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lundi, 07 décembre 2009

Children’s litterature is (part of) litterature

 

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photo Sara

 



Par E. Morning

Yesterday...

Yesterday, as I was roving aimless through the shelves of the town’s library, I lost myself for an hour in the children’s books corner.
When I found myself again, I discovered that the last hour that had passed had been a time of profound quality, intellectually, humanly, spiritually.
Then I realized that I was the only adult reader among a gathering of children.
When I went out of the library, the town was already bathed in night ; it appeared to me that I had spent many years too far from childhood, from its culture, and I suddenly regretted that no one offered me an illustrated album since I was ten years old.

Voices fromever

Walking across the dark streets, I remembered a university fellow, who told us about the importance of tales in his native village. Old folks always sit on the main square of the village, telling tales. The children stay around, and day after day, they hear these same old stories inherited from far ancestors. Time flows. With the events of adolescence, the tales take a new signification. Time flows. And for each essential event - bereavement, wedding, birth of a child - the stories come back to memory, revealing their hidden meanings, helping to make a decision or interpret a fact. You never finish to understand a story, said our friend ; they shape lifes : in solitude, in joy, the tales come back, inexhaustibles. I know that when my life is over, one of these old stories will come, one last time, and help me embrace the light of death.
Thus, a childish tale can get along with a human’s life, and wrap it with its age-old wiseness and vision. Aren’t our tales, from time immemorial, reaching every heart, the essence of litterature ? Don’t they remind us that litterature is a tree, that children’s litterature, adults’ litterature, are branches of this same tree, and cannot be completely separated ?

Voices forever

It is always intense to read aloud for a voice reading is a book in movement.
By reading aloud to children, you open for them the door of the world of books.
In this way you share with your children or pupils a moment that every culture, everywhere, in everytime, knows, so it gives them the key to their past, present and future...
The things we can share around the pages of a book are richer, deeper and stronger than the ones a television screen offers. Books are both the door to intimate solitude and to universal communion...

The library and the garden

Of course let’s let modernity inhabit us, since we inhabit it. Let’s initiate the children to the modern techniques. But in this era of computers, we still are bodies, with eyes, and hands, and skin, and the greatest human interactions we can have include this animal level... That is the reason why the physical presence of books is vital, for the children. Their smell, their touch become part of their physical universe before to be part of their mental habits.
Like Nature, a world where books live is a world of infinite promises and marvels.
And living in a house that possess shelves filled with books is like living in a house with a garden. It grants a limitless life, an infinite universe kept in a close space. It is the invisible door to freedom.
Enter the garder and you will do a thousand jouneys. Just with a clump of plants.
Enter the library and you will do a thousand journeys. Just with a bunch of phrases.
The library, like the garden, is alive, and brings out the ability to dream...

The forbidden books

This doesn’t abolish the distinction between adult and children litterature. The two worlds exist. But, in litterature as in life, they must be open to one another. If not, adults go drifting off and children can’t find enough earth to grow.
Even the presence of the forbidden books isn’t negative. They make dreams for the future blossom : “when I am a big I read these ones”...
The forbidden books, like the too difficult books, are an invitation, a world half open, half close. Their presence gives a burning desire to open the door of understanding. Here is the vow that the children who live in a world soaked with books make to themselves : growing, in order to understand.

Tomorrow...

Read books to the children, and let them read you books. Culture is a river and we all bathe in it, though some differences of education and age may seem to divide us. Let’s not let books separate children from their future, separate adults from their childhoods. Litterature creates bridges, not walls.
Big, you don’t need to have children to read children’s books. It will remind you the importance of pirates, insects, huts and love for the dogs. It will wash you from the dirt of adulthood.
Child, you don’t need to understand every word to read adults’books. For the call that a paragraph, stolen at the corner of a page, creates in your heart - this is tomorrow’s litterature. The one that you will search for, summon, or write.

édith Morning
30 mai 2006

 

dimanche, 06 décembre 2009

Le blog d’AlmaSoror est-il un roman en chantier ?

 

 

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photo de Sara

 

 

J’ai oublié mon rêve : il ne restait que le mot “romanblog” au réveil.
La nuit était noire et la chambre, grande et vide. Mon lit n’était habité que par moi. Le mot romanblog trônait dans le silence de l’immeuble et les images qui l’avaient sans doute fait naître avaient disparu. Que fallait-il que je fasse ?

Alors c’est un roman écrit à plusieurs mains, à plusieurs coeurs. Loin de nos corps qui oublient de vivre, recroquevillés devant l’écran d’ordinateur, les doigts crochus sur le clavier en plastic.

Le blog d’AlmaSoror est un roman écrit par ceux qui contribuent, qui envoient des textes selon notre charte, cette charte qui n’a pas bougé depuis l’entrouverture de la porte en septembre 2006 : intemporel. L’air du temps change avec les époques, mais toujours il est irrespirable.

Nos chapitres sont dans le désordre. Il faut quelque fois aller relire le début. Nuls en technique, ou bien trop absents, nous nous soumettons aux lois du blog, à ses structures incompréhensibles. Nos personnages sont vagues, et souvent ils nous invitent à entrer dans leur chorégraphie. C'est pourquoi les auteurs du romanblog en deviennent, à certaines heures, les héros. Et puis nous subissons des effractions. Par voie des commentaires, des étrangers s'imposent et s'incorporent dans le romanblog, ils l'influent d'une manière irréversible.
Quelle est la structure qui nous guide ? C'est encore difficile à dire. Ce qui est sûr, c'est qu'après avoir existé comme un journal tenu par une Maîtresse des cérémonies, entre septembre 2006 et septembre 2008, AlmaSoror est devenu une forme mouvante et s'est mis à vivre une vie difforme et sans filet. Tout s'est embrouillé et Edith a cessé de croire qu'elle y était pour quelque chose. Elle se contente d'accueillir avec angoisse les contributions, les silences, les cris et s'engouffre à la suite de ses inspirateurs dans des sentiers battus seulement par les flots et le vent.
C'est aussi elle qui reçoit les plaintes, les réclamations et les remerciements.
Frères, soeurs, héros et méchants, nous sommes tous entrain d'assister à la construction d'une oeuvre dont nous sommes les briques. Que faut-il en penser ?
Le café moka d'Ethiopie, en tout cas, délasse et scande ces faits vitalolittéraires.

Signé : quelques uns.

 

vendredi, 27 novembre 2009

Karamazov-archivage II

 

AlmaSoror entame l'archivage de Karamazov, numéro spécimen d'un journal qui a failli exister, dans la décennie 1970. 
Mais plutôt que d'être un début, Karamazov fut en fait une fin : la clôture d'une ère de rencontres au fond d'une cour du boulevard du Montparnasse, à Paris. Rencontres où se fermaient les bienpensances du dehors pour allumer les libertés des cerveaux. 

 

Variation 14

par

Dorian de Smythe-Winther

 

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Photo de Sara
 
Variation 14
 
Dans une limousine aux armes du Soleil
Je roulerai sans fin sur les chemins du Nord.
Tout seul sur l'autoroute je trouverai le sommeil
A cent-quarante à l'heure sous le ciel teinté d'or.


Téléguidé par la commande automatique,
Je me réveillerai dans la douce clarté
De l'aube qui rougit les centrales atomiques
Et déclenche le début du programme musical ;
 

Quand les premiers accords de la 138 B
Font vibrer les parois de ma cage de métal,
Je débranche le contrôle des vidéocassettes
Qui régulaient mon coeur - niveau 837 - 



Dorian de Smythe-Winther

 

vendredi, 20 novembre 2009

L’eau de vie de pomme (et les archives d’AlmaSoror)

 

 

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Photo de Sara


 

Sais-tu que je bois de l’eau de vie, le soir, en dégustant mes bons fruits cuits, en écoutant le piano tendre de Ludovico Einaudi, mp3 volés à ma soeur un jour où je squattais son ordinateur, et sais-tu que je repense aux amitiés blessées, brisées, et aux rêves que je faisais lorsque j’avais quinze ans ? Et le piano accompagne ces moments lents et beaux et le feu crépite dans la vieille cheminée du vieil appartement du 13. Et la voix de mon frère dans ma mémoire, et le rire de ma soeur dans ma mémoire, et la présence-tension de mon père dans ma mémoire flottent autour de moi alors que leurs corps et leurs coeurs vivent leurs vies dans leurs villes. 


Et le caméscope filme : car je succombe aux règles de l’art individualiste qui ne chante plus son Dieu, mais son image dans le miroir. J’installe la caméra et je dîne aux chandelles, seule avec le film que je suis en train de faire et qui dévoilera ce que fut une vie anodine, esthétisée par goût et par nécessité. 


Et la musique se balance, nostalgique, tandis que mon regard intérieur remonte le temps, traverse ces années écoulées, retourne au Pérou, à la Casa Elena. Souvenir de visages et de voix si éloignées de ceux qu’on trouve par ici. 

Quelquefois j’ai l’impression que la vraie solitude, la plus belle, la plus pure, la plus déroutante, la plus dangeureuse, est une invention européenne. Une des grandes découvertes qui ont détruit et construit le monde.


