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mardi, 17 février 2015

Une nuit de février 1999

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Elle conduisait la jeep volée dans la nuit basque. Je ne me souviens de presque rien, hors l'extrême lucidité de savoir que j'accompagnais une telle personne par une nuit sans étoiles, et la confusion absolue dans laquelle me plongeait ce fait étonnant. Je jouissais de cette aventure imprévue, le souffle écourté par la peur de la police. Je ne me souviens ni de son visage de face (mais son profil est gravé au fronton de mes insomnies), ni de sa voix, et pourtant, certaines des phrases qu'elle a prononcées au volant me hantent encore. « Le fils de l'homme n'a pas de pierre où poser sa tête », m'a-t-elle assénée, et je trouvais qu'elle parlait bien. Et elle dit aussi : « La possession de biens matériels donne une immense insécurité derrière le masque d'une parfaite sérénité ». A la frontière, elle m'a demandé si je souhaitais l'accompagner. Ce serait dangereux, me disais-je, et avant que je puisse répondre elle lut mon hésitation. « Descends », dit-elle. Et, comme je ne bougeais pas. « Descends. Adieu ». Je descendis, consternée, soulagée, et comme je levais timidement la tête pour mesurer l'ampleur de son mépris, je vis qu'elle me souriait agréablement. « Salut ! » cria-t-elle avec un geste de la main. « Salut, merci ! » répondis-je. Le retour à pied sur la route mouillée se passa sans encombres malgré l'inconfort et aujourd'hui encore je me demande où elle est, si elle vit encore, si elle est heureuse et si elle a pu continuer sa quête dans la jeep volée.

 

Devinette

 

Nous ne sommes ni scandinaves, ni latins. Il pleut dans nos patios trop blancs pour être italiens, trop gris pour être grecs. La musique n'est pas espagnole, no vamos de vinos, et s'il coule du vin entre deux coups de vent, solo lo bebemos aqui en la casa, et si la ville n'excède pas 30 000 habitants, si la mer semble froide au bout de la longue rue, nous ne sommes pas non plus à Helsinki ni à Oslo. Le jour, il faut faire face aux assauts des vagues d'ennui triste, de culpabilité diffuse. La nuit, rouler entre des rangées d'arbre plantés il y a moins de cinquante ans, et qui font croire à l'orée d'une forêt. Mais nous sommes loin des forêts du Canada. Où sommes-nous ?

Nous sommes à l'embouchure du rêve et de la folie, nous sommes à la limite de la Vendée et de la Charente, nous sommes à l'ère informatique quelque part dans le Bas-Poitou et nous admirons ceux des montagnes, nous qui ne nous sommes jamais encordés.

 

lundi, 16 février 2015

La crise d'angoisse

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Les poumons rétrécissent, le souffle devient râle, une infinie pitié pour soi-même déforme le visage en une plainte digne des meilleurs mendiants professionnels, un point dans le haut du dos, le bras gauche devient lourd, les jambes flageolent, le ventre noué émet des signaux bizarroïdes, la trachée rétrécit, l’œsophage se ferme, la voix ne sort plus (pas assez de souffle), les mots viennent dans le désordre, la grammaire se distord, des pinces enserrent le cerveau, la bouche devient pâteuse, les doigts blanchissent, l'affolement monte, monte, monte comme la lave d'un volcan, le nez ne respire plus, la gorge est saccadée, le vertige est proche, les pensées oscillent, la vue se trouble, les oreilles bourdonnent, c'est une petite crise d'angoisse !

Le pays des hommes

 

La société dans laquelle nous vivons se crispe de plus en plus, et il devient presque impossible d'ouvrir la bouche sans choquer à l'extrême la personne que nous avons en face de nous, quelle qu'elle soit. Les gens, devenus très moralistes, considèrent comme un délit immoral, voire un crime, de penser des choses en désaccord avec leurs idées.

