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dimanche, 14 septembre 2014

Le moine-soldat (3)

Je m'adresse à ce qu'il y a de plus grand en chaque homme.

mardi, 09 septembre 2014

Adieu, Sofia Andreevna !

"...j'ai pénétré dans cet univers enfantin charmant et grave, qui nous contraint, malgré nous, à croire en la vie, en son importance, en sa haute signification."

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- Edith, puis-je te demander un service ?

Ma sœur avançait vers moi, l'expression hagarde. 

- Que se passe-t-il ?

Elle me tendit un livre.

- Peux-tu, si tu en as le courage, regarder la fin de l'histoire, me dire si tu vois qu'il y a un viol à un moment, de l'héroïne Unna, par un personnage nommé... (J'ai oublié le nom de ce personnage brutal). Je t'en prie.

- Bien sûr, déesse.

J'ouvris le roman.

- Vers la fin du roman, par là. (Elle me montrait les pages qu'il fallait que je feuillette).

Il s'agissait d'un roman de Youri Rytkhéou, cet auteur russe de la nation tchouktche, qu'AlmaSoror a déjà eu l'occasion de mentionner à plusieurs reprises (dans les billets La traduction de l'humanisme, Il était une fois l'animal, La ville de perdition et L'étrangère aux yeux bleus).

Ce roman, c'était Unna.

Je consultais les dernières pages, confirmais à ma sœur, harassée par la noirceur du roman d'un auteur qu'elle admire, que la fin était absolument atroce, et la vis ranger l'ouvrage dans une étagère à une place dont, j'en avais la certitude, il ne bougerait pas avant longtemps.

Eh bien, je comprends ma sœur, et je crois que je vais ranger définitivement le Journal intime de Sofia Tolstoï, dont j'ai lu les six-cents premières pages avec passion. Pourquoi descendrais-je en enfer avec elle, et avec toute la famille Tolstoï ? Pourquoi suivrais-je pas à pas les méandres d'une mesquinerie qui se propage, avalant toute velléité de grandeur, tout vestige de bon sens ?

Avant de poser le gros livre définitivement, je pose ici quelques extraits.

15 septembre 1897 : "Nous constatons que cet infini qui, en notre jeunesse s'étendait devant nous, devant nos aspirations, nos efforts, nos forces intellectuelles et physiques, nos occasions de nous cultiver, cet infini rétrécit et disparaît avec l'âge et à sa place se dresse un mur qui marque la limite de nos forces et de notre existence.
C'est alors qu'il faudrait transférer cet infini au-delà des limites de cette vie-ci, et pénétrer dans le domaine de la vie future".

21 octobre 1897 : "Je me rappelle la semaine que j’ai passée là-bas : la boue dehors, la saleté dans ces deux pièces où Léon Nikolaïévitch et moi avons vécu, les souricières dont le volant se refermait sans cesse sur une souris prise. Des souris, des souris à n’en plus finir ! Une maison froide et déserte, un ciel gris, une pluie fine, l’obscurité, ces allées et venues à la lumière de la lanterne pour déjeuner et dîner chez Liova ; des copies, des copies du matin jusqu’à la nuit ; le samovar qui fumait, l’absence de domestiques, un silence mortel".

2 avril 1898 : "Pourquoi maintenant la vie passe-t-elle si vite, et presque imperceptiblement, comme un rêve ? Si j'étais plus normale, je vivrais de manière plus consciente et plus consistante. Plus tard, avec le temps, regardant en arrière, comme on le fait toujours, je comprendrais tout mon passé, je l'évaluerais et je le regretterais (encore une fois, comme on le fait toujours), je regretterais mon inaptitude à en avoir profité. Ainsi, à de rares exceptions près, la vie se passe en désirs et en regrets".

