductions identitaires, le petit-fils de paysans qui ne comprenaient que le patois et n’étaient jamais sortis de leur village ardéchois serait un coupable de la colonisation.
Quiconque a connu quelques temps, pour quelque raison, ce que c’est d’être différent, ce que c’est d’être minoritaire, sait la cruauté du regard des autres. Mais la constitution de groupes d’intérêts identitaires communs ne peut constituer le moindre début de solution à ce problème vieux comme les sociétés humaines. Ne laissons pas l’Etat de droit devenir l’hypermarché des droits. Soyons, tous ensemble et chacun séparément, citoyens dans un Etat de droit et non consommateurs dans un Etat des droits. Car la République (Res Publica, chose publique) n’est pas un grand marché aux droits et les citoyens ne sont pas, face à ces droits, des associations de consommateurs. Si notre attitude de consommateurs forge notre attitude de citoyens, le monde peut devenir un procès géant et sans fin…
Nous ne devrions pas agréer la carte identitaire et les droits auquel elle donne accès. Avec les réductions identitaires, le petit-fils de paysans qui ne comprenaient que le patois et n’étaient jamais sortis de leur village ardéchois serait un coupable de la colonisation. Quiconque a connu quelques temps, pour quelque raison, ce que c’est d’être différent, ce que c’est d’être minoritaire, sait la cruauté du regard des autres. Mais la constitution de groupes d’intérêts identitaires communs ne peut constituer le moindre début de solution à ce problème vieux comme les sociétés humaines. Ne laissons pas l’Etat de droit devenir l’hypermarché des droits. Soyons, tous ensemble et chacun séparément, citoyens dans un Etat de droit et non consommateurs dans un Etat des droits. Car la République (, chose publique) n’est pas un grand marché aux droits et les citoyens ne sont pas, face à ces droits, des associations de consommateurs. Si notre attitude de consommateurs forge notre attitude de citoyens, le monde peut devenir un procès géant et sans fin…
• Un monde irréparable
Ce débat autour de la vérité historique et des identités relève d’une exigence néfaste de perfection. Certes, elles sont compréhensibles, ces tentatives de réparer un monde humain brisé, meurtri, révolté par sa propre « inhumanité ». La frontière est floue, qui distingue deuil et réparation - mais les morts ne se réparent pas. Croire à la réparation, c’est croire à un futur proche, parfait et éternel. C’est rétrécir le passé, c’est confondre le présent et l’éternité : nous n’acceptons plus l’histoire, nous voulons la figer à jamais dans le procès final de l’Histoire, et consommer la Justice éternelle pour des siècles et des siècles. Jusqu’où fouille-t-on l’histoire ? Au grand procès du monde, qui juge et qui est jugé ? Sur quels faits fermerons-nous nos yeux, sur quels morts dirigerons-nous nos projecteurs ?
La navigation européenne
Demain, quelle Europe ? L’Europe tentera d’éviter les deux risques, les monstres égalitaires et ultralibéraux.
Il faut aussi qu’elle évite de devenir une juxtaposition de cultures et d’identités qui se réservent le droit de discourir sur elles-mêmes, avec une cour de Justice qui tranche sur les vérités. Cela serait la mort de la liberté et de la démocratie. Cela serait totalitaire.
Dans quel monde intellectuel voulons-nous vivre ?
Accepter l’imperfection du monde et refuser la fatalité : tels pourraient être les points de repère de la navigation européenne…
Accepter l’imperfection nous évite l’écrasante et infinie tâche de satisfaire théoriquement chaque groupe, chaque entité de notre société, par des prescriptions intellectuelles qui, sans libérer ceux qu’elles croient préserver, méprisent et ôtent la parole aux autres.
Refuser la fatalité nous garde d’un faux pragmatisme qui consiste à considérer que rien ne sera jamais parfait et qu’il est par conséquent stupide et idéaliste de vouloir changer quoi que ce soit à l’ordre naturellement cruel du monde.
La démocratie, n’est-ce pas l’acceptation de l’incertitude qui frappe sans cesse à notre porte ? N’est-ce pas l’acceptation de l’inconfort intellectuel ?