Le pays est séparé en plusieurs mondes, au sein desquels les réseaux sémantiques et idéologiques sont clairement établis. Pour passer d'un monde à l'autre, n'oubliez pas de laver votre cerveau avec un détergent accepté par ceux que vous rejoignez. Ne succombez pas à ces affreux pièges : la subtilité, la nuance, la hauteur de vue, la confrontation égale de deux opinions opposées. Vous le payeriez cher. 

Le pays est ainsi séparé en plusieurs mondes mentaux qui ne se comprennent pas les uns les autres, et n'expliquent la présence odieuse des autres que par la propagation du Mal. Essayer de comprendre l'autre, c'est déjà être atteint par lui, être sali par lui. Aussi celui qui veut considérer l'autre comme un interlocuteur cesse lui-même d'en être un. Il est vu déjà comme contaminé.

Le pays est séparé en plusieurs mondes irréconciliables qui se retrouvent pourtant au boulot. Là, le silence est de mise, et chacun peut imaginer que l'autre pense comme soi, qu'il n'appartient pas à l'horrible clan ennemi. Celui qui se tait le plus, sait qu'il ne pourrait jamais dire ce qu'il pense sans faire face à la terrible opprobre. Celui qui se tait le moins croit qu'il emporte les adhésions. Il n'emporte que la parole. Le silence qui lui est opposé, il ne le distingue même pas.

Les gens se haïssent. Alors même qu'ils pourraient être amis si l'on s'en tenait à leur caractère, leur manière de vivre, leur façon d'être et de se comporter avec leurs proches, la simple marque de tel parti, de telle façon de penser sur le front de l'autre, en fait un ennemi a priori et pour toujours. Cette étrange ambiance, nous l'appelons démocratie. Notre pays envoie ses militaires foutre des raclées (et s'en prendre!) ici ou là pour « apporter la démocratie », « lutter contre la dictature », comme si nous étions le lieu où la liberté de penser et l'agrément de vivre coulaient de source.

Notre pays envoie ses militaires foutre des raclées (et s'en prendre !) ici et là pour que les gens puissent "vivre dans la dignité", mais moi qui ai grandi sur un boulevard parisien bordé de beaux immeubles, j'ai vu, enfant, allongés sur le macadam à zéro degrés celsius, mourir doucement des hommes.

 

dimanche, 15 février 2015

Beauté noire et bleue

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Je savais qu'ils m’attendraient à la sortie. J'ai longuement regardé mon petit jouer avec son père, j'ai souri aux personnes inconnues dont je rencontrais le regard. Je savais qu'ils prendraient leur temps. Je savais qu'ils le feraient de toute façon. Devant l'imminence de la situation, face à ces implacables combattants de la vengeance, j'ai oublié tout ce que j'avais réussi à reconstruire, et sans une pensée pour l'homme et l'enfant qui m'aimaient, je suis sortie par la porte de derrière. J'ai même avancé dignement vers la voiture noire garée sur le parking du casino. Je portais des chaussures à talons bleus accordés à ma veste. Personne ne peut dire la froideur brisée d'un cœur piégé.

Un monde parfait : le pape cool accepte volontiers ta thune, mec

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Vu dans une église de l'Ouest de la France.

Pour voir d'autres significatives images mal photographiées, cliquez donc sur L'album du monde parfait...

samedi, 14 février 2015

Un nombre impair en quête d'une table

Trois amis voulant festoyer ce samedi décident de réserver une place au restaurant. Un coup de fil, deux, trois, quatre coups de fil, des coups de fils dans les restaurants sur trois communes voisines : toujours la même réponse. « Nous sommes désolés, tout est réservé pour la Saint-Valentin ». D'autant que notre nombre est impair : nous sommes trois, alors qu'il faudrait être « deux, à la rigueur quatre ».