C’est au creux de cette drôle de solitude, frustration créatrice en mouvement insaisissable, que sont nées certaines photos et certains textes qu’AlmaSoror a publiés, depuis sa naissance en septembre de l’an 2006.


Et je voudrais me ressouvenirs des jours où je reçus, dans mon électro-boite aux lettres, ces textes qui firent le miel d’AlmaSoror et qui demeurent ses fondations. 

Il y eut l'épiphanie d'Esther Mar : sa quête d'intemporel. 
Il y eut ce mail, pas si vieux, de Katharina FB, que nous traduisimes, Kyra et édith, pour le rendre lisible ici. Ce mail qui parlait d'Anne-Pierre Lallande, l'ami parti.
Il y eut l'énervement de Nadège Steene, après un apéro chez ses voisins...
Le mélange de littératures sur les Italiennes, de Sara, court encore.
Le tout premier numéro d'AlmaSoror, celui qui sortit le 20 septembre 2006, contenait un hommage à Alan Turing, l'assassiné.
Laurent Moonens s'essayait aux "articles vidéo" pour la première fois en nous expliquant pourquoi on ne peut pas réaliser une carte géographique parfaite.
AlmaSoror a publié la première interview au monde de Fredy Ortiz, le chanteur du groupe péruvien Uchpa, en langue quechua. La traduction en espagnol est disponible pour d'éventuels non quechuaphones parmi les visiteurs d'AlmaSoror. 
Un SOS virtuel qui n'avait jamais trouvé de réponse a trouvé, au moins, une oreille ici.
Les manuels scolaires français n'éprouvent pas le besoin de la commémorer, cette journée. Pourquoi ? Cette photo pose la question.
Et merci aux deux Black Agnes de hanter le monde et les cerveaux des enfants noyés dans les corps des grands.
Terminons ce voyage avec une porte sur le grand voyage que pourrait être, pour toi, la lecture de Guerre et Paix.

 

mercredi, 18 novembre 2009

Karamazov-archivage I

AlmaSoror entame l'archivage de Karamazov, numéro spécimen d'un journal qui a failli exister, dans la décennie 1970. 
Mais plutôt que d'être un début, Karamazov fut en fait une fin : la clôture d'une ère de rencontres au fond d'une cour du boulevard du Montparnasse, à Paris. Rencontres où se fermaient les bienpensances du dehors pour allumer les libertés des cerveaux.

 

Les songes, de Paul de Cornulier

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Photo "Nu" de Sara

 

 

Les songes, effrayés par l'alarme stridente,

M'ont laissés seul devant le réel morne et gris.

Ils s'estompent au loin ; ils ne sont que débris.

C'est l'heure d'affronter la journée triste et lente.

Paul de Cornulier

vendredi, 13 novembre 2009

itequint

 

 

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ITEQUNT


Par Jérémie Gallois 


 

AH ! Que j’aimerais me laisser totalement aller, ne plus penser aux petits tracas quotidiens ! Il faut que je prenne des vacances, c’est çà... les vacances que j’ai passé chez mon oncle étaient parfaitement relaxantes, aux Antilles. Si je pouvais me replonger dans un bon bouquin interminable au fond d’un hamac, sur la plage, et m’endormir à l’ombre d’un palmier pour ne me réveiller que la nuit tombée à l’odeur des langoustes grillées.... Concentration, attention, ne te disperse pas... Il est sûrement en train de fourbir un mauvais coup ! Je n’aime pas du tout l’attitude qu’il a depuis quelques minutes, toujours à dévier les yeux, à faire mine de se gratter le nez sans en avoir l’air, à la limite de la décence. Je ne sais pas mais ces mains volubiles ne me disent rien. Elles sont trop pataudes et rondes pour être aussi rapides, cela tient du prodige. Non, pas de doute, cet état d’excitation ne peut provenir que d’un enthousiasme faramineux et vulgaire. De toute façon, je parviendrai à m’en sortir quoi qu’il arrive, j’en ai vu d’autres comme on dit... Les forces et les faiblesses des hommes se voient au quotidien. Cet homme là est et restera fondamentalement un faible. Aucun éclair de génie ne peut le toucher, aucun dieu ne lui insufflera son inspiration créatrice, son brio stratégique, jamais ! Je le vois même quand je croise dans le couloir. Cette manière de descendre les escaliers, tel un métronome, petit à petit, posant l’ensemble de la plante des pieds méticuleusement en prenant garde à chaque marche de ne pas trop aller en avant, de ne pas faire dépasser tous les orteils dans le vide pour ne pas que ses souliers noir, fraîchement vernis et polis à crème protectrice, ne glissent contre le rebord métallique de la marche incurvée le long du long escalier en colimaçon. Bref rien à craindre. Mais je ne comprends pas tout de même comment cela peut être aussi difficile et long! 

 

Il pose enfin, lentement,  les mains sur les lettres, en prend six, quand même et au fur et mesure aligne avec peine le mot « SEVREE » et ânonne de la tête avec un grand sourire satisfait, béât « mot compte double ». Sevrée... sevrée, il a pris tous les « e »... « sevrée »... je me serais bien servi de ce « s »...sevré... et même pris un petit verre. J’ai rien chez moi, depuis des mois, mais peut-être que lui garde une bonne bouteille de réserve chez lui. C’est vrai çà ! On n’arrive pas chez les gens sans rien apporter, sans prévenir, à deux heures et demi du matin, même entre voisins. J’allais me coucher, lire un bon livre, toujours le même, mon petit compagnon au travers des nuits les plus froides et les plus seules, depuis des années : Le vieil homme et la mer, où le flux et le reflux marin de ma respiration enrouée et de mes pensées ratiocinantes trouvent un exemple, un élan. Cela ne m’étonne même pas en fait, il est déjà venu il y a un mois et il n’avait rien apporté, déjà. Sauf de œufs... des œufs... crus, dans leur coquille. A croire qu’il n’avait plus de gaz pour les faire cuire. Il avait tout de même eu la gentillesse de les cuisiner : une assiette chacun de salade avec un œuf parfaitement mollet posé délicatement dessus et parsemé de persil. « Deux minutes quinze secondes dans une eau salée tout juste frémissante ! » avait-il préconisé doctement. Quel maniaque ce type finalement ! Il faut que je me méfie, et que je commence à réfléchir. « REAUBID»...Beau....raidi... bride...Ce n’est pas avec ça que je vais le mater...  et si je me sers de son « R » ? ...raidir... brider, brider, brider... et  vlan rideau ! Avec huit points, c’est nul ! Je ne vois pas pourquoi il me lance un regard aussi pointu, genre j’ai un mot qui va te faire décoller, te retourner comme une crêpe et te plaquer à la paroi ! Ma chute s’annonce dans ce regard coupant, acéré. Le mot compte triple, je dois absolument le prendre, il s’est trahi ! Trop basique... Rideau.... non, « baudrier », ah ah ! Et je lui prends la place, lui coupe l’herbe sous le pied, remonte la pente, et le pousse à bout. On va voir sa réaction, on va voir s’il est toujours aussi calme, méthodique et théâtreux ! 

« Baudrier ! Mot compte triple, dans les dents, maniaque »! Aucune réaction, quel flegme, quelle morgue... ce n’est pas la peine de me lancer mollement ce regard vitreux de poisson mort. On va essayer de le piquer un peu, de lui titiller le nerf optique avec des lettres compte triple, de relever la sauce d’un jeu que je commence à trouver un peu fade... sans compter que je déteste voir les gens se balancer nonchalamment sur mes chaises de rotin.  

« Quintet ! Scrabble ! », lance mon débonnaire et énervant partenaire. Et là tombe sous mes yeux, un peu sur la droite, à portée de main si j’évite prudemment le sac de lettres et si le décolle un peu le fessier, la fiole de Tabasco qui traînait là, vestige presque sec de mes beuveries mondaines passées, des apéro cocktails du vendredi vingt heures après le boulot,  dont le bloody mary bien chargé avait fait ma renommée. D’un geste vif, assuré, voire félin sans me vanter, je l’attrape sans bruit et en une seconde mon bras s’élance de rage pour asperger le visage en face de moi et rayer le sourire qui le barre. Mais la fiole s’arrache de  mes phalanges moites quelques peu replètes pour venir s’écraser quelques mètres plus loin, sur le miroir qui me fait face et le briser net.

 

Jérémie Gallois

 

samedi, 31 octobre 2009

La nuit, la guerre

 

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AlmaSoror se désespère quelque fois. Comme lorsque deux personnes qu’elle aime et qui la nourrissent commencent à se haïr. Siobhan et Katharina vous vous déchirez mais nous vous aimons toutes les deux. L’une d’entre vous est belle d’une étrange façon ; l’autre est belle d’une manière bizarre. Etrange Siobhan qui s’envole et ne redescend jamais vraiment des hauteurs où elle flotte sans pesanteur et sans apesanteur, juste entre les lignes invisibles du ciel. Katharina bizarre qui défend des trucs indéfendables et réessaie toujours de devenir autre chose alors qu’on s’était habitué à ce qu’elle venait de devenir. 

