dimanche, 22 juin 2014
Sol occidens
Rome, l'unique objet de nos ressentiments, trône de l'antique empire romain, trône de l'église catholique romaine, ton empereur s'appelait sol oriens, le soleil qui se lève, et ton empire ne voulait pas de bornes.
L'église qui a pris ta suite à repris à son compte ta langue, ton universalisme, ton sens des hiérarchies, des honneurs et des sacrifices. Elle a, comme toi, la tendance à l'oxymore et n'aime rien mieux que toucher au sublime au moment même où elle s'enfonce dans la décadence.
(La mention de catholique signifie universelle. D'autres églises sont catholiques, comme l'église catholique orthodoxe ou encore l'église anglicane).
La Grèce, puis la Palestine, ont profondément influencé le monde dont Rome est le centre. Les Romains regardaient vers les philosophes, les poètes et les stratèges de la Grèce ; les Catholiques se tournèrent vers les prophètes et le messie de la Palestine.
Les civilisations se succèdent et le soleil se lève encore. Le soleil se lève aussi quand les ténèbres dominent le monde. Car de même qu'il est une eau qui ne donne plus jamais soif, il est un soleil qui éclaire même les profondeurs de la nuit obscure.
C'est cette eau que mon gosier appelle, c'est ce soleil que mes yeux cherchent. Mes mains tâtonnent dans une réalité de chair et de terre, tandis mon être se tourne pour contempler l’éclipse de la Vie et de la Mort.
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samedi, 21 juin 2014
Que ton règne vienne. Journal d'une guerre dont on ne sait rien
J'ai rencontré une vieille amie de mon ancien quartier. Est-elle cousine, voisine, copine ? Je l'ignore. Je sais qu'elle marche toujours de ce côté du boulevard, où l'on a détruit un vieil hôtel du Grand Siècle pour édifier en béton un nouvel immeuble. Elle marchait en compagnie de son petit-fils, un adolescent au doux regard ombragé par une douleur, peut-être. Nous parlions de choses du quartier, du pays et du monde, nous parlions d'histoires racontées dans des livres, et à propos d'ancêtres marins du XIXème siècle, elle dit :
- Ces gens d'alors menaient des vies aventureuses, qui n'avaient rien à voir avec nos petites vies quotidiennes.
Le pronom personnel « nous » m'emplit de terreur : pourquoi m'intégrait-elle dans la médiocrité ? et je me tournais vers son petit-fils et me demandait pourquoi elle insérait ce logiciel morne dans l'esprit du jeune garçon.
M'éloignant d'elle, marchant dans d'autres rues du quartier, je refusais sa résignation.
Je mène une vie de combat. On lira peut-être un jour, le journal intime que j'écris comme un journal de guerre.
Je vis dans un monde violent. Même si, quelque fois, assise sur un banc dans la fin d'après-midi, j'attends tranquillement la pluie, j'attends la fin du monde ou tout simplement j'attends que quelqu'un passe.
Rien ne manque de sens y compris au beau milieu des jours absurdes. Chaque geste peut se charger d'une puissance renversante, ici comme au pays où les tanks avancent des campagnes vers les villes.
Mais cette dame rencontrée l'autre jour ignore peut-être deux ou trois choses en cours dans notre monde, le sien, le mien, le nôtre, ce monde constitué de ce qui est, dans lequel nos corps respirent.
Elle me rappelle une autre dame, perchée sur une camionnette et qui parlait dans un micro boulevard Raspail, pendant une manifestation de soutien envers les Palestiniens de Gaza. Elle haranguait rageusement la foule :
- Depuis que j'ai vu ce qui se passe là-bas, je ne supporte plus de voir les gens ici faire les courses tranquillement au supermarché, je ne supporte plus de voir les gens aller et venir tranquillement dans le métro, je ne supporte plus de voir les gens d'ici vivent sans penser à là-bas !
Je me demandais ce qu'elle faisait à crier comme une folle sa rage, comme si cette rage la dédouanait d'être ici, de faire ses courses, d'aller dans le métro parmi nous. Pourquoi ne vivait-elle pas au milieu des ruines derrière le mur, avec ceux qu'elle plaignait ? Elle aussi, semblait opposer la vie réelle et intense des uns à la vie inique et déréalisée des autres, mais alors que la voisine de mon ancien quartier étalait mollement son admiration pour les aventuriers d'un autre temps, cette militante déclamait haineusement sa compassion pour les victimes d'un autre lieu.
Elles n'avaient peut-être pas encore considéré les choses suivantes :
Il existe deux façons politiques d’éliminer une vie.
Le sniper cagoulé, posté sur un toit qui domine la ville, ajuste sa mitrailleuse et vise sa cible. La violence qui suit s'entend dans la pétarade, dans la cavalcade, dans les cris stridents qui glacent la rue. Dans quelques heures, il ne restera plus qu'une tache sur le sol, qu'un photographe de guerre, professionnel ou improvisé, pourra immortaliser en passant.
Le fonctionnaire assis dans son bureau qui se trouve au bout du couloir, avant les toilettes, clique sur une case de son écran d'ordinateur. La banalité qui suit ne trouve pas d'écho. Dans quelques jours, la victime apprendra sa mort sociale par une lettre-type.
Elle sortira peut-être alors marcher et c'est vrai qu'elle pourra encore marcher, et penser, et même peut-être boire et manger, et dire comme le poète : « Au matin j'avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j'ai rencontrés ne m'ont peut-être pas vu ».
Violence rouge, violence blanche
Rien n'altère la violence des armes et le drame du sang. Nos mornes jours ne les justifient aucunement. L'être qu'on démembre ou qu'on viole avait le droit total et entier de rester libre et vivant.