Qui donc est ce Saint Valentin au nom duquel les restaurants sont assaillis et exigent des nombres pairs ? Un moine du troisième siècle après Jésus-Christ, martyrisé par un empereur romain nommé Claudius. Valentin, sur l'ordre de Claudius, fut décapité sur la via Flaminia, route qui liait Rome aux plages de l'Adriatique, le 14 janvier 269. De ce que j'ai pu glaner dans mes livres et sur la toile, Valentin avait rendu la vue à sa compagne de captivité, Julia ; il était sans doute enfermé parce qu'il célébrait des mariages chrétiens (c'est à dire des unions indissolubles entre un homme et une femme). Or, contrairement à un autre empereur romain, Tibère, qui interdisait le célibat, Claudius, lui, tentait d'empêcher les mariages, pour réserver le maximum d'hommes pour la guerre.

Les restaurants étant fermés à nos amours amicales, nous dégusterons tous les trois, dans l'auberge familiale où je crèche, des huîtres, des mangues, des avocats, du fromage et des babas au rhum, que nous arroserons de vin blanc et d'eau de vie. Qu'on se le dise !

 

Fugues almasororiennes :

Rémy de Gourmont à propos du célibat

Rémy de G à propos du célibat, II

La soirée Rouge Célibat du Maître de Ravenswood

Pink n'est pas punk !

Soutenir vaillamment le combat qu'on a provoqué...

La réponse en mariage

Mademoiselle de Tournon frappée au coeur

Liberté, égalité : au-delà du pride et du phobe

L'amitié reléguée derrière l'amour

Entrevue avec la présidente des Amoureux de Marlène Dietrich

Hétérosapiens, amour, sexe, filiation et liberté

Intelligence et conduite de l'amour

Sainte Cunégonde et la chasteté

Guibert de Nogent et la dépravation des femmes

La littérature franco-sexuelle au XIXème siècle

vendredi, 13 février 2015

Le règne de la pluie

Glauque est la pluie qui tombe sur la terrasse salie par l'hiver, morne le ciel presque blanc posé comme de la vieille ouate molle sur les toits, fatigantes les traces grasses de doigts sur les vitres de la porte-fenêtre, impavide la musique du groupe Empyrium, alors j'ai éteint la lumière, allumé une bougie qui me fait face et qui tremblote à l'heure de la sieste somnolente, la sieste interdite aux centaines de milliers de salariés qui ont mangé à la cantine ou dans un bar froid et qui regardent les photos de vacances des amis sur Facebook. La sieste interdite, n'est-ce pas le contraire de la Cité interdite ? La gouvernance diffusée dans les cerveaux par les canaux médiatiques et administratifs ne ressemble pas au pouvoir absolu qui rayonne dans le lieu mythique et qu'on admire sans jamais le voir. Mais si, tu sais, ils se ressemblent en ceci qu'ils sont insaisissables au commun des mortels et pourtant ils lui dictent sa vie. Mais quoi, de quoi parlez-vous, quel est ce commun des mortels dont vous mentionnez l'existence ? C'est moi, c'est lui, c'est toi et vous.

- Ma chère, comment se passe donc votre exil au bord de la mer ?

- Ah, ma chère, c'est terrible. Il n'y a pas de bar à vins (ou un seul, sur le remblai, mais je n'y vais pas), pas de Grande Epicerie de Paris, pas de...

- C'est terrible. Mais vous voyez l'océan et les étoiles ?

- Je les vois quand je me réveille après de longues léthargies.

- Mais qu'avez-vous fait de votre mère, cette femme étrange dont l'oeil droit à la forme d'une clef ?

- Je n'ai rien fait d'elle. C'est elle qui a fait de moi un papier déchiré dans sa dernière oeuvre, heureusement inédite.

- Voyez-vous, tout de même, des amis, dans cette ville si terriblement éloignée de Paris ?

- Comment donc ! Faut-il être abscons et absolument obséquieux pour poser une telle question !

Donc, l'exil à quelques heures de train, c'est la possibilité d'une presque-île, c'est la rencontre d'une âme avec son néant, c'est la prise de conscience des limites du monde. Dans le vacarme, on croit qu'on existe. Dans le silence, on touche presque l'insensibilité de notre propre peau.