Et que dire de vos coeurs ? L’une d’entre vous est celle à qui l’on n’ose rien dire parce qu’on ne sait pas ce qu’elle pense. L’autre est celle qu’on appelle à n’importe quelle heure du jour où de la nuit, sans songer au décalage horaire, parce que Paris et Buenos Aires bruissent la nuit et s’aiment depuis longtemps, parce que Insomniapolis est le seul lieu où l’on vit vraiment, parce que les voix n’ont pas besoin d’avion. Siobha, sache que tu es glaciale et attachante. Katharina, insupportable et hilarante, sache que tu sauves quand tu ne raccroches pas pendant trois heures.
Et que dire de vos corps ? L’une d’entre vous est celle qui est noyée sous les pullovers d’un grand frère imaginaire, achetés dans un magasin pour les sportifs adolescents. L’autre est celle qui marche tout en haut, loin de nous, portée par les hauts talons aiguille qui font clac clac et qui respire le rouge à lèvres et le parfum des temps perdus. Siobhan, on devine sous les longs morceaux de toile et de laine que tu as des jambes et des bras et qu’ils sont très blancs. Des tâches de rousseur doivent faire écho aux reflets qu’on voit dans tes cheveux quand tu te penches au bord de la cheminée. J’ai peur que tu aies des cicatrices à cause des chutes lors de tes décollages et atterrissages et à cause de ton bricolage chez toi. Katharina, quel fragrance ce soir ? Tu marches et deux, quatre, sept, dix hommes emboitent le pas pour obtenir un sourire et une prolongation chez toi. Mais tu es habituée et tu marches (clac-clac) et tes bas résille reluisent dans la nuit tandis que ton buste se fait parfois statue parfois roseau et que tu parles avec ta voix de fumeuse à mi temps. 

Et que dire de vos vies ? L’une d’entre vous disparait souvent dans sa ville malade où personne ne veut aller et là on devine des magasins où elle achète la base et des grandes promenades solitaires, des copains dont elle ne parle jamais et la même vue, le matin, sur les toits et les champs au loin, en buvant un café trop chaud dans la tasse d’hier. L’autre vit là bas et fait rêver à force d’être si belle, si classe, si loin et si chaleureuse, toujours entourée de monde, d’un monde qui papillonne et qui change et qui importe peu, c’est le décor, or seul le décoeur compte. Le décor des corps tourbillonne et le décoeur du coeur s’alimente de petites excursions dans les rares régions de la vraie amitié. Siobhan, un jour je prendrai le train pour venir voir cette ville “sans rien” que tu décris et qui te fais rire, je boirai dans ta tasse et tu m’apprendras à voler comme les oiseaux, enfin. Katharina, je sais que j’ai promis mais je déteste tant prendre l’avion. Et l’argent ne coule pas à flots, contrairement au vin rouge que tu aimais. Et l’Amérique du Sud m’a laissé des morsures que le sel creuse trop. Mais j’ai promis et un jour je viendrai hanter la calle San Juan d’où tu m’écris des choses parfois gentilles, parfois cruelles, et j’irai prier pour ta conversion à la figure du Christ dans l’église qui t’a vu passer tant de fois en hauts talons et avec des hommes toujours différents, toujours avec le même genre de barbe, toujours tellement inexistents à tes côtés. 

AlmaSoror se désespère quelque fois, quand elle se rend compte que ses soeurs nourricières se sont déclarées la guerre. Mais son amour est incorruptible. Ce n’est pas la neutralité suisse, c’est l’incendie intégral pour chacune.

 

jeudi, 29 octobre 2009

Chez elles (et les archives d’AlmaSoror)

 

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Photo Sara

 

 

j’y passe des après-midi face à un ordinateur qui vieillit et travaille tout seul à graver des DVD pendant que je lis le livre de la bibliothèque de leur salon, The Story of Film, de Mark Cousins, et que je n’écoute pas Cult, d’Apocalyptica parce que le disque a fini de tourner depuis longtemps et que je n’ai pas le courage d’aller le remettre. Mais surtout je vois par la fenêtre, et cela, c’est si rare dans ma vie. Voir de haut un boulevard sur lequel des voitures et des gens passent, sans cesse, sans arrêt. 

D’habitude, du fond d’une cour, je dois réinventer l’extérieur qui me fait cruellement défaut et j’imagine des paysages. Là, j’ai un paysage urbain sous les yeux, dès que je les lève du livre. 

Rassasiée par cette journée je rentre chez moi (la cour à traverser !) et je me souviens de quand AlmaSoror, ancien journal mensuel, est devenu blog. Il y eut les premiers posts. Les anciens contributeurs ont voulu continuer, d’autres sont arrivés. Il y eu tous les anciens articles de l’ancien AlmaSoror à republier sur ce blog. Les mélanges de littératures de Sara, les mathématiques de Laurent Moonens, les espagnoleries d’Antonio Zamora, tous les fragments et les hommages que nous avions rédigés, et tant d’autres articles encore. Il fallait des photographies pour illustrer ce blog, que nous avions voulu plus visuel que l’ancien AlmaSoror, et Sara nous a laissé péché dans son stock. 

Mais parmi les fleurs, il faut savoir que l’amour est le plus triste ICI avec Carson McCullers. Que l’échec est d’autant plus poignant que le libre-arbitre nous interpelle (malheureux !). Que l’animal nous supplie beaucoup. Que les hommes idéalisent les femmes ( à cause sexe irrévélé des anges). que la Révolution compte ou ne compte pas ses morts chéris et ses morts haïs. Que la féodalité noire et blanche tente d’exprimer ses visions. Que la ville nous perd ; que le rêve nous sauve ; que la folie nous hante ; que le désir nous torture ; que les pères nous impressionnent ; que les questions des amis font divaguer un bon coup ; que les lettres écrites au stylo existent presque encore. 

 

Merci à elles dont j'ai hanté l'appartement. L'une "fait médecine" et l'autre fait l'Europe. Leur lieu sent leur présence. J'ai tenté de ne pas laisser de traces. 

jeudi, 22 octobre 2009

Réponse à Katharina

 

 

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Katharina chérie, c’est parce que ça fait quelques semaines que les effets de mes soirs d’exil intérieur de ces longs derniers mois se font sentir : j’écoute Exit Music (Radiohead), Into my arms et Weeping song (Nick Cave & the Bad Seeds), et je danse. Alors que la journée, en général, j’ai écouté les disques de l’année liturgique en chant grégorien, enregistrés par la schola Bellarmina de l’abbé Lorber. 
 

Au début, je ne sentais pas les effets. Peu à peu, j’ai compris que mon inconscient libérait des blocs de béton qui étaient enfermés là depuis trop longtemps. Ils ont coulé et sont redevenus sable et se sont écoulés partout, notamment sur ce blog que je te remercie de suivre assidûment. 
 

Et il y a eu ce pouilly fumé lors des déjeuners de la SGDL, à l’hôtel de Massa. Et il y a eu ces souvenirs réémergés au cours d’une danse avec quatre inconnus dans au fond d’un hôtel du quartier Saint Roch, à Paris. Et tout cela fait exploser les barrières dont j’ignorais l’existence, et toi même j’aurais tellement de choses à te dire. Mais ce sera quand tu reviendras. Depuis quand ne nous sommes-nous pas serrées dans les bras ? Tu m’as soutenue, défendue, aidée et aimée dans un moment où j’avais justement besoin de cela, et je ne l’oublierai jamais.
Pour toi Katharina, mille baisers de cette nuit parisienne qui commence et que je vais peut-être passer à Insomniapolis.
Merci et tendrement,

édith 

 

mardi, 13 octobre 2009

Fatale fiole

Par AC Legendre

La porte ancienne.jpg

 

Eclat de soleil en verdure

Médaillon de veau et sa bagatelle de légumes,

sauce Marie-Antoinette

Caramel de poireaux en fourreau de nougatine

 

Décidément, la nouvelle cuisine le laisserait toujours perplexe. 

 

Le serveur venait de déposer devant lui une assiette immense. Contenu : un œuf mollet persillé. L’œuf, jaune, évidemment ; et le persil, essaimé avec art en une subtile arabesque. Pas de doute, il s’agissait bien là de l’Eclat de soleil en verdure. Sourire obséquieux de rigueur. Mais de qui se foutait-on ? Il n’était pas d’humeur à jouer les gourmets.

Un coup de couteau dans l’œuf translucide et le jaune épais se coagula en une marre informe. Test de Rorschach sur porcelaine froide. Que lisait-il dans son œuf ? Il fit pivoter l’assiette. Noyade de soleil en limon verdâtre. Beurk. Ce qu’en aurait pensé son psy ? Il préférait ne pas le savoir. 