Edith de Cornulier-Lucinière in Newropeans Magazine, 2006
11:19 Publié dans édith de cornulier, Europe | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : discriminations, identité, europe, récriminations, liberté pour l'histoire, liberté d'expression
dimanche, 06 septembre 2009
Lettre d’un Suisse à une amie allemande qui étudie la colonisation française
phot Sara
Kathia,
J’ai lu tes réflexions sur la colonisation française et les dégâts qu’elle a causés sur les populations d’Afrique. J’ai lu tes propos sur l’intolérable comportement de la France qui refuse d’assumer entièrement ses méfaits en ne prenant pas en charge le développement économique de l’Afrique. J’ai lu que tu voulais étudier la façon dont les Africains ont « reconstitué » leur identité après la décolonisation.
Je me pose quelques questions, que je te pose ci-dessous.
Pourquoi ne t'intéresserais-tu pas à l'identité française (ou allemande) après la colonisation ? Il me semble que c'est toujours un peu difficile d'étudier les Africains si on ne connaît pas leur langue, leur culture et leur histoire sur le bout des doigts. Alors que tu peux sans problème étudier comment la mentalité des coloniaux a évolué, comment ils ont fait pour changer leur perception de leurs anciennes colonies, de leur propre puissance et de leur propre culture en passant par la décolonisation, l'aide au Tiers-Monde, puis une collaboration de plus en plus égalitaire.
On veut toujours étudier les Africains et leur identité, comme si nous, Européens, nous n'avions pas de problème d'identité. Pourtant, les coloniaux comme les anticolonialistes d'aujourd'hui, en France, s'appuient sur les mêmes idées : la libération de tous les peuples. A l'époque on les colonisait pour les libérer d'eux mêmes, ensuite on les a décolonisé pour les libérer de nous-mêmes.
Et puis à considérer les coloniaux comme méchants et les colonisés comme victimes, on n'étudie jamais les ambiguïtés du rapport entre le coupable et la victime.
Par exemple, certains auteurs africains se demandent s'il ne faudrait pas remettre en question la mentalité africaine précoloniale : la haine du plus noir, l'esclavage intertribal et même intratribal, l'impossibilité de créer des sociétés construites qui durent, tout cela a préexisté à la colonisation, et l'a rendue plus facile. As-tu lu l'Histoire de l'Afrique par Joseph Ki-Zerbo, un des premiers historiens africains à avoir écrit une histoire entière de l'Afrique ? C'est passionnant. On se rend compte de la splendeur des cultures africaines, une splendeur dont on n'entend jamais parler dans nos livres d'histoire. D'un autre côté, on voit à quel point beaucoup de ces problèmes que l'on croit entièrement amenés par les Blancs étaient en fait déjà largement présents en Afrique.
Enfin, j'ai lu plusieurs textes (notamment d'auteurs arabes) que j'ai trouvés très intéressants sur les Blancs "culpabilisés" par la colonisation et l'esclavage. Leur envie de puissance sur les autres ne pouvant plus s'exprimer par l'esclavage et la colonisation, ils auraient trouvé cette solution psychologique : en se rendant entièrement coupables de tous les maux vécus par l'Afrique et les Africains, en victimisant ceux-ci à outrance, ils récupèrent cette toute-puissance du Blanc sur le Noir : "je suis très méchant et j'ai anéanti l'Afrique", c'est une façon de dire "les Africains n'ont aucune culture par eux-mêmes, ils n'ont aucune responsabilité sur leur passé ni sur leur présent car c'est moi qui domine". Le sentiment de culpabilité vis à vis des autres est une autre façon de se sentir tout puissant. C'est aussi une autre façon de mépriser les autres : "je me sens coupable car vous êtes tellement cons que j'aurais dû mieux vous traiter".
Voilà mes quelques questionnements sur la question.
Je t’embrasse de toutes mes forces (qui déclinent jour après jour),
AXEL RANDERS
21:40 Publié dans Axel Randers, Europe | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : sara, lisa, axel randers, colonisation française