Il pleut toujours, la bougie se consume, les dernières phrases de l'opus du Comité invisible se dissolvent dans les vapeurs de mon oubli. Peu à peu la torpeur moite et froide de mon néant s'habille de mélancolie, le bruit doux de la pluie caresse mon oreille droite, la blancheur pâteuse du ciel berce mon âme, et c'est comme si, peu à peu, j'apprivoisais l'esthétique glauque de l'indécision.

L'indécision et l'ennui se distinguent peu l'un de l'autre. On croit qu'il faut les combattre à tout prix. Pourtant, ils recèlent l'un et l'autre quelques essences d'huiles profondes qui massent nos sens et nos organes de leurs longues mains de méduse.

Nus l'hiver, les arbres sont moins sensuels qu'habillés en été. Toutefois ma bien-aimée, ne les imite pas. Prends ton gingembre et ton citron, lève-toi et marche, écoute un peu la guitare de Mocke et ne te moque pas des grutiers qui montent et descendent les escaliers du ciel à travers tes volutes de fumée.

On peut rire de tout et de rien quand le diaphragme monte et descend en saccades. Des millions de gens déprimés, allongés sur leurs lits, rêvent qu'ils grimpent l'arête Est de l'Annapurna.

Aucune époque ne diffère véritablement des autres époques, et celui qui sait chanter possède le remède ultime aux maux de toutes les contrées.

jeudi, 12 février 2015

La pierre de taille

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S'aventurer en des lieux anciens avec un regard neuf et réécrire les principaux piliers de sa trame de vie - c'était son activité. Il apprenait à sculpter des guitares et désirait devenir un grand luthier, dont les guitares traverseraient les décennies, peut-être même les siècles (c'est lui qui m'avait expliqué que la propolis fabriquée par les abeilles donne au bois un lustre incomparable). Il désirait, au cours de sa vie humaine, purifier son cœur et trouver l'élévation spirituelle. Il travaillait à se créer au quotidien une vie agréable, pleine de charmes et quand je lui demandais ce qu'il entendait par tout cela, il décrivait le signe triangulaire de la sagesse, de la santé et de l'amour.

Il voulait connaître de chaleureuses amitiés au long cours et rêvait d'avoir un fils ou une fille, qui deviendrait un homme heureux et à qui il transmettait son métier. Il s'intéressait au cinéma, à la musique et à la science, aménageait les espaces afin que son lieu de vie et de travail soit source d'inspiration et respire la beauté.

Je sais par son père adoptif qu'il rêvait de jouer un rôle positif pour son pays (la France), grâce à la lutherie, et qu'il adorait les animaux au point d'avoir cessé de les manger et de se vêtir de leurs restes.

Nous conversions beaucoup dans les vieilles ruelles, avant que la vie ne l'emporte dans le Sud-Est du pays. J'aurais pu aller le voir, mais j'ai toujours remis une telle visite à plus tard. C'était un homme encore jeune, avec un style d'élocution particulier. Je l'aimais bien, sans m'attacher vraiment à lui, mais ce qui me frappe encore, c'est que lorsqu'il parlait mon cervelet palpitait. Cela me donnait d'étranges sensations mais je ne le lui ai jamais avoué.

Le fils de Dieu, l'horloge et l'église

Il paraît que Mara a demandé à sa mère ce matin, sur le chemin de l'école maternelle : "Maman le fils de Dieu, il a fait quoi, lui, dans la vie ?"

Bonne question, ma petite chérie.

Il a commencé à apprendre le métier de charpentier avec son père, mais très vite il s'est rendu compte qu'il préférait traîner dans les rues et sur les routes avec ses potes.

Il chicanait souvent face aux remontrances des autorités religieuses et civiles, tentant de contredire leur autorité et d'affirmer son point de vue.

Cela s'est mal terminé.

