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samedi, 28 février 2026

Dans la lutte de libération nationale, toute la population doit être dans le coup

Voici un nouvel extrait du roman Commando de chasse, de Jean Mabire (1978). Il s'agit de la fin du neuvième chapitre :

 

« Une question brûlait les lèvres de l'aspirant de Brancourt :

  • Et les Fellaghas, mon capitaine ?

  • Ils existent. Réellement. Vous ne les verrez guère. Mais soyez certains qu'ils seront toujours là et qu'ils vous verront. Nous sommes à côté de la Tunisie où l'ennemi entretient plus de dix mille hommes, sous le coude complaisant de Bourguiba. Ils sont répartis tout le long de la frontière. Nous savons d'ailleurs où. En face de nous, se trouve un bataillon, un Faïlek, huit cents gus environ, bien équipés, bien armés. Ils sont fort tranquilles, en territoire neutre, attendant nous ne savons trop quoi. Leurs compagnies, les Katibas, de solides compagnies de près de cent cinquante types, font la noria entre la Tunisie et l'Algérie.

  • La noria ?

  • Un roulement. Nous avons sans arrêt une katiba sur le territoire de notre quartier. À intervalles plus ou moins réguliers, elle est relevée par une autre Katiba, toute fraîche, qiu arrive de Tunisie. Nous avons donc des adversaires moins fatigués que nous. Ils connaissent remarquablement le terrain. Leur équipement est américain et leur moral excellent. Le Faïlek situé en face de notre bataillon est composé de Kabyles, partis à l'instruction voilà deux ans environ. Ils ont été coincés par le barrage. L'envie de rentrer chez eux les démange et ils vivent dans l'excitation de la « grande offensive victorieuse » que leur promettent les

  • gens de Tunis. Voilà pour les réguliers.

  • Parce qu'il y en a d'autres, mon capitaine ?

  • Une bande d'une centaine de gus grenouille dans notre quartier. Ils n'ont pas la stricte organisation militaire des katibas rebelles de Tunisie. Mais ce sont des enfants du pays, maquisards depuis des années, parfaitement adaptés à cette guerre. Ils ont des parents et amis dans toutes les mechtas. Ils forment une Katiba locale, sous le commandement d'un ancien sergent-chef des tirailleurs. Amar l'Indochine. La plupart du temps, ils éclatent par petits paquets de quelques hommes. Souvent en civils. Sabotages, harcèlements, embuscades. Amar l'Indochine fait la guerre pour son propre compte. Il n'est pas toujours en bons termes avec la Katiba kabyle de « service ».

Un sourire remonta un bref instant les lèvres minces du capitaine Leclercq.

« Leurs rapports me font parfois penser à ceux de notre compagnie opérationnelle avec le commando du bataillon. Mais c'est une autre histoire. Continuons à parler des gars d'en face.

Je n'ai pas le temps de vous faire l'historique de la rébellion. Mais vous pensez bien que depuis 1954, les hors-la-loi ont eu le temps de mettre au point leur petite affaire. Nous leur avons laissé le temps. Deux ans après le début de l'insurrection armée dans les Aurès, se réunissait le congrès de la Soummam, où le plan de la guerre révolutionnaire fut minutieusement mis au point. Ces gens-là adorent les schémas. Le leur est d'ailleurs assez astucieux. C'est copié sur les Viets : c'est presque aussi efficace. Nos adversaires partent du principe que, dans la lutte de libération nationale, toute la population doit être dans le coup. Le Front prétend encadrer l'ensemble des Algériens. Le cadre, c'est la redoutable Organisation-Politico-Administrative. L'O.P.A est aussi important que l'A.L.N., l'Armée de Libération Nationale. Le combat militaire et le combat politique se complètent étroitement. Le F.L.N essaye de rassembler tout les Algériens, classés en sympathisants, adhérents et militants. Les autres, on les tue. C'est la population qui fournit donc, bon gré mal gré, les guides, les collecteurs de fonds, les guetteurs, les ravitailleurs, les agents de renseignements, les supplétifs armés de fusils de chasse.

Chez eux, tout comme chez nous, pour un homme qui se bat, une dizaine travaille à son profit. Mais ils ne portent pas d'uniforme et ils ne s'entassent pas dans des bureaux. Ils sont partout et nulle part. Bons citoyens, électeurs consciencieux, paisibles bergers, Français à part parfaitement entière. Vous les rencontrez chaque semaine sur la place du marché. Ils ne portent pas d'insigne sur leur djellaba.

  • Et vous les connaissez ?

  • On en connaît beaucoup.

  • Et pourquoi ne les arrêtez-vous pas ?

  • Justement parce qu'on les connaît. Si nous les mettions à l'ombre, nous passerions des mois et des mois avant de redécouvrir les nouveaux responsables. Et puis, pour les voir revenir du camp d'internement six mois après par mesure de grâce ? Non et non. Ce n'est vraiment pas la peine. Personne, en France, ne comprend rien à cette histoire d'O.P. A ; c'est pourtant la clef de la guerre.

Le capitaine Leclercq soupira. Il eut un geste las.

  • Votre travail, au bataillon, sera de lutter avec des moyens militaires contre des bandes plus ou moins régulières. N'oubliez jamais qu'une autre lutte se déroule sur le plan politique.