Ce passage, me rappelle une réflexion de Cosima Wagner dans son propre journal, qu'on trouve ici sur AlmaSoror : « c'est le rêve de la vie ; on est dévoré de nostalgie dans l'attente de quelque chose, et, quand ce quelque chose est atteint, on ne peut plus en jouir »

30 mars 1901 : "Aujourd'hui, j'ai communié. J'ai eu beaucoup de mal à me recueillir. La contradiction entre ce qu'il y a d'authentique à l'église, ce qui constitue son fondement, et les rites, les cris brutaux du diacre, cette contradiction est si grande qu'elle est difficilement supportable et qu'elle donne envie de fuir. C'est cela qui détourne les jeunes.
Hier j'étais à l'église où des aveugles chantaient merveilleusement bien. Je me disais que les gens du peuple se rendent à l'église un peu comme nous allons à un bon concert symphonique. Chez eux à la maison - la pauvreté, l'ignorance, le labeur incessant. On vient au temple, vers la lumière, les chants, le spectacle... Ici, il y a l'art, la musique, et ce qui justifie la distraction, l'état spirituel, la religion approuvée, considérée même comme une chose bonne et indispensable. Comment vivre sans cela ?"

31 décembre 1899 : "Où est le bonheur ? Où est la tranquillité ? Où est la joie ? Mais dans l'univers des enfants, que je viens d'apercevoir en faisant un saut à Grinevka, où j'ai organisé un arbre de Noël ; j'ai pénétré dans cet univers enfantin charmant et grave, qui nous contraint, malgré nous, à croire en la vie, en son importance, en sa haute signification. Et encore : dans la nature calme et pure, au sein de laquelle j'ai vécu à nouveau pendant trois jours, admirant la blancheur infinie des champs et le givre qui luit sous un soleil éclatant, recouvrant forêts et jardins".

 

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lundi, 08 septembre 2014

Ici, Nulle-part.

lost in nowhere

dimanche, 07 septembre 2014

Le moine-soldat (2)

Je ne combats pas mes semblables, je combats mes démons intérieurs.

samedi, 06 septembre 2014

Nostalgie du soir

Il fait nuit. Les passereaux sont endormis dans les arbres. La lune est presque pleine. Ma mère lit un article sur les vieux croyants de l'église orthodoxe et je l'entends murmurer "C'est passionnant... Passionnant..." et plus loin : "Ils sont fous". Silence, puis : "ça maintient des grandes cultures, d'être aussi radical". Ce murmure dont je saisis l'essence, mais pas le sens, ajoute à la poésie du moment. Deux toutes petites lampes éclairent deux petites pièces. La douce musique de Guy de Lioncourt réveille en moi les crises mystiques d'une adolescence écartelée entre le drapeau blanc, le drapeau noir et le drapeau rouge. Désormais je laisse les drapeaux partir sur les bateaux. L'océan ce soir ressemblait à un lac. Les réverbères de la ville diffusaient leurs lumières bleues vers le port, jaune vers le Château d'Olonne, le remblai scintillait de mille feux et les immeubles paraissaient autant de diamants posés sur l'écrin de la baie. La lune presque pleine nous éclairait à peine, ma mère et moi étions seules dans l'océan. Elle pensait sûrement aux bains de minuit de sa jeunesse. Je pensais aux bains glacés de Sofia Tolstoï à Iasnaïa Poliana. On n'y voyait pas très loin, les silhouettes des bateaux au large avançaient majestueusement comme de gros escargots royaux. Il ne faut pas tout dire pour laisser planer du mystère sur les lieux, les événements et les êtres. Au fond, nous ne comprenons pas mieux que les autres animaux ce que nous sommes, d'où nous venons et où nous allons.

La vie répétitive

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Ce qui frappe, dans le journal de Sophie Tolstoï, c'est la répétition sempiternelle des mêmes souffrances, tandis que s'écoulent les jours, les mois, les années, les décennies. Ses souffrances, vis-à-vis de son époux, de ses enfants, de sa vie personnelle, se suivent et se ressemblent. Autant la répétition des douces et belles choses de la vie est agréable, autant celle des douleurs lamine. Dans l'enfer de Dante, les tortures infligées ne varient pas avec le temps : la même torture est répétée à l'infini, et c'est toute l'horreur de cette torture, qu'elle soit répétée, répétée, répétée...

Oui, toute l'horreur de cette torture c'est qu'elle soit répétée. Je m'interroge sur mes propres souffrances répétitives. Je connais la psychanalyse et le shiatsu, le développement personnel et la prière. Pourtant, comme beaucoup d'entre nous, il ne m'est pas facile de sortir de certains miasmes qui viennent m'emporter comme des démons à certains moments et font chuter mon moral au sein d'une vie qui, à tous abords extérieurs, paraît heureuse et intéressante.