Moralité : si tu veux rester vivant au-delà de trente-trois ans, te tenir à l'écart de la prison et de la torture, et connaître l'estime de tes contemporains et la prospérité, étudie et travaille comme on te le demande.

Cette question matinale et charmante d'une fillette arrive à point nommé dans ma vie. Avant-hier en effet (mardi), je suis entrée dans l'église Notre-Dame de Bonne-Nouvelle à Paris pour prier ce fameux fils de Dieu à l'écart des bruits de la ville.

Une messe était célébrée. J'arrivais au commencement du sermon. Je m'agenouillai, me joignis à l'Assemblée, qui comptait deux personnes : je fus la troisième. Le prêtre disait qu'en amour, il fallait se donner sans se reprendre.

Je chantai les réponses, assistai avec recueillement à la consécration, échangeai le baiser de paix avec les deux autres ouailles et le prêtre.

Celui-ci me dit à voix basse : "je ne vous donne pas la communion car vous êtes arrivée en retard".

Pendant qu'il retournait à l'autel, je m'enfuis, le laissant avec son assemblée arrivée à l'heure, comprenant deux personnes d'un certain âge.

Dehors, la morsure du froid me secoua. J'imaginais que le Christ revienne et passe par là, voit une église, entre, écoute le sermon sur l'amour inconditionnel et s'approche de la table où l'on offre son propre corps. J'imaginais que le prêtre lui refuse une parcelle de lui-même au motif d'un retard et j'éclatais de rire dans la rue de la Lune.

 

 

lundi, 09 février 2015

Préscience et conscience

Les cloches de Saint-Jean Bosco résonnent dans la chambre où nous nous reposons en regardant les toits. Nous sommes au sixième étage d'un immeuble entouré d'immeubles, à l'endroit où, il y a quelques siècles, des vignes attendaient le retour du printemps pour fleurir. Au loin, les arbres du père Lachaise donnent un air de campagne. « Dans les cimetières l'esprit des lieux l'emporte toujours sur l'esprit du temps », dit Hazan dans son étude sur L'invention de Paris. J'ai mis du temps à me rendre compte que mon bonheur ne réside pas dans l'effet que je produis sur les autres, mais dans l'impression que j'ai de moi-même. J'ai besoin, à l'écart des relations humaines, au bout de quelques heures de solitude, de sentir que je n'ai pas trahi mon cœur, ni mon prochain. Mon cœur, peut-être, est mon premier prochain. Les ruines et les caresses possèdent cette même magie : elles ne sont pas reproductibles, on ne peut les créer à notre convenance. Tout d'un coup surgit la caresse du vent, unique, et son souvenir ne s'évanouira jamais. Au détour d'un sentier, une ruine ; dans le centre de Détroit, Michigan, USA, une ruine. Elles ne ressemblent qu'à elles-mêmes, ces ruines, parlent immédiatement à l'âme de chacun, et personne ne peut les imiter ou les reproduire exactement. La caresse est un geste éphémère, la ruine est une expérience sans raccourci. La violence ne possède aucune magie. Elle est reproductible. Je ne crois pas qu'elle soit jamais belle. Quelquefois, lors d'une révolution, d'une délivrance, on la confond avec une beauté qui l'accompagne, c'est tout. La douceur a deux visages : celui qui m'emplit d'émerveillement, celui qui m'emplit de mollesse. Quelquefois, la violence se cache à l'intérieur de la douceur, et elle nous fait haïr la douceur. Un grand nombre de choses vues et vécues restent incompréhensibles à nos sondes psychologiques. Nous cherchons le sens, nous trouvons l'absence. Nous cherchons l'ami, nous trouvons l'ombre. Nous cherchons la source, nous trouvons l'instant présent.

vendredi, 06 février 2015

Au fond de quel Fort Bastiani ?

Comme il est dur de se souvenir de nos rêves adolescents et de contempler la vie que nous avons construite.

Comme si elle était le résultats d'un ensemble d'efforts, de concessions et de renoncements, au lieu de l'accomplissement d'un rêve.