Quelquefois cependant, sans couteau de boucher, l'administration s'attaque à notre chair, qu'elle nie et délite. Nos corps sont découpés à notre insu. Voilà pourquoi nous errons en ce monde sans même sentir la force de notre propre existence : elle a été coupée à l'intérieur de nos ventres, par des mots, par la configuration orchestrée des lieux, par des arrêtés préfectoraux. Il est vrai que celui qui ne fait pas couler le sang n'est pas un assassin. Mais quel mot alors pour qualifier celui qui exécute une besogne qui ne dit pas son nom ?
Le révolutionnaire visuel et le révolutionnaire réel ne sont pas forcément la même personne.
Le révolutionnaire visuel porte une foulard aux teintes radicales et les inflexions de sa voix évoquent les grandes heures de l'histoire. Cela, bien souvent, ne l'empêche pas de mener une vie tout à fait conventionnelle, au cours de laquelle son compte bancaire se remplit, sa maison s'agrandit, son statut social s'élève.
La bonne femme ou le gars sans histoire, dont le passant ne pense rien, et qu'aucune idéologie ne glorifie, recèle parfois la radicalité persévérante des plus grands révolutionnaires. Derrière son air de rien du tout, se cache peut-être l'esprit qui fomente les idées qui vous feront trembler demain, ou la petite main décisive qui incidemment participe au Grand Soir.
Quand le témoin n'est pas cru, seule l'archive parle
Deux livres posés sur une caisse au fond du couloir attendent que j'ose les ouvrir. La personne qui me les offre m'a annoncé que leur point commun, c'est intéressant, est de n'user que des archives objectives, tangibles, et de ne pas s'intéresser aux témoignages des survivants. Les Expulsés, de RM Douglas, et Les Archives de l'extermination, d'Alain Gérard, nous entraînent sur la route des traces laissées par les acteurs de l'histoire, refusant tout témoignage de victime pour ne pas se laisser emporté par la légende, parce que cette dénégation des êtres qui racontent ce qu'ils ont vécu était le seul moyen de servir leur cause historique.
L'aventure de pacotille, la survie en bas d'un immeuble
Le voyage à travers le monde évoque l'idée d'aventure, mais les aéroports du monde entier se ressemblent ; il est peu de pays dans lesquels le confort des hôtels n'accueille pas le voyageur désireux de prendre une douche. Vraiment, il est plus aisé de faire trois fois le tour du monde que de vivre à la cloche, dans une ville comme Paris ou dans n'importe quelle autre ville. L'aventure menée par les clochards, qu'elle soit subie ou choisie, peut seule se comparer à celle que menaient les découvreurs qui partaient dans des terres inhospitalières, les défricheurs de nouveaux-mondes, les croisés, les fuyards du bagne, les nègres marrons.
Car le voyage est à la mode, et les consulats disséminés autour de la terre. Mais le vagabondage est pourfendu par tous les moyens car le vagabond dans sa survie quotidienne désaxe les pivots de la société administrée.
Ces aventuriers là dorment dans les ruelles de ce quartier où vous dites qu'à notre époque, la petite vie quotidienne n'a rien à voir avec les aventures des époques antérieures.
« Il faut vivre, vivre, rien que vivre », déclame un autre poète. N'avons-nous pas le devoir urgent de vivre notre aventure intense au sein même du pays où nous sommes, à l'instant où nous sommes vivants ? Et si les éléments qui constituent notre vie nous déplaisent, le courage n'est-il pas, non pas de vénérer l'autrui ou l'ailleurs, mais de nous rendre à la place où notre aventure se déploiera ?
Rien ne justifie qu'on se satisfasse d'une petite vie quotidienne qui rêvasse aux grandes aventures des temps passés et des pays lointains. Ta peau vivante bouge ici et maintenant, tes muscles se tendent et se détendent, la vie palpite et la médiocrité n'a pas de place là où naissent des enfants, là où meurent des enfants et des vieillards, là où souffrent des chiens.
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vendredi, 20 juin 2014
Lire jusqu'au bout, sans bouillir
Certains d'entre nous sont très idéologues, d'autres plutôt souples, sur le plan des idées ; mais il est toujours difficile d'entendre ou de lire des points de vue opposés aux nôtres, particulièrement si nous les avons disqualifiés dans nos esprits. Certains points de vue, nous les avons jugés si inacceptables que nous ne saurions écouter leurs développements sans rugir de colère, prêts à en découdre courageusement contre l'Ennemi.
Cet Ennemi universel change de visage, selon que nous appartenons à tel ou tel courant de pensée.
Ennemis jurés, nous avons en commun la manière de ne pas nous supporter. Nous avons jugé immoral ou inepte le discours de l'autre ; nous avons tiré un trait définitif sur sa pensée.
L'intelligence s'érode à être répétitive. Si nous n'évoluons pas et que notre ennemi n'évolue pas, le combat continue comme avant. Si nous n'évoluons pas et que notre ennemi évolue, nous sommes incapables de nous en rendre compte, et nous courons à notre perte, à toute vitesse et sans rien vouloir entendre.
Il est judicieux de connaître ses ennemis - non pas de croire les connaître, mais de les connaître du fond du cœur. C'est seulement ainsi que l'on pourra comprendre leurs séductions, leurs faiblesses, et aussi leurs forces et leurs bons côtés.
La révolte se fait souvent à bon compte. Nous nous cachons derrière une excuse en cas de danger dans la vie réelle, et nous brandissons une ténacité inébranlable dans la vie des idées. Nous tremblons en silence dans le bureau d'un bâtiment d'une ville où quelqu'un nous scandalise, mais nous manifestons bruyamment notre colère lorsque nous sommes assis devant notre ordinateur.
L'apprentissage du calme nous permettra de parcourir le vaste monde des idées, d'en comprendre les origines, les causes, les développements, les atmosphères. Si nous entrons en profondeur dans une ambiance étrangère, que nous y baignons notre esprit, que nous apprenons à en reconnaître les codes, les plaisirs partagés, les secrets de polichinelle, les peurs communes, nous serons capables de la comprendre non pas de l'extérieur, avec nos propres critères, mais de l'intérieur, comme si c'était notre propre univers.