 

La suite ne le tentait pas davantage : Marie-Antoinette courir la bagatelle entre bétail et verdure ? Des poireaux gorgés de sucre en pièce montée ? Non, décidément, il n’en voulait pas. Il savait fort bien ce qu’il voulait à vrai dire, mais il avait promis à son psy, à sa mère et à la litanie de médecins qu’il consultait depuis des années sur le sujet, qu’il cesserait même d’y penser. Il se concentra donc sur Marie-Antoinette. Il n’était guère versé en Histoire de France et ne s’imaginait pas que Marie-Antoinette courant la bagatelle entre verdure (jardins à la française plus que potagers, certes) et bétail (ovidés plus que bovidés, sans doute) s’approchait fort de la vérité historique. Il ne voyait la malheureuse que décapitée. Et les viandes saignantes, c’était catégorique, il n’aimait pas. Alors quoi ? Marie-Antoinette alanguie dans un hamac, se laissant faire la cour par quelque perruqueux… ressac, ciel piqueté d’étoiles et sable chaud ? Non, la perruque ne collait pas, pas plus que la poudre et les robes en berceau, par 35°c. Ou alors, ils collaient trop. Il fallait revenir à des latitudes plus raisonnables. 

 

Il revint donc à son assiette. Pause. Prit une longue inspiration, expira posément comme le lui avait enseigné son kinésithérapeute, et visualisa l’action. Effort de la fourchette, légère torsion du poignet gauche, les dents de l’instrument convenablement inclinées vers l’assiette et le corps du sujet formant angle à 45° avec la table. Le couvert retomba avec bruit sur le rebord de porcelaine. Non, décidément, il ne pouvait pas.

 

Ce n’était pas une question de papilles insensibles, ni de glande salivaire déréglée. Il le savait bien, lui, et cela depuis le début, mais les médecins continuaient à se perdre en conjectures sur la question. Etait-ce le goût, l’odeur ou bien la vue qui le dégoûtait à ce point ? Avait-il une aversion particulière pour les produits lactés (trauma infantile ?), la viande (métaphore sexuelle ?), les légumes verts (névrose urbaine ?), à moins qu’il ne s’agisse d’une allergie généralisée (psychose aggravée ? -sujet à enfermer dans les plus brefs délais-) ? Une existence entière perdue à discourir de son assiette sur un divan n’avait pu répondre à ces questions. Les diagnostics se faisaient de plus en plus flous avec les années et aboutissaient tous à cette conclusion absurde : le sevrer de sa planche de salut. Pour son bien, évidemment. Par souci pédagogique (avait-on idée à trente ans révolus de se refuser ainsi à toute nourriture normale ?), par souci hygiéniste, physique, et il passait les meilleurs. Certes, son obsession avait un effet désastreux sur sa santé. Certes, il risquait de mourir de perforation intestinale, de s’écrouler dans d’horribles souffrances et gargouillis d’estomac, là, près de la table et de la fiole fatale. Mais préférerait-on le voir mourir de faim ?

 

Le maître d’hôtel le guettait. C’était toujours ainsi. Où qu’il aille se réfugier pour tenter, en toute tranquillité, l’expérience effrayante de la confrontation à une assiette pleine, il était  observé par le travers, épié par le menu, moqué aussi, il s’en doutait bien. Sa mère s’adonnait à cette activité de manière on ne peut plus consciencieuse, évaluant ses efforts en fin de repas à l’aune des trajectoires parcourues par sa fourchette. Il s’était brouillé avec tous ses amis pour des histoires de daubes en gelée, de fondues savoyardes et de dîners de mariage. Quant aux relations amoureuses, il va sans dire qu’il en avait vite abandonné l’idée, l’étape restaurant étant absolument incontournable en la matière. Sa sociabilité s’en trouvait limitée à la fréquentation d’endroits où toute nourriture était par essence bannie. Essentiellement dans son cas, le bureau et le club de scrabble où il passait ses soirées à oublier de manger. 

 

Le sevrage l’avait forcé à sortir du bois. Au lieu de se réfugier chez lui pour s’adonner, dans une réconfortante intimité, à son penchant décrié, il devait « manger » à la vue de tous. Le patient se soumettra à la pression de ses pairs en déjeunant et dînant dans des lieux publics. Il avait banni de la liste des « lieux publics » la cafétéria de l’entreprise où il travaillait, ne voulant pas ébruiter un handicap qui l’avait déjà poussé à démissionner par deux fois. Restaient les restaurants. Sa première journée de sevrage s’était passée à établir une liste exhaustive des restaurants, bistrots, brasseries et autres cafétérias de la capitale, et leur ordre de roulement pour une année (c’était la dose prescrite). S’il acceptait de se soumettre à la pression de ses pairs, il refusait l’humiliation de s’y soumettre deux fois et changeait donc de lieu midi et soir, jour après jour, jonglant avec les horaires d’ouverture, les jours fériés, les grèves de métro et les exigences de son compte en banque. Et voilà qu’en dépit de ce programme épuisant, on épiait toujours ses moindres effets de fourchette. Cette fois-ci, c’était le maître d’hôtel, bien au carré, souliers noirs parfaitement vernis posés à la perpendiculaire exacte de la marche métallique qui menait à la réception. Mais c’était aussi bien le bistrotier moustachu ou la serveuse pimpante. Pas un qui ne jetât un regard en coin. Même le laveur de vitres, suspendu dans le vide par un simple baudrier, semblait ne pas quitter son assiette des yeux.

 

Un mot lui fit oublier le ballet des regards. Jus de tomate. Son voisin de derrière venait de commander un JUS DE TOMATE. Il s’agrippa à la nappe, concentrant son attention sur les replis du tissu damasquiné. Respire... Respire.. Respire !! Pense à autre chose. Vite, un truc apaisant. Quelque chose d’heureux. N’importe quoi. Velours rouge, voix chaude. Oui, voilà, quelque chose d’un club de jazz. (Soupir). Tu n’es plus là. Jaaaazzzz…. (Soupir). 

L’éclair d’une chaussure vernie se posant sur une marche métallique le tira de sa vision new-orléanaise. Le maître d’hôtel faisait son entrée, plateau en main. Il reprit plus fort : JJJAAAZZZ… !!!!  Le murmure se mua en vagissement, la nappe qu’il n’avait pas lâchée s’envola : il venait de se jeter sur le serveur. Le plateau oscilla dangereusement, reprit son équilibre. Cling ! fit la fiole de Tabasco en se brisant sur le marbre brillant. Il lui sembla qu’une éternité s’écoulait dans la contemplation du précieux liquide répandu sur le sol. Ensuite, il n’avait rien compris, seulement qu’on le jetait dehors. La vision de l’auréole rouge et or faisait comme une tache de soleil devant ses yeux.

 

Il n’aurait su dire comment il était rentré chez lui. Il avait dû errer longtemps, le réveil marquait presque deux heures du matin. Il s’assit devant une partie de scrabble entamée la veille. La partie n° 547 du Manuel du parfait scrabbleur. Mais l’adversaire était décidément trop fort et lui, trop peu concentré. La cuisine l’attirait désespérément. Les placards ne contenaient pourtant pas ce qu’il cherchait, il ne le savait que trop bien pour avoir consciencieusement aidé sa mère à en éliminer toute fiole suspecte. Mais c’était plus fort que lui : en dix minutes, il mit son appartement à sac. Rien. Rien derrière les radiateurs. Rien dans le réservoir des WC. Rien, pas une goutte de Tabasco. Nulle part. Il allait devenir fou.

 

Il se précipita sur le scrabble, balaya d’une main les jetons du plateau, remit celui-ci dans la boite, y jeta les lettres et embarqua le tout. Dix secondes plus tard, il sonnait comme un forcené chez son voisin de palier. Ce dernier, insomniaque et coutumier des sautes d’humeur de son voisinage, l’invita fort cordialement à entrer. Ils s‘attablèrent sans un mot et entamèrent la partie. Le plateau se remplissait rapidement. Le voisin, piètre joueur, se laissait en général battre sans rechigner. « Scrabble », lança-t-il pourtant après un bon quart d’heure, et de poser, l’air triomphant, P, I, M, E, N, T, E, lettre à lettre sur le plateau. Notre homme frissonna et contempla son jeu : Q,U, I, N, A, T, P. Qui font PIQUANT. Mot compte triple. Ses mains furent prises d’un léger tremblement en plaçant les pièces. L’autre renchérit avec ARDEUR mais le TOMATES qu’il venait de piocher l’obnubilait tant qu’il ne le remarqua même pas. Tentant de se concentrer, il réussit pourtant à poser ce nouveau scrabble. Silence. Il fixait le plateau sans parvenir à détourner le regard. « Dîtes-moi, TABASCO, vous prenez ou pas ? Je sais bien que ce n’est pas très régul… ». Le voisin n’eut pas le temps de finir sa phrase. Cling ! L’auréole rouge et or faisait comme une tache de soleil devant ses yeux.