Je me suis déjà interrogée sur les fastidieuses classifications entre les maux physiques, moraux et psychosomatiques. Nous sommes encore dans le désert aride de la méconnaissance et ce n'est que notre ingnorance du fonctionnement de notre propre corps qui nous pousse à considérer que le mental n'est pas physique. Si nous pensons, si nous ressentons, si nous éprouvons, ce n'est pas avec quelque chose qui n'existe pas, mais bien avec notre corps, au sein de notre corps. Et sans doute, pour aboutir à des résultats différents, il faut changer à la fois notre mode de vie, notre alimentation, notre exposition à la lumière, nos mouvements physiques, nos pensées, nos considérations sur le monde, nos croyances et nos relations.

Se transformer sans cesse n'est pas aisé ; lorsque nous prenons une décision, nous convoquons les parties de notre esprit, de notre corps, que nous connaissons et savons actionner. Mais quid des parties de notre être qui nous échappent ?

À regarder les gens vivre, on les voit, parfois, fermer la porte à tout ce qui faisait leur vie passée et créer une vie entièrement neuve : une nouvelle famille, un nouveau métier, une nouvelle région... Quelquefois, la personne semble véritablement transformée et son moral, bien meilleur. Mais le plus souvent, passé le moment de la nouveauté, la personne est à nouveau dans toutes les ornières qui l’étouffaient dans sa première vie. Il n'a servi à rien de trancher des liens qui n'ont pas tranché avec la douleur de fond !

Si Sophia Tolstoï vivait aujourd'hui, elle aurait divorcé, rencontré un autre homme, recommencé une famille, créant douleur et ruptures en elle et autour d'elle ; et, quelques années plus tard, le même malheur, les mêmes déceptions, les mêmes combats insurmontables l'auraient occupée et désespérée. En quarante-huit années de vie aux côtés de Lev Nicolaïevitch Tolstoï, le grand auteur de Guerre et Paix, ils ont partagé, moralement et matériellement, les affres de plusieurs divorces et remariages, tous deux ensemble... En quelque sorte, la polygamie actuelle qui consiste à créer une nouvelle famille dès lors qu'une première vie de couple est morte, et ce parfois plusieurs fois, n'est qu'une répétition de ce qu'auparavant, un couple marital vivait ensemble, sur plusieurs décennies : drames et réconciliations. Un long parcours difficile et tortueux qui s'achevait, selon les cas, sur le drame ou la réconciliation finale.

Dans la vie professionnelle aussi, on cherche à vivre des choses exaltantes, à fuir l'affreuse monotonie des jours. Mais si la monotonie est accrochée à notre cœur comme une moule à son rocher, on finira bien par la retrouver, partout, partout, qu'elle que soit l'apparence de notre aventure. 

Il se peut qu'au lieu de rechercher le changement et la nouveauté, on cherche au contraire à s'assurer une sécurité bienfaisante afin de ne plus avoir peur du vide, du combat, de l'échec cuisant, de l'exclusion. Mais le vide demeure. Le combat vient nous chercher au creux de notre salariat empêtré de réveille-matin, de garage pourvu d'alarme, de contrats d'assurance vie. L'échec cuisant se dessine sur notre visage ou celui de nos proches alors même que tout est matériellement prévu, organisé, calibré. L'exclusion n'a pas lieu dans notre vie extérieure : c'est notre propre âme qui est exclue de notre vie, à l'insu de tous.

Comment éviter la douleur répétitive ?

 

vendredi, 05 septembre 2014

Irréalité

irréalité,blancheur

D'où viens-tu blancheur, blancheur extrême ?

Tu fais naître mon chant (au bord du monde)

Voici que je me tiens entre deux eaux.

 

Quand s'arrête l'heure, l'heure qu'il est

Le temps meurt tout d'un coup (le temps s'effondre)

L'espace se déploie sur les deux rives.

 

J'ai aimé quelqu'un, quelqu'un qui pense

J'ai donné mes aïeux (et ma confiance)

Au vent de sa silhouette évaporée.

 

Tu ressembles au frère, au frère enfui

Tu te dissous dans l'air (il est minuit)

Minuit ou bien midi, dans la poussière.

 

Lave-moi blancheur, blancheur entière,

Que j'accouche du monde (adieu les eaux)

Voici que de mon chant naît un enfant.