Ce qui nous empêche de faire l'expérience de telles immersions, c'est que nous nous savons fragiles. Nous craignons d'approcher trop près de ce que nous voulons tant détester, et d'être séduits malgré nous. C'est un risque, certes, mais c'est à ce risque que l'on peut développer une pensée autonome, structurée, vivante.
Aussi est-il intéressant de lire ce que l'on déteste, jusqu'au bout, sans bouillir de rage ; un voyage déplaisant que l'on effectuera en soupesant cette phrase du Carthaginois Térence : «Je suis un homme, et rien de ce qui est humain, je crois, ne m'est étranger ». Le but du jeu ne vise pas à adhérer à toutes les inepties, ou à faire siennes toutes les perversions, mais bien plutôt à s'en rendre maître. Afin que celui que l'on veut convaincre, soit étonné par l'empathie que nous sommes capables de lui révéler, et se prenne à chercher en nous ce qui l'a touché. C'est alors que nous lui dévoilerons nos propres idées, et qu'elles lui paraîtront, pour la première fois parmi les nombreuses conversations qu'il a connues au cours de sa vie intellectuelle, parées d'une aura nouvelle dont il aura envie de sonder la substance.
« Homo sum ; humani nihil a me alienum puto »
Publius Terentius Afer
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Écoute la mer, écoute la terre
Quel est cet être qui m'obombre, dans la clarté voilée de ce jour en apparence banal ? La subtilité d'une présence inconnue m'enjoint de poser la question du début du monde, celle que je porte en moi sans la comprendre.
Comme l'explique un homme, né au ciel en l'an 1995, ce sont les institutions, le pouvoir politique et le pouvoir religieux, ces éternels complices, qui ont condamné le Christ à une mort infamante, au nom du peuple comme le veut la formule consacrée.
C'est pourquoi lorsque surgit l'irréelle lumière de la vérité, l'évangile qui s'impose est celui des hérétiques :
Extrait de l'évangile Cathare du Pseudo-Jean V, 4, conservé au monastère de Las Huelgas :
Audi pontus, audi tellus,
audi maris, magni limbus,
audi homo, audi omne
quod vivit sub sole:
prope est, veniet.
Ecce iam dies est,
dies illa,
dies amara
que celum fugiet,
sol erubescet,
luna fugabitur,
sidera super terram cadent.
Heu miser!,
heu miser!,
heu! cur, homo, ineptam
sequeris leticiam?
Écoute la mer, écoute la terre,
écoute la surface du grand océan,
écoute l'homme qui écoute tout
ce qui vit sous le soleil :
Il est proche, il viendra.
Et voilà que vient le jour,
ce jour-là,
jour détestable,
jour amer
où le ciel s'enfuira,
le soleil deviendra rouge,
la lune choisira la fuite,
les astres tomberont sur terre.
Ah ! Malheureux,
ah ! malheureux homme,
ah, Homme
pourquoi recherches-tu la joie inepte ?
APOCALYPSE, VI, 12 - AUDI PONTUS (XIIe s.)
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jeudi, 19 juin 2014
Cockpit
L'avion qui devait se poser sur Nantes à 00h07 survole la baie des Sables d'Olonne. Il est 23h57. Les 80 passagers qui ont embarqué à Innsbruck il y a une heure quarante minutes croient qu'ils vont bientôt devoir attacher la ceinture pour la descente. Ils ignorent que l'avion a dévié de sa trajectoire depuis presque quinze minutes. Rien n'a été annoncé. Une traînée dans le ciel nocturne et pluvieux étonne les passagers placés près des hublots. Un flottement des idées et des sens baigne l'avion.
Dans le cockpit, trois hommes et une femme froncent les sourcils. D'où vient la perte de contrôle ? Aucun exercice au sol, aucune simulation n'avait préparé les membres de l'équipage à une telle situation. Aucune des situations longuement anticipées et préparées n'y ressemble. Le contact semble coupé, l'avion n'obéit plus. Il dévie en dépit des manœuvres...
- Atterrissez, dit un steward, terrifié.
- Atterrissez, répètent l'hôtesse et le second pilote.
- J'essaie d'atterrir, répond le commandant.
L'avion s'engouffre dans la zone basse. Dans les quelques secondes qui suivent, la baie de Cayola s'offre aux yeux exorbités des membres de l'équipage de l'Airbus Moyen Courrier Magnum Léopard 407. Le pilote vise la route, certes ; mais l'avion vise la falaise.
215 personnes sont en train de vivre leurs derniers instants ; 215 personnes sont en train d'expérimenter leurs dernières pensées. Quelles sont-elles ?
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mercredi, 18 juin 2014
Au bar des insomnies
Beaucoup des visiteurs d'AlmaSoror sont des oiseaux de nuit. Les heures de visites indiquées au compteur confirment les phrases dites au fond d'un restaurant ou entre deux portes : je suis venue sur AlmaSoror lors de ma dernière insomnie... Tiens, cette nuit, je ne dormais pas et j'ai lu l'article sur l'identité... Une nuit, récemment, je suis tombée sur un poème qui parle d'un cheval scandinave, je ne me souviens plus très bien...
La nuit, donc. La nuit, mes amis, lieu de nos insomnies.
Les gardiens de nuit qui veillent lorsque tout le monde dort et doivent dormir le jour, parlent-ils d'insomnie lorsqu'ils ne parviennent pas à dormir alors que le ciel est bleu et que la ville vaque à ses activités ? Ce n'est pas sûr. Il faudra que je demande à celui que je connais.