L'aspirant de Brancourt risqua une question.

  • Et quelle est l'évolution ?

  • C'est difficile à dire. Nous avons tous l'impression de piétiner. Des deux côtés, on a fait le plain des hommes. Mais la masse n'a pas encore basculé. On trouve 80% d'indifférents. Ou, si vous préférez, de bons musulmans qui savent qu'Allah, de toute éternité, a choisi le vainqueur : ce qui doit arriver est écrit. On aurait bien tort d'aller ramasser des coups dans cette querelle dont le sort est entre les mains de Dieu.

Le capitaine Leclercq avait recommencé une fois encore, son petit exposé. C'était l'A.B.C de la guerre révolutionnaire – qu'il croyait totale, permanente et universelle. C'était quand même dommage que les sous-lieutenants de réserve pigent ça plus vite que les généraux et les colonels. Ceux qui vivaient la guerre étaient impuissants et ceux qui la dirigeaient étaient aveugles.

 

C'était la fin du chapitre 9 de Commando de chasse, de Jean Mabire (1968)

Un autre extrait ?

vendredi, 27 février 2026

What will rise when we are gone - Bastiani Fortress II – February 27.2026 -

From the Bastiani Fortress II – February 27. 2026 - What will rise when we are gone

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Torn paper by Sara

I knew the artist Sara for forty-five years. From that long acquaintance, I questioned the meaning of profitability. In the long run, if meaning and beauty are values, fruitfulness proves more generative than mere profitability. Artistically, she was not profitable. Only institutions that did not require profitability supported her work. Today her pictures still nurture people’s inner vision.

In the end, by her side, I once lamented that her wish to die on a deck chair, drinking coffee on the grass, had gone unfulfilled. She answered : “Here, held by the kindness of the healthcare workers. I am dying with a beautiful view of humankind.” The same week, the clinic announced the unit would close. It was not profitable enough. Care for the dying is valuable, but not lucrative.

When profitability and fruitfulness meet and remain intertwined, everything appears beautiful in the short, medium, or long term. But in many cases, profitability, despite its immediate returns, may inflict damage over time. Likewise, some efforts — even those that seem like failures at first — can yield a river of benefits for generations.

Entire orchestras are paid year-round across the world to perform works that a man once composed alone and penniless. Charles Baudelaire’s family reproached him for his erratic spending; his Flowers of Evil still enrich publishers and teachers and enhance France’s cultural prestige today.

Some of civilization’s finest forms of wealth are not profitable, and profit itself is not always fruitful. And yet: to be profitable in the long term, one often has to be unprofitable in the short term. Putting the essential before the urgent is an indispensable strategic investment — whether in art, care, education, defense, or architecture. This is how one endures across centuries. “What are you complaining about? There is no lost opportunity, for your role is to be seed.” Thus speaks the Berber lord in Citadel by Antoine de Saint-Exupéry.

In this mild winter, brothers travel by train, while sisters linger at their windows, and all of them gaze at the world through the sediments of childhood. Fathers and mothers have long gone, yet their perspective still quietly permeates the lives of their descendants, who in their turn drink coffee, read old books, fear death, and await the rebirth of desire. Just as those before us died so that we might grow old, we ought not to be the ones who harvest — nor even the sowers — but the seeds that contain all that will one day rise when we are gone.

 

Fort Bastiani : 

From the Bastiani Fortress - January 27.2026 - The Forces of the Spirit

jeudi, 26 février 2026

Malgré le soleil, il ne s'était pas encore perdu lui-même

(Fragment d'un roman acheté par un de mes grands-pères) :

L'été agonisait. Mais toute l'Algérie restait écrasée de chaleur. Au milieu de la journée, l'air semblait dense comme du plomb, vibrant comme une guêpe. Tout était immobile, silencieux. Aïn Halloufa devenait un désert. La sieste était pire que le sommeil. Dans le Sud, la nuit demeure plus vivante que le jour : elle respire.

Après le repas à la popote, les officiers avaient gagné leurs cellules. Prisonniers de leur métier, prisonniers de cette province, ils n'avaient qu'à dormir, d'un abrutissement sans rêve, le torse moite de sueur.

Le lieutenant-colonel comte Le Theil d'Huberville ronflait, comme un lion solitaire. Tous les officiers de la base arrière du bataillon reposaient, allongés sur leur lit, trieillis déboutonné, chaussures aux pieds.

Le médecin-lieutenant Sorel restait le seul à veiller. Moitié par principe, moitié par nécessité, il refusait la sieste. Il ne voulait pas s'arrêter dans son travail, soignant les civils après les militaires, et parfois les bêtes après les gens. Aujourd'hui, il avait demandé la permission de descendre pour quelques heures à la ville. Tous les mois, il s'imposait cette halte. Mais il savait qu'il n'échapperait au bataillon que pour retomber dans cette Algérie qui lui était encore plus étrangère. Il allait de solitude en solitude. Malgré le soleil, il ne s'était pas encore perdu lui-même. Il cherchait autre chose, au-delà de son métier.

 

In Commando de chasse, de Jean Mabire (chapitre 8), 1968