 

Edith de CL, vendredi 5 septembre 2014 un peu avant 14h50

Les voix et ululements du monde

Je disais un soir à Anne que Sofia Tolstoï décrivait, dans son journal, le ululement du hibou comme un son désagréable. En l'écoutant sur internet, nous l'avons trouvé suprêmement beau. Nous nous sommes dit que dans notre monde où la nature est colonisée par l'homme, où la vie sauvage est réduite et lointaine, où tout est bétonné et chimique, un son d'animal est un trésor précieux. Anne en outre a noté que le cri de l'animal vient de son corps, tandis que le nôtre vient de notre mental, c'est là toute la différence. C'est vrai que notre voix, pourtant naturelle et corporelle, est trafiquée par notre vie mental.

À quoi sert une civilisation humaine qui coupe l'homme de la nature ? Comment faire pour que ma voix naisse du corps, comme celle d'un animal, et que cette voix animale porte le message le plus raffiné que la civilisation puisse exprimer ?

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jeudi, 04 septembre 2014

J'ai nagé tristement dans une brume laiteuse

Une famille bruyante, une promenade à l'écart, le souvenir d'un charmant fils mort un peu avant ses sept ans, et une plume voluptueuse et calme ou excessive selon les jours. Voici Sophie Tolstoï, la fille du médecin du tsar, l'épouse de l'auteur de Guerre et Paix, elle-même auteur de La faute à qui ? et Romances sans paroles.

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Extrait infime :

... En sortant de la forêt du Zakaz j'ai été frappée par le coucher de soleil : une atmosphère translucide, calme, un soleil triomphal et la forêt, qui paraissait particulièrement sombre. Quelle beauté ! J'ai nagé tristement dans une brume laiteuse, et je suis revenue, solitaire, dans une obscurité complète, mais sans crainte. Je m'arrête toujours un instant pour réciter un Notre Père sur le petit tertre de Vanetchka, où naguère il trouvait des cèpes et où nous nous reposions, lui et moi.  A présent quand je chemine toute seule je ne sens pas ma solitude : mon âme est toujours auprès de ceux que j'ai aimés au cours de ma vie et qui ne sont déjà plus avec moi. ...

Sofia Tolstoï, Journal intime, 12 juin 1897

(traduction du russe par D Olivier et F Longueville)

mercredi, 03 septembre 2014

Convulsions

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« Tu autem eras interior intimo meo et superior summo meo »

Sanctus Augustinus Hipponensis

 

Miroirs, sur AlmaSoror :

Les litanies de la bonne mort

Les yeux, les tombeaux, l'esclave

mardi, 02 septembre 2014

Index nominum : D

index nominum

(Tous les D d'AlmaSoror ne figurent pas dans ce frêle début d'index, car nous sommes débordés par la tache infinie du recensement des noms (propres) pour la constitution de l'Index Nominum AlmaSororis. Ceux qui sont ici indiquent déjà la voie partiellement tracée que nous avons entrepris de suivre).

D

Roald Dahl

Il est mentionné dans Cristaux

Il est cité dans Il était une fois l'animal

Léon Daudet

Il est cité dans La faculté de médecine au XIX° siècle

Il est cité dans Santiago Rusiñol, de fantaisie et de lumière

Il est mentionné dans Rien que la terre : mes lectures des heures perdues

Olympe Davidson

Elle est l'auteur de Pink n'est pas punk

Elle est l'auteur de Geek by the sea

Maurice Delafosse

Il est cité dans La propriété foncière dans la civilisation noire

André Dhôtel

Il est mentionné dans La bibliothèque éparpillée : le pays où l'on n'arrive jamais

Marlene Dietrich

Elle est mentionnée dans Entrevue avec L Rassmussen-Luche, présidente de la CEAMD

Gustave Doré

Il est mentionné dans Une enfance littéraire française : Invitation au voyage II

Jean Dortmund

Il est cité dans La vesprée mathématique

Claire Carmen Elisabeth Soledad Dos Santos Brazil Caravalhes

Elle est mentionnée dans Dans l'avenue Desbordes-Valmore

Dostoïevski

Il est cité dans Toute la nuit est contenue dans ce détail

Il est mentionné dans L'enfance, la civilisation et le monde sauvage

Sir Jerry Douglas

Il est mentionné dans Alcool, liberté, littérature

Il est mentionné dans Sir Jerry, de Mad H. Giraud

Il est mentionné dans Paris quand il neige

Il est mentionné dans La ville des écrivains

Ray M Douglas

Il est mentionné dans Que ton règne vienne. Journal d'une guerre dont on ne sait rien.