La nuit, vos insomnies vous amènent sur le fleuve-blog d'AlmaSoror et vos yeux hallucinés par la fatigue parcourent nos steppes sans limites.
La nuit, plutôt que de rester sur les derniers billets tout frais du zinc blogal, vous vous aventurez dans les abysses de nos terres poussiéreuses, remontant le fil du temps jusqu'à la source brute dont nous venons.
Visiteur sans bagage, assis, hirsute, échevelé, sur votre lit défait, dézingué par l'épuisement de votre corps, l'esprit tournant comme un cheval dans un manège, entrez et voyez : votre refuge est votre église. Ici, on peut venir prendre des pierres pour bâtir ses fortifications.
On peut aussi embarquer sur la gondole noire du nocher pour la traversée de l'Achéron. Le passeur ne coûte pas cher : un bout d'âme. De l'autre côté du fleuve, quelle connaissance suprême descendra dans vos veines ?
(à lire sur AlmaSoror :
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mardi, 17 juin 2014
Impasse des Volontaires
Tisane au gingembre, au fenouil et à la cannelle, ou tisane de tilleul, ce soir ? Les deux, l'une après l'autre, pour des senteurs parfumées à n'en plus finir dans tandis que le jour s'éloigne dans le passé. La nuit n'en finit pas de tomber dans sa douce lenteur d'été.
Deux jours à tenter, heure après heure, de travailler, deux jours à ne penser qu'à cela, sans y parvenir. Quelques phrases médiocres posées l'une à côté de l'autre et qui ne veulent rien dire, voilà le résultat de tant de tentatives. N'avais-je pas pourtant de la volonté ?
Qu'est-ce que la volonté ? La volonté, pourrait-on croire, ne dépend que de nous - mais alors il faut considérer qu'il existe des maladies de la volonté. Car de nombreuses personnes veulent et ne peuvent pas. A quoi peut bien leur servir qu'on leur dise qu'elles ne savent pas vouloir, qu'il faut vouloir d'une meilleure façon ? Vouloir vouloir, c'est déjà vouloir, et ce vouloir parfois ne sert qu'à se ronger les sangs.
Une douce musique provient de la pièce à côté. Les jeux de lumières tamisées font planer des ombres dans la pièce étroite où je dors. Je penche la tête en tordant mon cou pour regarder par la porte-fenêtre si l'on voit les étoiles. Mais le jour et la nuit restent mêlés dans un entre-deux, dans un entre-bleu, comme s'ils voulaient étirer le plus longtemps possible cette rare occasion où ils se croisent.
Lorsque la volonté nous fait défaut, monte la culpabilité, qui se traduit par des coups de cravache intérieurs, des haines de soi, des imprécations à agir pour conjurer l'innommable mollesse velléitaire. Ces morigénations n'arrangent certes pas la situation. Elles ajoutent au malheur du moment.
Une conversation avec un jeune homme que j'aime, a éclairé en mon esprit un point jusque là embrumé. Ce garçon sportif à qui j'expliquais que je ne parvenais pas à mener la vie sportive que je désire, me répliqua : "c'est une question de volonté". Or, je le connais assez pour savoir qu'il peut, durant de longs mois, ne pas faire ce qu'il a à faire, dans des domaines qui à moi sont accessibles et pour lesquels je lui dirais volontiers : "allons ! ce n'est qu'affaire de volonté !" La volonté qui nous permet de choisir l'effort au réconfort, de différer un plaisir ou un repos, cette volonté, nous sommes capables de la mettre en œuvre dans certains épisodes de nos vies, et incapables de la convoquer dans d'autres situations.
Posé sur le lit, mon téléphone clignote ; il m'indique l'arrivée d'un texto. Texto du soir, espoir. Ma respiration réconfortée se fait plus profonde. La tisane est bue ; je n'aperçois pas encore les premières étoiles, dans ce bleu qui s'assombrit de seconde en seconde. Dans ma solitude, je souris aux joies qu'il m'a été donné de vivre, et même à tous ces moments ni tristes, ni gais, durant lesquels j'ai vécu sans même m'en apercevoir.
Je lis depuis quelques jours des articles sur le ventre, ce deuxième cerveau, qui possède des neurones et des circuits neuronaux, et grouille de myriades de bactéries. Il agit puissamment sans que notre premier cerveau n'y puisse rien. Toute la psychanalyse et toute la pensée positive du XXème siècle paraîtront aux yeux des générations qui nous suivent, des croyances primaires et naïves, qui ne tiennent pas la route devant les connaissances du fonctionnement de notre corps et ses conséquences sur notre moral au jour le jour, sur notre capacité à aimer, à agir, à penser.
Ainsi donc, au terme de deux jours d'épuisement moral face à la nullité de mes accomplissements, je ne peux qu'accepter l'idée que je ne suis pas l'entière maîtresse de mes capacités. Si je choisis de croire à mon libre-arbitre, il faudra bien l'exercer autrement que comme un cocher qui guide son cheval-esclave. La maîtrise de mon destin passera alors par la considération de l'intangible, de l'incompréhensible et de l'impalpable ; la conduite de ma vie passera par la sonde des abysses intérieurs et le calcul sans cesse recommencé des paramètres insaisissables de l'instant présent.
La nuit chuchote des choses. Une ombre tremble sur le fauteuil en osier. Je suis sur cette terre pour un temps infime. Je respire, je me pardonne. J'entre dans le mystère de la nuit.
A lire, sur AlmaSoror :
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lundi, 16 juin 2014
Chercher la puissance
Nous parons du nom de beauté les paysages, les œuvres, les lieux qui interpellent nos cœurs, suspendent l'agitation de nos esprits et nous emplissent d'admiration. La beauté des choses attire la vue ; la splendeur de la musique suscite l'ouïe et bien au-delà.