 

AC Legendre

 

 

 

 

 

jeudi, 17 septembre 2009

solitudes parallèles

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Solitudes Parallèles 
  par/Marin Dupondt

J’écoute les canons de Pachelbel et je me souviens de ta chambre d’adolescent, de nos mains entremêlés, de nos sangs mêlés ce soir de novembre, des saisons qui se suivaient, du lycée, des diplômes presque manqués, de l’amour presque réussi, parfois, après la bière.
 

Les canons Pachelbel n’ont jamais quitté mes soirées solitaires ; et chaque fois au creux d’une note l’image de ton visage se dresse devant mon regard blême.
 

Pachelbel, mon amour, berça notre amour, notre adolescence, qui n’était qu’une enfance, qu’un rire entrecoupé de silences, comme la vie est un long jour entrecoupé de nuits, comme l’amour est un désert traversé d’oasis. Partout, Moscou, Auckland, Montréal, Pachelbel m’a suivie. Aucun corps ne ‘a remplacé. Je n’ai plus jamais pu sourire en soupirant, je n’ai plus jamais pu rire en me disputant, tu es irremplaçable... 

 


I Hélène

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Montréal est glacée. C’est triste d’habiter une ville glacée. Mais Montréal fut longtemps un rêve lointain, mon rêve américain, et lorsque je marche dans les rues de sa nuit aux milliers d’étoiles artificielles, je songe au rêve profond et angoissé de cette adolescence, qui s’éloigne un peu plus chaque jour, et dans les vitres des cafés animés j’observe la silhouette sombre que l’adolescente n’aurait pas décriée. Je ne parle malheureusement que de la silhouette, loin des détails du cœur et de son traître, le visage. Mais j’aurais pu tout rater. 
 

Le premier soir long et libre depuis plus d’une quinzaine. Alors, manteau épais de solitude et rouge à lèvres trop rouge, je marche dans l’architecture étrange de Montréal. Une rue s’ouvre sur une autre, et cela depuis le coin de ma rue. Inutile, cependant, de me mentir ; ce n’est ni le hasard ni la géométrie de la ville qui m’ont amenée jusqu’à la rue dans laquelle je m’engouffre. C’est ce whisky de merde. Mon inconscient ridicule. Une tendance masochiste refoulée. La poisse.
 

-Merde.
 

Non, d’habitude je ne parle pas toute seule. Ou un mot de temps en temps, dans la cuisine, le matin. Lorsque je suis en retard. Ce mot que je viens justement de prononcer, et dans froid glacial, l’insulte est sortie enveloppée de fumée. Montréal est vraiment glacée. Mais, pas de fumée sans feu, dit-on ; j’allume une cigarette. Et je continue dans la rue.
 


Et comme il y a un an, chaque soir, lorsque mes pas me rapprochaient de l’immeuble, les poumons se compriment et le souffle se fait rare et infiniment court. Seules mes jambes continuent. Je marche, donc je suis.
 

La rue, belle et froide, aux traits réguliers, un peu trop réguliers, est à peine éclairée. Sur le plafond noir la lune sourit vaguement. Je suppose qu’il habite toujours là.
 


Je me souviens d’un chant russe. Au café Pouchkine, chocolat moelleux et lèvres glacées, mon amour blême en face de moi et la peur de repartir.
 


Il y a un an nous nous voyions tous les soirs. Il enquêtait sur les méthodes de recherche des personnes disparues pour publier un dossier spécial à la fin de l ‘année dans son journal. Tom est un journaliste à la mode, pas bête mais trop branché pour être vraiment intelligent. Beau, mais trop branché pour être vraiment séduisant. Et pourtant, comme je suis très stupide et que, comme je l’ai dit plus haut, je soupçonne la poisse de s’intéresser particulièrement à mon cas, j’étais tombée un peu amoureuse de lui –je dis un peu, mais je n’ai pas plus que le sens de l’orientation la notion des quantités-, et pendant deux mois je l’ai rejoint tous les soirs, tard, dans son petit appartement, où il me racontait les histoires sordides qu’il apprenait au cours de ses enquêtes. Je ne lui racontais pas le scénario que j’écrivais alors. Je le laissais parler, puis nous nous couchions et nous faisions l’amour jusqu’à l’aube. Et je partais le matin en me disant que tout n’était pas parfait. Mais je ne savais pas ce qui me manquait.
 

Il faut dire que je m’étais engouffrée dans cette relation avec ce presque inconnu, juste après avoir eu la bêtise de faire une déclaration d’amour à une très bonne amie, Yéléna Kanikavic, qui m’avait tout simplement, en guise de réponse, renversé une carafe d’eau sur la figure en m’enjoignant sévèrement d’arrêter mes conneries. 
 

Beaucoup ici vivent de souvenirs. Beaucoup viennent d’ailleurs. Mais il ne faut pas croire que ceux d’ici, débarqués il y a quelques siècles, ne sont pas dévorés de l’intérieur du sentiment de l’exil. Il y a des terres qui ne vous adoptent jamais. Il y a des cœurs qui ne s’installent jamais. Et beaucoup ici ont le visage d’une Amérique disparue, d’une Amérique assassinée. Survivants d’un autre monde, orphelins délaissés par les esprits du ciel et de la terre, ils déambulent eux aussi au creux de la ville, blessés pour l’éternité.
 

Combien de secrets pleurés le fleuve Saint Laurent n’a-t-il pas reçu en dépôt, et que ne recèle-t-il pas, fidèle et modeste serviteur des ombres du passé, qui coule pour toujours entre les rives de l’avenir ?
 

Me voilà à la hauteur de l’immeuble où vit Tom, sur le trottoir d’en face. Je m’engouffre dans une cabine de téléphone aussi glacée que la rue. Malgré ses vitres épaisses et fumées. Sur un rebord défoncé du mur, un sac et un paquet de cigarettes ont été oubliés. Je n’ouvre pas le sac. Mais machinalement je vérifie que le paquet est vide. Non. Il reste quelques cigarettes et un briquet. Merci beaucoup. 
 

Mes doigts engourdis par le froid font basculer difficilement la pierre du briquet, engourdie elle aussi. Je tire quelques bouffées et compose le numéro de Tom. Je soupire, consciente de faire une connerie. Mais que diable, la vie est courte et la raison ne lui confère pas grand intérêt. Pourquoi regretter les conneries, quand elles ne nuisent qu’à l’ennui ?
 


Et je me souviens d’un chant russe. D’un amour mort dans une chambre grise. D’un homme éteint dans un lit défait. D’une fenêtre ouverte sur le passé.
 


Je ne sais pas qui es Tom. Sais-je au moins qui je suis ? Trop de villes, trop de gens, trop d’emplois, trop de vide. Il parait que la vie est chaude en Amérique du Sud. D’aucuns me parlent des soirées de pisco et de salsa, où ce n’est pas les humains qui dansent le tango, mais le tango qui danse les humains. Et l’on me parle de mots qui sonnent comme des accolades au soleil, mais de là-bas rien ne m’appelle. 
 

On est du Nord ou du Sud, du chaud ou du froid, et mon cœur se consume à aimer le gel sur les toits. J’aurais voulu peut-être, j’aurais aimé sans doute tourner dans le tournoiement des cœurs brûlants et chanter besame mucho les soirs tièdes dans la ville nonchalante. Mais les longs couloirs glacés de Moscou ont gravé sur ma peau l’empreinte du silence et des tristesses chuchotées, entre deux verres, au coin d’un bistrot mal chauffé. Montréal la demi latine, Montréal seul sait me consoler, Montréal sait me rappeler, parfois, quand elle pleure de froid, quand elle craquelle, les caresses russes d’autrefois. 





Et je me souviens d’un chant russe. D’une cithare qui l’accompagnait. De paroles que je ne comprenais qu’à moitié. D’un cortège maigre et désolé.
 


Et je me souviens d’un chant russe. Je n’ai rien compris du passé. J’ai quitté Moscou la glacée. Montréal a su me garder. 
 

Oui ?
 

Salut, Tom.
 


 

C’est Hélène.
 

Ah, quelle surprise…
 

Tu avais reconnu ma voix ?
 

Je n’y croyais pas.
 

Euh, et bien… Je passais par là…
 

Tu es dans le coin ?
 

Oui. C’est drôle, non ?
 

Tu veux passer ? Non, je vais te rejoindre, je suis resté enfermé toute la journée. Tu peux m’attendre dans un café ?
 

Je sors de la cabine, pénètre à nouveau dans le froid. Je me souviens de la cithare qui accompagnait le chant russe, et de cet homme aux longs doigts fins, ces longs doigts fins qui, tout le jour, caressaient les cordes, et la nuit caressaient mon corps.
 

Une minute plus tard, je m’installe au Rêve Québécois. Un rade pourri que je connais bien. J’y ai assez attendu Tom. Le café est affreux, les néons criards, le patron désagréable. 
 

Mais la première gorgée de mauvais café bien chaud m’emplit de courage. Et cinq minutes plus tard, Tom pousse la porte du bar et vient s’installer en face de moi.
 

Il n’a pas changé. 
 

Et là, second chapitre, le premier sur Daniel ?
 

Nous sommes tous deux vaguement gênés… Tom, toujours mondain, commence la conversation. Il m’interroge sur mon travail.