Général Dourakine

Il est mentionné dans La tourelle du hibou

Francis Dupui-Déri

Il est cité dans Québec : l'accent d'une pensée

Marguerite Duras

Elle est mentionnée dans Des thèmes, quelques œuvres (sans être expressément nommée)

Maurice Duruflé

Il est mentionné dans Trois splendeurs pour un dimanche soir

 

 

(Par ici, l'ensemble de l'index nominum almasororis)

index nominum

 

lundi, 01 septembre 2014

La rentrée des classes

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L'ogre croit qu'il est bon. Il pleure dans sa maison d'une vieille ville d'Europe, dans une région où les chemins sentent bon la lavande et les oliviers. Il oublie les coups qu'il a donnés, les mensonges de ses yeux, les douceurs fielleuses de sa bouche. Il ne comprend pas que l'entoure la solitude. Il se souvient de toutes ses souffrances et il se lamente sur son sort.

A quelques pas de sa maison, un chat nommé Prophète ronronne, un œil fermé, un autre ouvert. Il a tout vu. Il sait.

Moi, je ressasse tous les livres que j'ai lus. Je cherche une explication au cœur mystérieux du bourreau. Je cherche le pourquoi du consentement perpétuel de la victime. J'inverse les rôles.

Un enfant est né, en Allemagne, dans une ville qui fut trop bombardée pour qu'on croit aux choses écrites dans les manuels scolaires. Il trouvera un jour la recette des enfances heureuses.

Ici, non loin de l'océan, à l'heure où les télévisions s'éteignent enfin, j'allume le réverbère de ma pensée. Dans la nuit enceinte, j'accrocherai des veilleuses aux ruelles mentales, à la recherche de celle qui débouche sur la sagesse.

...

(Le vrai bonheur est si pur que personne ne l'envie).

dimanche, 31 août 2014

Le moine-soldat

Si j'ai un ennemi, qu'il ne s'en doute jamais. Si j'ai un ami, qu'il le sache.

mardi, 26 août 2014

La gloire de l'imagination et l'industrie de la gloire

 

Sainte-Beuve, dans la Revue des deux Mondes, en 1839, méprisait la littérature industrielle :

"(...)

De tout temps, la littérature industrielle a existé. Depuis qu’on imprime surtout, on a écrit pour vivre, et la majeure partie des livres imprimés est due sans doute à ce mobile si respectable. Combinée avec les passions et les croyances d’un chacun, avec le talent naturel, la pauvreté a engendré sa part, même des plus nobles œuvres, et de celles qui ont l’air le plus désintéressé. Paupertas impulit audax, nous dit Horace, et Le Sage écrivait Gil Blas pour le libraire. En général pourtant, surtout en France, dans le cours du XVIIe et du XVIIIe siècle, des idées de libéralité et de désintéressement s’étaient à bon droit attachées aux belles œuvres.

Je sais qu’un noble esprit peut, sans honte et sans crime,
Tirer de son travail un tribut légitime,

 

disait Boileau, en faveur de Racine, et c’était une manière de concession. Lui-même, Boileau, faisait cadeau de ses vers à Barbin et ne les vendait pas. Dans tous ces monumens majestueux et diversement continus, des Bossuet, des Fénelon, des La Bruyère, dans ceux de Montesquieu ou de Buffon, on n’aperçoit pas de porte qui mène à l’arrière-boutique du libraire. Voltaire s’enrichissait plutôt encore à l’aide de spéculations étrangères que par ses livres qu’il ne négligeait pourtant pas. Diderot, nécessiteux, donnait son travail plus volontiers qu’il ne le vendait. Bernardin de Saint-Pierre offrit l’un des premiers le triste spectacle d’un talent élevé, idéal et poétique, en chicane avec les libraires. Beaumarchais, le grand corrupteur, commença à spéculer avec génie sur les éditions et à combiner du Law dans l’écrivain. Mais, en général, la dignité des lettres subsistait, recouvrait toute cette partie matérielle secondaire, et maintenait le préjugé honorable dans lequel on nous secoue si violemment aujourd’hui. Sous l’empire, relativement, on écrivit peu ; sous la restauration, en écrivant beaucoup, on garda, je l’ai dit, de nobles enseignes. Il est donc arrivé qu’au sortir de nos habitudes généreuses ou spécieuses de la restauration, et avec notre fonds de préjugés un peu délicats en cette matière, aujourd’hui que la littérature purement industrielle s’affiche crûment, la chose nous semble beaucoup plus nouvelle qu’elle ne l’est en effet : il est vrai que le manifeste des prétentions et la menace d’envahissement n’ont jamais été plus au comble.