La beauté exerce une puissance. C'est cette puissance qui nous saisit. Cette puissance rassemble notre sensibilité et notre raison en une Intelligence unie, qui soudain cesse toute bassesse.
Certaines beautés ne touchent qu'un nombre infini de personnes, laissant les autres indifférents.
D'autres, comme un soleil couchant sur des montagnes à perte de vue, coupent le souffle d'une grande majorité d'êtres humains. Ceux d'entre nous qui observent avec intérêt les autres animaux peuvent les surprendre, eux aussi, dans la contemplation fascinée d'un paysage au couchant ou de l'aube fragile en suspension.
Cette puissance d'un paysage de feu, telle qu'elle exerce un attrait sur presque tous, d'où vient-elle ? Un sentiment religieux s'y mêle, c'est-à-dire la sensation que l’événement que l'on regarde avec tant d'admiration est lié à une existence suprême, à une vérité dont nous avons soif.
Quand la puissance de la beauté nous subjugue, nous suspendons nos activités et demeurons un temps indistinct en admiration, à l'écart de toute comptabilité, de toute utilité. Nous admirons dans la pure gratuité.
Nous voudrions créer par le travail de nos mains, par la force de nos vies, de la beauté. Comment nous-y prendre ? L'intention semble-t-il ne suffit pas. Le travail non plus. Ni la sagesse, ni les dons, ni la virtuosité ne nous assurent la possibilité de créer quelque chose - une œuvre, une journée, une décoration - qui se pare de puissance et s'empare de ceux qui passent par ici.
Le domaine de la cuisine nous permet de toucher au plus près cette puissante beauté, puisque des gens que nous rencontrons, maîtrisent cet art difficile de séduire notre être entier par la cuisine.
Dans des sociétés plus musiciennes, où chacun chante ou joue d'un instrument dès son plus jeune âge et de façon naturelle, la musique devient source de beauté accessible à un grand nombre.
Mais le plus souvent, lorsque nous cherchons à créer la beauté, nous ne savons comment y parvenir. Nous écrivons, nous dessinons, nous décorons, et nous restons bien en-deçà de la puissance.
Pourtant, nous savons bien que ce qui reste des époques passées, c'est la beauté que les êtres humains ont mis au monde.
à lire, sur AlmaSoror :
Image : l'ordi crépusculaire
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dimanche, 15 juin 2014
Le TGV de 22h43 entre en gare des Sables
Un film de Sara
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Une bibliothèque Cornulier : Jud Allan, roi des lads
(La bibliothèque dont on vous parle fut créée, trente ans durant, dans un appartement au fond d’une cour du 13 boulevard du Montparnasse, avant de devenir une bibliothèque éparpillée).
Titre : Jud Allan, roi des lads
Auteur : Paul d'Ivoi
Illustrateur : Louis Bombled (gravures d'après ses illustrations)
Editeur : Boivin & Cie
Genre : Voyage excentrique. Le premier livre est une "idylle en modern-sorcellerie", le deuxième s'intitule "lads'king, le roi des gamins".
Eléments de signalement : Un très beau livre
Date de parution : ?
Date de cette édition 1932
Pays de l'auteur : France
Nombre de pages : 478
Format : grand
Arrivée dans la bibliothèque : l'auteur de ce billet l'ignore.
Première phrase : "J'ai tenu à vous montrer cette lettre de France, afin de vous assurer du prochain paiement de ma dette".
Cinquième phrase de la page 244 : "Elle a peut-être trente ans : mais la douleur a marqué ses traits et parmi les tresses noires de sa chevelure, une mèche toute blanche trace un sillon d'argent".
Dernière phrase : "Ce faisant, l'homme d'Etat accueillait la requête que Jud Allan lui avait adressée dès le lendemain de son dernier jour d'épreuve".
COMMENTAIRE
Paul d'Ivoi est un pseudonyme que plusieurs générations d'auteurs utilisèrent au XIX°siècle, de père en fils.
Et Jud Allan, roi des gamins, est une sorte d'Oliver Twist français, très romanesque, chargé de profondeur et d'exotisme, mais également vieilli, plus racialiste que raciste (les Indiens d'Amérique y reçoivent un bel hommage), et aux descriptions socialement très connotées, sans que cela nuise à la palpitation du coeur des lecteurs fascinés.
D'ailleurs, c'est peut-être dans Jud Allan que se trouve le personnage de méchant le plus fascinant du monde. F... J......, dit le Crâne...
Une bibliothèque Cornulier : les titres
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samedi, 14 juin 2014
Mon frère, je contemple ton visage
J'assiste à des débats. J'entends ces expressions : « Dans nos sociétés occidentales riches et confortables » ; « le français moyen », et d'autres encore, qui reviennent à tous les coins de phrases.
A Beaubourg au cours d'un débat, j'entendis avec ferveur un homme prononcer cette phrase : le Français moyen n'existe pas.
Le Français moyen n'existe pas, pas plus que la fameuse ménagère de moins de cinquante ans à laquelle se réfèrent les programmateurs télévisuels et les chefs de rayon, qui est censée regarder les programmes de télévisions stupides et mettre tel type de produits dans son chariot au supermarché. Non, elle n'existe pas non plus.
Ces expressions visent à nous faire croire que face à un monde exaltant qui n'appartient qu'à quelques uns, nous, nous ne sommes pas de la même étoffe ; nous ne sommes que de misérables individus sans personnalité, des foules abruties par le confort et la facilité de vivre.
L'avilissement des êtres qui constituent l'humanité commence par la définition qu'on en donne : le Français moyen, la ménagère de cinquante ans. Ces êtres, dont le cœur palpite sur cette terre et dont on croit pouvoir reconstituer le portrait d'après des statistiques de l'Insee. Pourtant, « un homme dans un fichier est déjà un homme mort », nous a rappelé Ernst von Salomon. Inutile de parler donc des français moyens et des ménagères de cinquante ans : ce sont des cadavres, puisque vous en avez dressé des portraits robots.