Je me souviens de paroles que je ne comprenais qu’à moitié, des paroles de chanson qui rythmaient l’air de cithare, et des paroles murmurées au creux de la nuit. Du plus profond de mon être je recevais sans les comprendre ces paroles russes, elles atteignaient des parties de mon être dont je n’avais jamais soupçonné l’existence.
 

Je me souviens d’un cortège maigre et désolé. Quelques humains glacés, un chien maigrelet, sous la pluie russe. Comme la banlieue de Moscou était malade… Des jeunes filles se prostituaient dans les bars pour se payer leur rouge à lèvres et pour payer les cigarettes de leurs amants brutaux et rugueux. Un bus livide passait de temps en temps. Le morne cimetière avait quelque chose d’orthodoxe et quelque chose de communiste. Je savais que je passais mes derniers temps à Moscou. Adieu, Piotr. Adieu, la musique de Kino et Victor Stoy. 
 

 

Quand on décide de vivre pour l’amour, on s’engage pour une vie de vagabond. 
 

 

II Daniel
 

 

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Il referma le journal sans le lire. Lassé, écoeuré. Par la vitre du bistrot il vit que le ciel était aussi maussade que lui. 
 

Il vivait dans un studio, pas loin des quais, au bout du cinquième arrondissement. Cela faisait deux ans qu’il était parti de chez sa mère et qu’il s’entretenait tant bien que mal, publiant deux ou trois articles par ici, effectuant quelques recherches pour un éditeur, ou gagnant des concours de poésie. Il avait trente-deux ans, ce studio qu’il louait, un ordinateur, une machine à café et la vue sur les toits de la ville. Quelques autres choses aussi, un fauteuil en paille, à bascule, sur lequel il se balançait en écoutant des disques de Rock ; un congélateur et quelques poêles, de la vaisselle, des habits dans un placard et une collection de boîtes de parfums.
 

Il s’appelait Daniel, Daniel Leblanche, et il avait fini par se faire à son nom. 
 

Bien sûr, se disait-il ce matin là, au petit bistrot du coin de la rue, en face d’un café serré bien chaud, bien sûr, si l’adolescent que j’étais pouvait voir ce que je suis devenu, il se suiciderait. Mais qu’est-ce qu’il connaissait de la vie ? J’ai un studio et de quoi me payer à manger et des cigarettes. J’ai quelques amis que j’aime. Je parle avec des gens, au bistrot ou quand je travaille… 
 

Mais l’image de l’adolescent d’il y a plus de dix ans l’obsédait. Qu’avait-il changé au monde, à la société ? D’un certain point de vue, il n’avait rien trahi des idéaux de pureté de sa jeunesse. On ne pouvait pas dire qu’il s’était jeté dans le libéralisme à corps perdu, ni qu’il avait renoncé à penser pour penser comme il faut. Mais il sentait confusément que ce jeune homme imberbe aux rêves de gloire et d’anarchie, s’il revenait, tel un fantôme, constater le résultat de ses révoltes et promesses de dix-sept ans, regretterait immédiatement les petits appartements aménagés autour de la télévision et les quinze jours annuels aux Seychelles que ses camarades de lycée et de rêveries avaient tous finit par obtenir. Et cela révoltait Daniel, alors qu’il trempait ses lèvres dans la petite tasse brûlante, assit en vitrine, les yeux dans les pieds des passants. Comment ce petit merdeux s’était-il permis des injonctions aussi radicales et effrontées sur la société quant au fond, il aurait tout vendu pour la moindre reconnaissance sociale ?
 

Ce dédoublement entre Daniel et le jeune garçon qu’il avait été le rendait mal à l’aise. Mais il savait qu’il ne chercherait pas à noyer cet antagonisme dans l’alcool – il buvait pour écrire, pas pour oublier-, ni dans une quelconque course vers une vie plus installée. A quoi bon ? Il ne s’en sentait pas capable. Le voyage intellectuel était tout ce qui lui restait, et, ayant raté les études qu’il avait voulu faire, il le pratiquait en free style, comme disent les musiciens, cherchant plus à penser profondément qu’à penser intelligemment. 
 

Il finit son café, en commanda un second (il avait gagné quelque argent récemment), et s’engouffra dans sa chaise et dans ses pensées. 
 

Il se rendit bientôt compte que, pour la première fois de sa vie, il était démuni ; il ne pouvait penser seul. Il ne pouvait être à la fois lui-même et ce qu’il avait été. La rupture était-elle trop grande ? Daniel ne pouvait répondre à sa question à la place de l’adolescent danieL. Il ne pouvait non plus retrouver quelqu’un qui était mort, sans être mort. Il n’y avait même pas de cadavre ! Il alluma une cigarette, et sourit, malgré la crise d’angoisse qui s’éveillait. Un tel geste, au moins, le rapprochait de danieL. Allumer une clope, le matin, au bistrot, pour accompagner un café. Une solidarité surgit entre l’homme raté et l’adolescent chargé d’espoir. 
 

Et dans le ballon de fumée de la première bouffée, Daniel trouva un ultime espoir. Et si danieL vivait toujours ?
 


La vie dans la ville, le fil des jours et des saisons malades, les instants qui font mal et ceux qu’on voudrait prendre, pour les blottir au fond de nous et les revivre incessamment, comme une drogue, tout cela meurt à chaque seconde, effacé par la pluie. Et chaque fois qu’il pleut, tout est perdu. Vous souvenirs brûlants comme vos hontes insensées.
 

Il pleuvait quand Daniel sortit du bistrot. Les rues n’étaient pas trop remplies. Il voulut marcher sous la pluie, pour qu’elle noie les angoisses naissantes. Il hésita, son regard oscillant à gauche, à droite, en face…En face était blanc et vide, échafaudages dans une brume blanche et terrasses de café désertes. Il s’élança. Il parcourut un dédale de ruelles sales, de poubelles et d’échoppes criardes, jusqu’à ce que la lassitude d’un spectacle trop imprégné du quotidien, aux relents d’un passé sans mythe ne l’amène sur les grands boulevards muséifiés, aux couloirs d’arbres malades et dignes, du septième ( ?) arrondissement.
 

Daniel marchait sous la pluie, de sa démarche un peu à part, à la fois rapide et traînante. Il pensait à danieL. Aux rêves de musique et d’écriture, d’anarchie et d’amitiés. Il essayait de reconstituer la vie et la pensée de l’adolescent, dont il avait brûlé tous les cahiers, un soir de désespoir. Il ne pourrait plus relire ces pages, griffonnées fiévreusement pendant les très longues heures de cours au lycée, ou la nuit, quand il ne dormait pas. Il essayait de se souvenir des amis de l’époque, mais ceux qu’il n’avait plus revus étaient presque effacés. Des bribes de visages lui revenaient, flous, presque délavés. Des regards, surtout, ou des rires pleins d’acné. Quant aux quelques garçons qu’il n’avait pas perdu de vue, leur air sage d’adulte dynamique, d’animal de zoo pensant, ne l’aidait pas à faire revivre une jeunesse violente d’espoirs et d’angoisse, de désir d’exister ou de mourir, somme toute banale.
 

Trempé, calmé, il prit le chemin du retour. Il ne revint pas sur ses pas ; les quelques fois où il était rentré d’une promenade par le même chemin, l’inutilité de ces milliers de promenades qui rythmaient sa vie lui était apparut tellement clairement qu’il ne s’y risquait plus jamais. 
 


Paris revêtu de son brumeux manteau d’hiver, Paris s’enfonce, plus profond chaque jour sidéral, dans l’abîme incolore du froid. En remontant chez lui, il vît par la fenêtre que la ville paraissait une longue déchirure entre le gris du ciel et celui des trottoirs. En rentrant chez lui, il se fit un café. Pour ne pas voir que la cafetière était épouvantablement sale, il ne regardait pas ses gestes. Il passa la matinée à boire du café et à songer à écrire. C’était toujours ainsi : quelques heures d’auto-encouragements étaient nécessaires pour se mettre réellement au travail. Mais plutôt que d’écrire l’article qu’on lui demandait, il retraça ses errances mentales de la matinée, et se demanda en quelques phrases tragiques, comment rendre sa vie un peu plus attrayante à ce danieL imaginaire, qu’il avait été et dont il ne supportait pas le mépris supposé. 
 


Il aurait eu des frères et sœurs, il aurait été le raté de la famille. Il en faut bien un. Le sacrifié, quoi. Mais raté unique, ça c'était dur à assumer. Et à infliger.
 


Il s’endormit à l’aube.
 

Lorsqu’il s’éveilla, au déclin du jour, une fraîche odeur de propre flottait dans le petit appartement. Il en fut si surpris qu’il sortit de son lit, et eut le bonheur neuf et intense d’être accueilli, dans la cuisine, par la cafetière prête à l’emploi. Il se prépara un café, en sifflotant, qu’il but en regardant par la fenêtre Paris qui allumait ses feux artificiels, et les passants courrotant dans la rue, entre les échoppes et les bistrots. Au bout de la rue, de la vieille bouche de métro jaillissaient des dizaines et des dizaines d’êtres humains en manteaux et bonnes chaussures, qui se répandaient ensuite sur la petite place.
 