Que concédons-nous dans la vie quotidienne ? Et pour quelle raison ? Pourquoi ne vivons-nous pas un quart de ce que nous voudrions vivre ? Que nous manque-t-il, le courage ou la capacité ?

Je parcours Les conquérants de l'inutile, de Lionel Terray, et je ne sais plus où sont passés tous mes rêves et les innombrables tentatives s'en approcher.

D'ailleurs, il y a quelques années, je cherchais avec ferveur sur Internet des opinions à propos du Désert des Tartares, le roman de Buzzati que je venais de lire et dont j'étais encore enveloppée. Et sous le billet d'un blog que je ne retrouve pas, un inconnu avait écrit ce très beau commentaire :

« Je me suis longtemps demandé pourquoi le désert des Tartares nous fascinait tant. Je crois que plus d'un lecteur se reconnaît dans le lieutenant Drogo. Combien de nos existences, combien de nos destins restent enfermés dans autant de Fort Bastiani. Ce roman nous conduit à cet examen de conscience: qu'avons nous fait de nos rêves,  et dans quelle impasse nous nous sommes fourvoyés ? »

Merci à cette belle interrogation à laquelle je mets des guillemets, car elle a été écrite par quelqu'un d'autre, mais dont je ne connais pas l'auteur, disparu dans les méandres des mondes virtuels.

C'est une interrogation devant laquelle je me pose tous les jours avec terreur ou avec fougue, ou encore pétrifiée dans mes couvertures sous la glauque lumière d'hiver d'un dimanche matin. Faut-il mettre des explosifs au fond des impasses dans lesquelles nous crevons de frustration, ou bien, renoncer au combat, lever les yeux et s'envoler loin des murs pleins de tags, de pisse et de crachats ?

« Il faut faire des concessions », dit-on, comme s'il s'agissait d'une activité vertueuse. Je rêve d'un jour avoir le courage de ne plus concéder un iota de mes désirs et de mes rêves.

Il reste tant de monts inutiles à conquérir...

Je rêve d'éclater ma coquille et d'être moi-même.

Je rêve de vivre.

 

mercredi, 04 février 2015

Les veillées des chaumières

Depuis que je m'interdis l'ordinateur entre le dîner du soir et la douche qui suit le petit-déjeuner du matin, je retrouve le mystère des veillées (puisque je ne possède pas de télévision ni de chaîne qui me permettrait d'écouter la radio). Chaque soir donc, une longue paresse brodée d'ennui m'attend, dans laquelle je m'enfonce avec un mélange d'appréhension et de délectation face à ces moments sans laisse mentale. Éclosent parfois des conversations ; s'étendent aussi de longs silences, peuplés de solitudes si entières qu'elles en paraissent contenir de poignantes interrogations mystiques. Surtout, je me lève et je marche, je vais toucher les livres et les objets, j'occupe l'espace à nouveau comme un animal sauvage occupe son terrier naturel, non plus comme une bête réfugiée toujours dans le même coin de sa cage. J'écoute le bruit de mes pas, et, si par hasard quelqu'un est là, j'écoute d'une manière inédite - ou retrouvée de l'enfance - le son unique de sa voix.

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lundi, 02 février 2015

Magnitude d'une éclipse invisible

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La médiatisation de la vie artistique est l'arbre qui cache la forêt. L'arbre artistique mis en exergue par les médias dissimule toute la forêt créatrice.

Les médias, en apparence, simples organes de relais et de discussion à propos de la vie artistique, sont devenus la condition de l'existence officielle des artistes. Une œuvre artistique n'est considérée comme telle par la majorité des institutions et des gens, qu'à partir du moment où elle est commentée par un canal médiatique officiel. Cette condition médiatique est destructrice pour l'art, non seulement parce que la sélection médiatique est forcément biaisée, mais surtout parce que l'art se met à son service en vue d'être reconnu.