 

Ce qui la caractérise en ce moment cette littérature, et la rend un phénomène tout-à-fait propre à ce temps-ci, c’est la naïveté et souvent l’audace de sa requête, d’être nécessiteuse et de passer en demande toutes les bornes du nécessaire, de se mêler avec une passion effrénée de la gloire ou plutôt de la célébrité ; de s’amalgamer intimement avec l’orgueil littéraire, de se donner à lui pour mesure et de le prendre pour mesure lui-même dans l’émulation de leurs exigences accumulées ; c’est de se rencontrer là où on la supposerait et où on l’excuse le moins, dans les branches les plus fleuries de l’imagination, dans celles qui sembleraient tenir aux parties les plus délicates et les plus fines du talent.

 

Chaque époque a sa folie et son ridicule ; en littérature nous avons déjà assisté (et trop aidé peut-être) à bien des manies ; le démon de l’élégie, du désespoir, a eu son temps ; l’art pur a eu son culte, sa mysticité ; mais voici que le masque change ; l’industrie pénètre dans le rêve et le fait à son image, tout en se faisant fantastique comme lui ; le démon de la propriété littéraire monte les têtes et paraît constituer chez quelques-uns une vraie maladie pindarique, une danse de saint Guy curieuse à décrire. Chacun s’exagérant son importance, se met à évaluer son propre génie en sommes rondes ; le jet de chaque orgueil retombe en pluie d’or. Cela va aisément à des millions, l’on ne rougit pas de les étaler et de les mendier. Avec plus d’un illustre, le discours ne sort plus de là : c’est un cri de misère en style de haute banque et avec accompagnement d’espèces sonnantes. Marot, tendant la main au Roy pour avoir cent escus dans quelque joli dizain, y. mettait moins de façon et plus de grace.

Sur ce point comme sur presque tous les autres qui touchent à la littérature, il ne s’élève pourtant aucun blâme, aucun rire haut et franc : la police extérieure ne se fait plus. La littérature industrielle est arrivée à supprimer la critique et à occuper la place à peu près sans contradiction et comme si elle existait seule. Sans doute pour qui considère les productions de l’époque d’un coup d’œil complet, il y a d’autres littératures coexistantes et qui ne cessent de pousser de sérieux et honorables travaux : par exemple la littérature qu’on peut appeler d’Académie des Inscriptions et qui reste fidèle à sa mission de critique et de recherche en y portant un redoublement d’activité et en y introduisant quelque jeunesse ; il y a encore la littérature qu’on peut appeler d’Université, confinant à l’autre, et qui par des enseignemens, par des thèses qui deviennent des ouvrages, est dès long-temps sortie de la routine sans perdre la tradition. Mais, il faut le dire, avec toute l’estime qu’inspirent de semblables travaux, l’entière gloire littéraire d’une nation n’est pas là ; une certaine vie même, libre et hardie, chercha toujours aventure hors de ces enceintes : c’est dans le grand champ du dehors que l’imagination a toutes chances de se déployer. Or, ce champ libre qui a formé jusqu’ici le principal honneur de la France, qu’en a-t-on fait ? Sa condition d’être commun et ouvert à tous l’a sans doute, à chaque époque, laissé en proie à tous les hasards des esprits. Les différentes formes du mauvais goût, les modes bigarrées, les bruyantes écoles y ont passé ; les fausses couleurs y ont fait torrent. Ce champ, en un mot, a, été de tous temps infesté par des bandes ; mais jamais il ne lui arriva d’être envahi, exploité, réclamé à titre de juste possession, par une bande si nombreuse, si disparate et presque organisée comme nous le voyons, aujourd’hui, et avec cette seule devise inscrite au drapeau Vivre en écrivant. (...)"

Le texte entier de Sainte-Beuve peut se lire sur Wikisource.