En fait, ils n'ont jamais existé.
De même que chacun d'entre nous a un visage unique, chacun d'entre nous a une histoire unique. Personne n'est « lambda ».
Mon visage, mon histoire, je dois les porter avec panache et les défendre face aux criminels de guerre qui ne font pas couler le sang, mais qui cadavérisent les êtres en les réifiant.
A la manière dont nous traitons les autres animaux, ces êtres dont nous ne reconnaissons pas les visages ni les voix, la pensée administrative, publicitaire, journalistique, réifie les êtres humains pour mieux les utiliser ou les rabaisser.
Ethniciser les uns à outrance (pour le commentateur bavard du monde, il n'y a pas de Masaï lambda, ni d'Inuit lambda, car on regarde un Masaï ou un Inuit comme des spécimens de leur ethnie rare avant tout), généraliser les autres à outrance (la ménagère, le français moyen), participe de la même réification de l'être humain. La tactique consiste à lui ôter tout ce qu'il choisit d'être lui même pour le réduire à ce que l'on veut voir chez lui : un cas rare et très intéressant dans le cas d'un Masaï, une entité reproduite par millions dans le cas du Français.
Il n'y a donc pas de Français lambda ou moyen, qui serait blanc, vivrait dans le confort, ne présenterait aucun intérêt, par millions d'exemplaire en notre contrée. Il n'y en a pas un seul. Cette personne n'existe pas.
Ces expressions (français moyen, ménagère de cinquante ans, nos sociétés occidentales riches et confortables) visent encore à faire du citoyen français - ou européen - un homme sans histoire, qui n'a plus qu'à vivre sa vie fade tandis que le reste du monde souffre et agit dans la grandeur conflictuelle de la guerre et de la lutte pour la liberté. Nés dans la paix, la liberté et le confort, nous ne serions que des spectateurs avilis d'un monde plus courageux que nous.
Ce Français moyen, n'existant pas, ne peut donc pas vivre « dans nos sociétés occidentales riches et confortables ». Je sais que je m'expose au moralisme si je refuse l'idée que je vis dans une société occidentale riche et confortable : on va me mettre sous les yeux les pendus et les lapidées de l'Islam, les victimes d'exaction de toute la planète, les paysans qui cassent la rocaille à coup de pioche traditionnelle dans les hautes montagnes des Andes ou ceux qui portent de lourds sacs sur le dos dans les confins de l'Asie.
Pourtant, ma vérité est la suivante : depuis ma naissance, j'arpente des trottoirs sur lesquels, la nuit, dorment de nombreuses personnes, seules ou en petits groupes, aux portes d'immeubles grands, remplis d'appartements disponibles mais fermés à clef.
Nos prisons sont remplies de prisonniers, dont un certain nombre sont innocents et un grand nombre n'a tué ni violé personne.
Nos écoles détruisent inlassablement les rêves des enfants qui y passent leurs journées et ne leur apportent, en échange de cette effraction cérébrale, que bien peu de savoirs ou de sagesse.
Nous n'avons pas la liberté d'habiter comme nous le voulons, car cela coûte trop cher ; ni de travailler comme nous le voulons, car le monde du travail et du commerce est entièrement régis par des lois liberticides.
Les mieux lotis d'entre nous payent cher le confort assimilé aux « sociétés occidentales riches et confortables ». Mais ils ne sont pas la majorité des gens. La majorité des gens sait que la vie peut sombrer dans le cauchemar d'un jour à l'autre.
Tamponner le front de millions de personnes de l'infamant adjectif « moyen », qui définit leur identité par l'absence d'élément remarquable ou intéressant, qualifier leur vie harassante de « confortable », c'est affirmer tranquillement le sadisme du Salariat qui mange le temps et la liberté intérieure des participants, c'est valider la hiérarchie des trois ordres, certes mouvants (cadres, employés, ouvriers, avec la cour des grands qui domine le tout et la horde des hères qui sert de repoussoir), et c'est, enfin, organiser la guerre entre les masses de gens supposés moyens et baignés de confort contre ceux qu'on caractérise, au contraire, à outrance : l'ethnique, le migrant, qui ont, eux, l'un une identité, l'autre une aventure.
C'est encore imposer l'idée que la vie de citoyen dans un pays dit "occidental" (bien qu'on soit toujours à l'Occident et à l'Orient de quelque chose) se paye par la perte de l'identité. Le Masaï est censé être plus ethnique que le Français ; le Migrant, tout fluctuant qu'il soit, est représenté par sa caractéristique, tandis que le « Moyen » n'a plus d'histoire, plus de langue, plus de nom, il n'est que l'individu appartenant à une masse, parlant une langue de masse, pourvu d'un nom commun, trop commun.
Il n'est pourtant pas d'être humain qui ait plus d'identité ou d'histoire qu'un autre, pas de langue humaine qui reflète une expérience plus intime que les autres langues, et la grande masse des corps n'est qu'une illusion : chaque être humain né sur cette terre est une histoire sacrée, pour reprendre l'expression de Jean Vanier.
Reprendre son pouvoir personnel d'être humain, c'est réapprendre à dévisager, dans le miroir, les reflets uniques de ce que nous sommes. Tous, nous avons des caractéristiques ethniques, linguistiques, corporelles, certes ; mais, et c'est ce qui fait peur aux usagers des expressions impersonnelles et des fichiers taxinomiques, tous, nous un avons un regard à porter sur notre propre visage. C'est ce même regard qui se portera sur le visage de l'autre.
L'être humain capable de se considérer comme un homme, une femme de valeur, ne retirera jamais à autrui une once d'existence. La considération que l'on accorde à son âme est le fondement de la liberté que l'on sera capable de donner aux autres êtres.