Un art serviteur, ce ne serait pas nouveau. Un coup d’œil aux peintures de Léonard de Vinci et de Michel-Ange, un coup d'ouïe aux compositions de Haydn, qui portait la livrée, ou de Mozart, qui rageait de vivre au rang des domestiques, permet de s'assurer que l'art, même soumis, peut devenir mille fois plus grand et plus libre que le commanditaire puissant qu'il sert.

Mais les médias ne sont pas des mécènes : ils ne paient pas les artistes. Ils se contentent de les noter, de les introniser ou, en les ignorant, de les rejeter.

Il est intéressant de se détourner de la médiatisation, car elle influe négativement sur l’œuvre, elle abêtit le public en mettant un écran de conformisme entre l’œuvre et son propre regard, et elle induit une hiérarchie entre les œuvres et les artistes, fondée sur des critères tout autres qu'artistiques. Le pouvoir des journalistes-commentateurs est néfaste, aussi bien artistiquement que politiquement. Art officiel, art underground, artiste pur ou artiste vendu, artiste maudit ou ayant pignon sur rue, ces curseurs d'appréciation sont des fictions inadaptées à la réalité de la création et des gens qui s'y collent.

Pourtant, il est vain de combattre cette médiatisation, il n'y a aucune utilité à se dresser contre elle. L'on choisit ses ennemis ; autant en choisir de respectables. Si nous n'accordons aucune valeur aux médias, il est ridicule de les combattre.
Une autre raison d'agir en dehors et à l'écart des médias plutôt que de les combattre, c'est que, comme nous l'avons vu, la médiatisation de l'art abaisse son niveau. Dès lors, il faut s'en détourner plutôt que de s'en préoccuper, puisque la haine est une version noire de l'attachement. 
En dépit de son boucan et de son tintamarre, la médiatisation est passagère et ne laisse presque aucune trace, une fois l'époque passée. Ce serait donc perdre du temps que de se consacrer à elle, que ce soit pour la combattre ou pour l'obtenir.
Vient enfin une dernière raison, qui est peut-être la meilleure : un vrai esthète, un authentique chercheur d'art, se fiche complètement de l'opinion officielle. Or, c'est vers lui que le créateur doit tendre.

Le zadisme est une technique de défense du territoire intéressante, que nous pourrions appliquer à nos territoires mentaux.

Une grande partie de la politique, de l'art, des événements qui construisent notre vie ne devraient même pas intéresser un média subventionné par l’État et/ou appartenant à un groupe côté en bourse, car par nature, ces médias cherchent à (con)vaincre au profit du pouvoir qui les nourrit. Quand ils prennent des airs de rébellion, c'est qu'il faut bien laisser du leste aux laisses afin de ne pas rendre les chiens complètement fous.
Si nous nous rendons compte que les films que nous voyons, les musiques que nous écoutons, les opinions politiques que nous défendons, sont commentés (avec amitié ou hostilité, peu importe) dans des médias subventionnés par l’État ou appartenant à des groupes côtés en bourse, alors, peut-être, c'est que nous sommes entrain de boire un biberon officiel à l'écart des routes sauvages où poussent de charmantes fleurs sauvages aux parfums inédits et mystérieux qu'il ferait bon aller respirer.

Il paraît que la vraie vie est ailleurs, et que l'art la suit comme son ombre.

Ayez pitié

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Voici deux Miserere, celui d'Allegri (Rome 1582 -Rome 1652), puis celui de Gorecki (Czernica 1933 - Katowice 2010). Un Italien, un Polonais, trois siècles d'écart entre leurs deux vies, un même texte liturgique, le miserere, issu du Psaume 50 du Roi David, méditation douloureuse et pleine d'espérance sur le péché et la rédemption.

Si nous ne considérons pas que le Mal - et donc le péché - existe, et si nous réfutons la grâce et la rédemption au nom de l'inexistence de Dieu, il nous reste de belles musiques et un vieux texte de la littérature universelle.

Voici le miserere d'Allegri :

Et voilà le miserere de Gorecki :