Il lava sa tasse, et compta les pièces de monnaie dans ses poches. Il restait de quoi boire un kir, ou autre chose, dans un café inconnu. Alors, pris d’un rêve nouveau, il se coiffa, enfila son manteau, et ouvrit sa porte.
 

Et il s’élança dans les escaliers, pris d’une fureur de vivre, d’être bien, avec l’espoir haletant que la nuit serait belle et sombre, que les rues brilleraient sous les lampadaires oranges et qu’au creux de la ville, d’un échange de regards, du battement d’aile d’un pigeon ou des talons d’une femme jaillirait à nouveau l’envoûtante sensation qu’entre le rêve et le trottoir une alchimie se meut.
 

A suivre...
 
Marin dupondt

 

 

 

dimanche, 13 septembre 2009

Les vertiges

 

par Alexandre Loisnac

 

Ce n’est pas sans fierté qu’elle s’avouait ne pas avoir mangé un seul feu rouge depuis plusieurs mois. L’idée de son rétablissement lui faisait souvent battre les flancs à tout rompre et lui prodiguait une joie louche et fugace. Si elle arrivait à se passer des feux rouges, ce serait gagné. Malgré leur goût fruité, ceux-ci lui avaient causé tellement de nausées qu’ils lui semblaient représenter le symbole idéal de ses excès. En se privant de ce pêché mignon, elle était certaine d’arriver également à se passer avec facilité des mets plus aisés à digérer : tickets de métro goût chlorophylle, écharpes à l’anis ou à la violette, rayons de soleil acidulés et autres flocons laiteux de nuages.  
 

Cependant, un après-midi qu’elle déjeunait d’un œuf mollet parsemé de persil, une fiole de Tabasco, sans qu’elle en sut la cause, tomba sur les tomettes et, bien que robuste et charnue d’aspect, se brisa bêtement. Ce bris, au son si stupide dans sa cuisine vide, fut un tocsin à sa raison. Elle fut engloutie par le retour de ce qui pétrissait par trop ses habitudes. En observant le sol constellé d’éclats rougeâtres, tentant de distinguer les fientes de sauce du rouge des tomettes, elle sentit très vite au bout de ses doigts une foule de piments rampants. Elle brûlait de s’ôter les ongles à la tenaille tant ils lui semblaient bouillir. La violence inattendue du son né de la chute de cette fiole si sotte, éclatée d’une vulgarité oisive, lui laissa aux sens une musique d’effroi. Ce furent ses oreilles intérieures qui souffrirent, celles qui entendent tous les sons inutiles et obsédants, celles qui nient tout silence, tout repos. D’un coup, jusqu’au bruit de sa manche frôlant le rebord de la table sembla un crissement de papier de verre. Elle s’entendit déglutir en torrent, le cliquetis de l’horloge, semblable au mouvement lourd et agressif d’une usine en marche, lui enfonçait des myriades d’épingles entre les cheveux, une chaleur malsaine lui emplit le visage. Elle se serait gratter jusqu’au sang si elle n’avait pas été si effrayée par le chaos sonore qu’aurait pu produire un seul de ses mouvements. A cet instant, un seul chuchotement l’aurait fait hurler. Elle n’avait aucun silence en elle. 
 

La fatigue la prit, très lourde, et elle y trouva une excuse pour se blottir dans son fauteuil, laissant les affres physiques de l’épuisement du corps prendre la place de ses efforts mentaux. 
 

La seule chose qui l’apaisait, dans ce grand fauteuil où elle se cachait comme une vieille chatte, était quelque chose d’un club de jazz. Les furies calmes de ces atmosphères qu’elle fantasmait lui semblaient la parfaite image inversée de ses délires. Là-bas, la folie se rêvait bonne. Les sièges étaient de cuir et non de velours, la fumée dans l’air et non au crâne, la musique libre mais sage. Elle souhaitait plus que tout au monde que ses terreurs soient aussi maîtrisables que des envolées de trombone, qu’elle puisse en jouer pour les faire retomber dans le tempo cadré de thèmes inébranlables. Alors voilà ; quand lui venait le mauvais air, elle entrait dans la boîte de jazz. Elle évitait à tout prix de poser ses yeux ailleurs que sur les rayures de velours du grand fauteuil qui lui servait de nid, de peur que ses pupilles ne sortent d’elle pour aller s’éclater sur la matière des murs, du sol ou de n’importe quel objet alentour. Elle était seule dans ces instants, aussi seule qu’une agonie. Le jazz pouvait durer des heures, autant que ses sueurs d’esprit. 

*** 
 

 

Il lui venait à l’esprit le bruit de la mer, accroché quelque part sur sa montagne, un flux et un reflux presque soupirant de langueur. Il avait parcouru un bon nombre de massifs, chaque été, et trouvait dans ses escalades solitaires une incubation à son appétit sexuel. A chaque pic gravi, il redoublait d’ardeur charnelle pour quelques mois, laissant dans son sillage urbain des nuits moites à n’en plus finir. Il lui suffisait de quelques minutes, chaque année. Après plusieurs jours de marche, cherchant à s’isoler au plus des populations des pays et régions qu’il parcourait, il se trouvait une face immense et compliquée de quelque mont sauvage. Il commençait alors sa descente, parfaitement harnaché et, à l’endroit et au moment propices, se collait à la paroi de pierre, cherchait à l’agripper par n’importe quel moyen et l’écoutait le dominer férocement. Les centaines de mètres cube de rocaille le pénétraient lentement et il sentait parfois une érection encombrante lui couper le souffle, pendu à sa corde, fondu à une façade terrifiante. Il descendait alors sur un vague terrain plat, glacé, hagard, et il lui prenait parfois des jours pour retrouver la route des hommes depuis le perchoir où il finissait ses étreintes. Ces expéditions étaient véritablement dangereuses et nul doute qu’aucun cercle d’alpinistes n’aurait cautionné ses voyages, cette recherche de la solitude complète, l’absence totale de moyens de communication avec laquelle il prenait la route et les acrobaties d’apparence insensées et périlleuses auxquelles il se livrait.
 

Cet été, pour la première fois, il entendait la mer à l’approche du fantasme. Ce paradoxe le rendait incroyablement impatient, il sentait ses hanches se raidir de fougue et lui revenaient en plein membres les lentes pénétrations de ses nuits parisiennes, les feulements contenus du plaisir des filles qu’il ramenait chez lui, le goût de mercure qu’il sentait dans leur bouche au moment de leur orgasme si patiemment amené.         
 

C’est surtout cette femme de quarante ans à laquelle il pensait. Elle avait des cheveux roux et des yeux un peu fauves et dorés. Ils sont restés voisins pendant des années, comme s’ils avaient vieilli ensemble dans leur chair, pris ensemble, à quelques portes et étages d’intervalle, une maturité des muscles et de la peau qui rend le toucher si profond. Il était certain qu’elle le guettait et il passait de longs moments à penser l’odeur de cannelle de ses cuisses. Il se voyait atterrir chez elle rudement, à une heure incongrue, deux heures et demie du matin, et elle l’attendrait, grandie de haine et d’un désir poivre et sel irrésistible. Il la voulait franche, sans aucune espièglerie de gamine, puissante de remous tièdes, déguisée de seins écarlates du fait d’une lumière de mauvais goût. Il voulait son bordel d’une nuit sombre au goût méchant.      

Il était certain qu’il ne l’aurait jamais depuis son déménagement. Il s’était installé à l’ouest de la ville, sûr que les beaux quartiers donneraient plus de mal à ses chasses. A tort. La dernière fille dans laquelle il a mordu était cette enfant d’à peine dix-neuf ans, à la peau blanche de céramique, dont même le contact était froid. Ses cheveux noirs et brillants, coiffés dans un mouvement suranné, lui donnaient un charme idiot qui lui plu. Il s’est dit qu’elle n’était sans doute pas vierge, une petite bourge conne qui aime la queue, et ce dès l’instant où elle a posa son soulier noir vernis de fausse écolière sur le rebord métallique de la marche du train de Deauville. Son absence totale d’obligations professionnelles, il vivait d’une rente récente et méritée, lui autorisait à attendre plusieurs jours le retour des trains de Deauville. Elle le reconnu aussitôt. Ils ont fait l’amour debout. Elle a gardé les yeux serrés tandis qu’il portait sa flamme en elle, des heures, jusqu’à ce qu’elle jouisse plusieurs fois, sans un bruit. Lui-même tremblait fortement et se forçait délicieusement à entretenir ce silence poussif, exquis, qui lui procura un brasier sans nom.
 

Et là lui vient le bruit de la mer, il fait frais et il ne connait pas le nom de sa montagne. D’un mouvement brusque il détache les lanières de son baudrier. 
 