La loyauté commence par la reconnaissance de l'existence d'un être. Regarde-toi. Regarde-moi. Et plus tu apprendras à voir en toi un homme libre, un homme-livre contenant une histoire-épopée, et en l'autre, un frère, c'est à dire un autre homme libre, un autre homme-livre, plus tu seras capable de déceler, dans les gueules des animaux, des visages distincts, et dans leurs grognements, une langue proche de celle que tu parles au fond de ton âme.
Il n'est ni masses d'individus baignés dans le confort dans un Nord lambda et démocratique ("Nous détruisons des pays pour leur apporter la démocratie. La démocratie est devenue une religion", dit Tim Willocks), ni pauvres gens infiniment caractéristiques, miséreux et généreux dans un Sud ethnique et barbare. Nous peuplons un monde sauvage que nous ne comprenons pas et nous sommes sûrement une bande bigarrée de salauds et de héros. Mais chaque homme est une histoire sacrée et l'apprentissage de la lecture commence dans la reconnaissance des visages, et de leurs secrets inviolés.
à lire sur AlmaSoror : Identité (appartenance)
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vendredi, 13 juin 2014
C'était le 9 janvier 2008, un hôtel aux Pays-Bas
J'écoute un jazz du Nord et vous souriez. La nuit descend en lenteur, presque rose dans sa sombre douceur. Je vous regarde. Vous pensez à quelque chose. N'est-ce pas ? Je ne sais même pas comment vous vous appelez. Nous sommes bercés par le murmure d'une foule satinée, élégante. Quelques uns rient, quelques uns dansent. Une plante sépare votre regard de mes mains. Il est tard, déjà, derrière nous une longue journée de conférences. La joie des congrès : on s'y ennuie, mais qu'il est bon d'être loin de chez soi. Pourtant, ce soir, vous me demandez si j'ai déjà connu cette sorte d'atmosphère où tout bascule. Je ne vous réponds pas. Je détourne la tête. J'ai la tête qui tourne. Mon verre d'ambroisie bordelaise rouge, peut-être ? Dans cet instant où nos yeux se troublent, nul ne sait qui de la sagesse ou de l'aventure l'emportera. J'ignore votre nom, vous baissez les yeux, nos petits badges de participants au colloque, autour de nos cous parfumés, disent la banalité de nos vies. Et j'ai peur de cet appel d'une autre vie, qui flotte ce soir, à l'heure où les petits dorment dans le pays voisin.
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La préservation des dunes intérieures
La solitude ne doit pas être le lieu du ressac des ressassements ni celui de la consommation intime de rêveries psychotropes, mais un manoir consacré à la recherche constante sur le plan intellectuel, artistique, spirituel. La solitude - ou semi-solitude - est aussi ce qui permet d'être soi, loin du répandu égotique et de la compétition qui vous rendent méchant et amer.
Les écrivains français ne sont pas assez seuls. Germano-pratins ou embastillés, ils parcourent la ville en tous sens, stationnent dans de grands appartements, et boivent du champagne au milieu de trop de journalistes.
La façon dont les écrivains doivent être en représentation permanente est destructrice. Comment font-ils pour parler, parler sans cesse, devant des vidéos, des télévisions, dans des cafés, dans des bibliothèques, dans des facultés... ?
Dans la grande foire de la consommation artistique, on dissèque les écrivains comme des écrevisses dans les restaurants. On les fait cracher leur jus jusqu'au trognon.
La foule des consommateurs les aspire.
On leur demande qui ils sont, où ils ont grandi, comment ils s'appellent en vrai, pourquoi ils pensent ceci, quelle est l'injustice qui les révolte le plus, quel âge ils ont, que signifie leur tatouage...
La foule du public est un aspirateur sans pitié.
Mais sans ce public, l'écrivain n'est plus qu'un individu sans intérêt, simple membre anonyme du public.
Il accepte sa propre dissection en échange d'un éclairage somptueux sur son visage soudainement mis en évidence... Souvent, il se laisse prendre par ce jeu de lumière et se met à croire qu'il émane de lui quelque chose d'intéressant.
Durant les premiers mois, les premières années, voire, s'il est très profond et rempli, les premières décennies, il crache un beau jus. Et puis au bout d'un moment, vidé, il sert sa bile aux gens qui continuent de l'entourer.
Pour éviter de sombrer dans ce piège, les ésotérismes choisissent l'anonymat depuis la nuit des temps.
L'anonymat est une belle idée ; pourtant, un auteur n'est-il pas justement un bel équilibre entre l'effacement derrière l’œuvre et la signature qui unit toutes les facettes de l’œuvre ?
L'anonymat est une démarche spirituelle dont il faut à tout le moins se souvenir, une démarche qui rappelle que ce n'est pas moi qui parle quand j'exprime quelque chose, et que c'est précisément parce que quelque chose de plus grand que moi parle à travers moi que ma voix paraît intéressante.
Vampire, le journaliste ou le public qui regardent le doigt qui montre la lune, et non la lune (qui s'intéresse à la personne, non à l’œuvre).
Quand on interroge un écrivain sur sa vie, c'est qu'on n'a pas encore contemplé son œuvre.
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jeudi, 12 juin 2014
Le massage des mondes engloutis
Éveillée dans la ville de Montreuil-sous-bois accablée sous un soleil inattendu, je suis descendue sous la terre et les rails m'ont transportée de l'autre côté du périphérique parisien, au sixième étage d'un immeuble du XXème arrondissement où m'attendait Emily King, auteur de Watashi Tashi Nous au Japon et masseuse, dont j'avais déjà connu un premier massage efficace et profondément détendant.
Je ne savais pas alors que ce massage m'était offert par l'étoile qui descendit de l'immeuble peu après.
Je m'allongeai en disant à Emily King que j'avais besoin de détendre ma tête, surtout, et elle me proposa le stéthoscope.
