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lundi, 23 juin 2014

Pensées d'une fenêtre

 Tord Gustavsen, Trio, jazz scandinave, notes africaines, enfance brisée, enfance fragmentaire

Un jazz scandinave dans lesquelles se faufilaient quelques notes africaines, et cette femme qui conduisait cette voiture, dont je connaissais le prénom et qui devenait ma mère. Alors j'avais douze ans et des idées sur le monde grappillées ici et là, pour des tentatives de compréhension qui demeuraient en suspension au-dessus du vide et de l’arbitraire des jours successifs. La batterie plus chaude que jamais, toute en rondeurs et en rebondissements de tendresse retenue, le piano lancinant comme une émotion à demi-vécue ; et tout au fond le sanglot d'un instrument à vent dont je ne sais le nom, qui savait se taire et ne gémir qu'au moment opportun, où d'autres voitures arrivaient en face de nous tandis que la voiture s'engouffrait dans la rue de la Gaîté, rue qui me paraissait alors parée d'exotisme, moi qui venait d'Alfortville. Quel climat cette musique installait dans mon cœur ?

J'étais assise entre deux vies, à l'aube d'une adolescence que je ne vivrais pas, que je me contenterais d'observer vouloir naître entre deux allers et retour au lycée Paul Bert, entre deux dîners de couscous ou de choucroute dans la compagnie des amis inconnus de cette femme nommée Maryse. M'aima-t-elle ? L'aimai-je ? Sans doute qu'aujourd'hui, je suis bien plus capable de reconnaître la grandeur généreuse de certains de ses gestes. Mais arrachée à mon frère, arrachée aux quelques affaires qui m'avaient appartenu, arrachée au monde morne qui m'avait vue éclore et dans lequel j'avais découvert le défilement des saisons atténué par le bitume et la modernité, je ne savais plus que porter mon cœur amputé en bandoulière, dans son pansement d'attente terne et de souvenir à vif. Je ne voyais pas la beauté des théâtres installés l'un à côté de l'autre dans la rue, l'intérêt des romans et des essais qui peuplaient silencieusement les étagères des murs du salon, la pédagogie attentive des professeurs mi-brutaux, mi-lassés, de bonne volonté quand même. Je subis l'inscription au conservatoire de musique et les multiples prises de sang au laboratoire du boulevard Raspail, de la même manière : avec la soumission du corps et l'absence de l'esprit.

Si je regarde les éléments qui m'entourent dans ce deux-pièces où j'existe jour après jour, nuit après nuit, je reconnais la trace positive de ces années de la rue de la Gaîté. Quand mon frère vient sonner à la porte, les joues lacérées par la faim et par la drogue, les dents noires du refus des humiliations de la Couverture Maladie Universelle, je me dis : j'ai eu de la chance. Et je lui donne l'argent qu'il demande, je le serre dans mes bras, je le regarde partir alors que je voudrais qu'il reste, je retiens mes larmes et les tremblements de mes lèvres. Ce jazz du Tord Gustavsen Trio enserre mon cœur ; par la fenêtre, les toits parisiens se succèdent ; j'ai de la chance, oui ; il pleure sur la ville et ce n'est qu'une vie qui passe, lentement, une vie parmi des milliards d'autres.

 

(à lire, sur AlmaSoror :

Nimbée de rhum

Insomnie bretonne à Paris

Mélancolie

Rougevent

Je crois vous reconnaître, homme bizarre qui m'évitez)

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