Ainsi je connus le Massage des mondes engloutis.
Les mains de la masseuse effectuent leur lent travail le long de la tête et du corps, tandis que la pièce résonne des sons étranges de mon propre ventre. La symphonie préhistorique prend place. Le chant obscur du ventre laisse place à des plages d'attente silencieuse. Et lorsqu'elle masse le pied droit, une cascade ventriloque de sons chamaniques indique un lieu sacré où, peut-être, le danger guette.
Durant cette longue séance, je vis des lieux inconnus jusqu'alors, et lorsque j'ouvrais, l'espace d'une seconde, les yeux, le visage concentré d'Emily se superposait aux paysages induits par l'alliance de mon imaginaire et des sons intérieurs.
Comme des vagues, les nappes de détentes venaient s'échouer sur les rebords de ma conscience. Elles venaient de si loin que je me demandais si ce pays du corps invisible est réellement accessible.
Lorsque ce fut fini, je compris que j'avais été emportée là où les marins et les aventuriers ne vont jamais. Aux confins du monde, où l'enfance et la sagesse coulent comme de la lave volcanique au tréfonds du règne animal.
Une vision des mondes engloutis...
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Vers la lumière
"On frémit..... quand on sait comme il est facile de juger, et difficile de vivre, et comme c’est rapide, un jugement, et comme c’est long, une vie".
Henry de Montherlant
Arrêter de gigoter...
J'ai longtemps cru avec rage que je pouvais devenir quelqu'un. Mais ce n'est que lorsque j'ai ressenti toute la poussière de mon être que j'ai commencé à respirer.
L'acceptation de n'être qu'une particule fondue dans le néant correspond au début du bonheur.
Je convoque ma toute-puissance dans cet instant présent. Toute-puissante, je renonce aux détails de mon passé et les envoie au vent qui les emporte pour toujours.
Je deviens la femme sans passé.
Il est temps d'arrêter d'attendre ou de chercher à comprendre. Car ce qui m'habite me dépasse. Je ne cherche qu'un hamac où lire des poèmes en détendant mes muscles, en déployant mon cœur.
Il y a une nuée autour du sanctuaire. Que l'Esprit souffle dessus et le bonheur se fera chair.
Arrêter de consommer...
Reconnaissons notre propre addiction, qu'elle concerne une substance physique (un produit) ou virtuelle (une habitude, une émotion).
(Observons les douze étapes du cheminement des AA (Alcooliques Anonymes) :
1. Nous avons admis que nous étions impuissants devant l’alcool - que nous avions perdu la maîtrise de notre vie.
2. Nous en sommes venus à croire qu’une Puissance supérieure à nous-mêmes pouvait nous rendre la raison.
3. Nous avons décidé de confier notre volonté et notre vie aux soins de Dieu tel que nous Le concevons.
4. Nous avons procédé sans crainte à un inventaire moral approfondi de nous-mêmes.
5. Nous avons avoué à Dieu, à nous-mêmes et à un autre être humain la nature exacte de nos torts.
6. Nous étions tout à fait prêts à ce que Dieu élimine tous ces défauts.
7. Nous Lui avons humblement demandé de faire disparaître nos défauts.
8. Nous avons dressé une liste de toutes les personnes que nous avions lésées et nous avons consenti à réparer nos torts envers chacune d’elles.
9. Nous avons réparé nos torts directement envers ces personnes dans la mesure du possible, sauf lorsqu’en ce faisant, nous risquions de leur nuire ou de nuire à d’autres.
10. Nous avons poursuivi notre inventaire personnel et promptement admis nos torts dès que nous nous en sommes aperçus.
11. Nous avons cherché par la prière et la méditation à améliorer notre contact conscient avec Dieu, tel que nous Le concevons, Lui demandant seulement de connaître Sa volonté à notre égard et de nous donner la force de l’exécuter.
12. Ayant connu un réveil spirituel comme résultat de ces étapes, nous avons alors essayé de transmettre ce message à d’autres alcooliques et de mettre en pratique ces principes dans tous les domaines de notre vie.
(Il y a aussi la Vie libre, où les addicts et leurs proches peuvent avancer ensemble).
Fondons la confrérie des addicts invisibles : ceux que les médecins trouvent en bonne santé et qui savent qu'ils pêchent quelque part - ne serait-ce que pour être eux aussi guéris ou sauvés.
Arrêter de se détruire...
Dans notre société de kamikazes dissimulés en agents du quotidien, la cause la plus fréquente de mort chez les gens de trente à quarante ans, c'est le suicide - chez les adolescents il est la deuxième cause de mort.
Il peut valoir le coup parfois de soulever le téléphone et d'appeler SOS Amitié
Ou de se demander comment écouter l'être qui vient, qui ressemble à tout le monde, et qui a soif d'exister.
Entrer en soldat sans armes dans la ville libre...
Dans nulle autre ville, le soleil ne brille avec autant de diagonale. Tout reflet ne peut être qu'oblique. Aucune rue ne connaît l'affluence des avenues capitalistes et politiques, car c'est une ville qui lézarde, éloignée de nombreux kilomètres de toute institution. Personne ne sait si le cours d'eau qui la traverse en son centre est une fleuve qui se vide dans la mer ou un lac immense. Il est toujours tranquille, ses remous n'effraient ni les bêtes, ni les barques. Un sifflement retentit quelquefois dans la nuit, au hasard d'une rue, et réveille un enfant isolé dans sa chambre à l'étage ou surprend une vieille femme qui tricote au coin du poêle. C'est le clochard qui appelle son chien.
Dans cette ville, il n'y a qu'un seul clochard et un seul chien. C'est pourquoi c'est la ville où le mendiant est roi, et l'habitant, sujet dévoué.
C'est la ville où j'aimerais vivre quand j'aurai passé tous les stades de l'ouverture du cœur.
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