Il tomba à la renverse dans le vide, en faisant malgré lui une culbute ridicule dans les airs. Il ne pensait à rien, et le choc sourd de ses os sur les roches n’a rien secoué. Son baudrier restait pendu plusieurs dizaines de mètres au delà, se balançait mollement d’avant en arrière, puis s’arrêta clairement. Un éclat de soleil torve tissait l’ombre d’un bassin sur la paroi.             

***
 

 

Ni mer, ni montagne. Tout au plus de vagues collines épargnées des usines. Quelques fragments de forêts sombres, des nuits d’été aux encres de novembre. Elle trouvait son absolu où on l’avait élevée, dans les contreforts ennuyeux du pays lorrain. Ce paysage lui confiait un ressac particulier, un flux et reflux d’étranges terrils, d’une mer de poussière figée qui, à trop outrer les bois, finit par en faire partie. Si bien que ces minables reliefs forestiers perdraient tout charme à ses yeux hors la majesté d’agonie des séquelles ouvrières auxquels ils offraient écrin.
 

Peut-être se demandait-elle ce qu’il y avait au-delà des buttes boisées, sans doute avait-elle l’aiguille de l’élan qui venait lui irriter les habitudes. Alors quoi ? Et bien, quitter ces douceurs, les chaleurs fruitées des mois d’août et l’odeur de la terre du jardin ? Quitter son père courbé sur la bêche, aux sueurs élégantes des soleils de mirabelle ? Prendre gentiment congé de sa mère et du café de quatre heures, de la partie de scrabble et des dentelles ? Peut-être le jardin aux allées en pente raide lui semblait-il maintenant moins saugrenu d’aventures. Pas vraiment une révolte au fond, plus un fait de la vie, c’est vers Nancy que les chosent arrivent pour les jeunes filles curieuses de la région.
 

La plage de Warnemünde en fin de soleil donnait des horizons d’iode à sa raison. Sur sa serviette de plage, en joli bikini, elle sentait son flot de jeunesse s’épanouir auprès de l’onde marine d’une exotique RDA. Son compagnon s’était éloigné, parti cherché de quelques boissons, et elle s’exclamait de l’intérieur sur où l’avait mené ses années appliquées d’études, ses sympathies pour l’Est. En regardant le sable un peu sale alentour, elle se rêvait un hamac sur une plage immaculée, balançant mollement une nuit tropicale. Elle se pensait un air d’agrumes nouveaux et de faible brise tiède. La vie à venir lui semblait accueillante et rapide, pétrie d’une confiance sensible dans les faits. Tout s’offre et se prend, croyait-elle. En entendant les pas de son étranger, tenant dans chaque main une bouteille de bière, sur le sable compact de marée basse, elle se crû folle, d’amours impatientes, de regrets ignorés.  

 

Alexandre LOISNAC

 

 

vendredi, 28 août 2009

La ville de perdition

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« La ville est morte, faite de choses mortes et pour des morts. Elle ne peut pas produire ni entretenir quoi que ce soit. Tout ce qui est vivant doit lui venir de l’extérieur. Ce qui est une évidence pour la nourriture, mais également pour les hommes. On ne peut assez répéter que la ville est une vaste mangeuse d'hommes. Elle ne se renouvelle pas de l'intérieur, mais par un import constant de matière fraîche extérieure. »
Sans feu ni lieu, Jacques Ellul

 

Je me suis souvenu cette nuit, alors que la ville illuminée de Zurich révélait ses visages nocturnes, ceux qu'elle cache le jour parce qu'ils sont trop bizarres, je me suis souvenu des livres qui parlent de la ville, de la ville de perdition.
J'ai eu un ami, dans le temps, qui s'appelait Frédéric et qui venait d'une campagne lointaine, là-haut dans la montagne, pas de là où les monts deviennent bleus et dominent les nuages, mais à la frontière des moyennes et des hautes montagnes.
Frédéric était venu à la ville pour travailler et il avait connu cette empire urbain qui prend certains coeurs, les entraîne dans une valse effrénée qu'ils ne peuvent plus jamais abandonner.
Au bout de quelques années, Frédéric était devenu un citadin dépravé, et aux yeux de sa famille des hautes collines, un étranger.
Il en souffrait. Parfois, à la fin des dîners, quand les autres étaient partis et qu'il ne restait que ceux qui n'avaient pas de masque social, il en pleurait.
Alors on buvait ensemble jusqu'au comas éthylique.
Cette nuit, j'ai repensé à Frédéric ; j'ai repensé à tous les livres que j'ai lu et qui parlent de cette perdition. La ville qui mange les gens, avale les âmes et les vies.
Des livres d'auteurs tchouktches. Peuple de Sibérie presque entièrement détruit, mais dont des voix émergent encore, en langue tchouktche ou en langue russe, pour conter les contes cruels des individus échappés d'un monde rassurant et mort, broyés dans la grande ville. Avez-vous lu Unna, de Youri Rythkéou ?
Des livres d'auteurs quechuaphones, conseillés par Katharina F-B, notamment les nouvelles de Porfirio Meneses (Achikyay willaykuna), mais d'autres aussi, qui racontent l'Indien venu à la ville et mangé par elle.
Le livre d'Alan Paton, Cry, the beloved country. Un pasteur noir quitte son pays pour venir à la ville magique, Johannesburg. La ville qui a dévoré son fil unique. Car Absalom, fils de pasteur, est venu à la ville, a vu des prostituées, a essayé de travailler, à subi le racisme, a tué un Blanc.
Noirs & Blancs se donnent la main pour conjurer l'horreur de la grande ville raciste, violente, luxurieuse.

C'est si simple de se perdre dans la ville. Il suffit d'un moment de faiblesse et alors on tombe de l'autre côté, du côté sauvage. Celui que chante Lou Reed. Le côté dont on ne revient jamais, parce qu'il entraine les sens au delà des sens interdits dans une danse qui mélange les sens.
J'ai essayé de me remémorer la chanson de Simon & Garfunkel, The Boxer. J'ai demandé à mes frères de m'apporter un disque pour la réécouter. 

J'ai repensé à Rocky 1, le grand film de Sylvester Stallone, et à Fat City, l'immense film de John Huston.
Un moment de faiblesse, c'est la rupture. La sagesse est morte. La société vous quitte. Vous marcherez désormais dans son ombre.
J'ai repensé à Breakfast at Tiffany's. Truman Capote se projette dans son narrateur, jeune gars du Sud qui débarque à New York pour être écrivain et découvre, par l'intermédiaire de sa voisine, un monde de luxe, de paillettes, de tromperies, d'illusions, où, de temps en temps, au bord d'un instant fragile, en instance, une vérité bleu ciel éclate.

Depuis les Romains, le thème de la ville de perdition est inépuisable. Pourquoi le trouvé-je magnifique ? Parce qu'il ressemble au thème de l'enfance perdue dans la noyade adulte.
De Quincey et ses Confessions d'un mangeur d'opium : les jeunes filles (Ann... ma soeur Ann...) qui s'y engloutissent encore plus que lui, parce qu'elles sont encore plus pauvres, et du mauvais côté du genre humain – du côté violé.
Elise ou la vraie vie, belle histoire d'amour de Claire Etcherelli. Elise quitte sa ville de province pour venir être ouvrière à Paris. Elle y découvre la lutte des classes et la lutte des races. Elle tombe amoureuse d'Arezki, algérien menacé, qui l'aime aussi.
L'attrait des plaisirs, de la gangerosité, de la luxure. Nuits sauvages et incendies de corps. Aubes blanches et gueules de bois. Alcool, sexe, breuvages, étreintes... Poudre dans le nez et poudre aux yeux.
Tout cela m'a bien détruit. Tout cela a bien détruit mon cher Frédéric. Où est-il aujourd'hui ? Il erre sans doute quelques part, dans notre ville, ou dans une autre, encore plus grande. 

Nous nous retrouverons au paradis des anges déchus, auquel nous ne croyons même pas. 

La ville corruptrice qui transforme les jeunes innocents en maîtres de crime ne mourra jamais. Nul doute qu'elle s'exportera sur Mars, et bien plus loin, dans des temps à venir.

On voudrait dire à ceux qui jugent : la ville de perdition, vile, servile malgré elle, est pourtant mille fois plus artistique que vos sentiers battus. 

 

Axel RANDERS

(2007)

 

 

samedi, 01 août 2009

Dans l'avenue Desbordes-Valmore

 grue potain

 

La rencontre irréelle, mais vraie, de Claire Carmen Elisabeth Soledad Dos Santos Brazil Caravalhes et Joan Clark, des années après…

 

Sur Los Angeles II, en 2115, dans la fraîcheur inattendue des arbres, deux femmes marchent et discutent. Elles attendent de croiser un chevalier et son enfant. Il s’agit du demi-frère de celle qui a les cheveux blonds, François II, et de son fils Neptune. 

Joan a les cheveux roux mais ses yeux sont verts comme les étangs. Le vert des yeux de Claire tire vers les feuilles des arbres quand l’été bat son plein. Leurs voix éclatent, se taisent. Leurs voix éclatent, se taisent. Les cours de récréation sont loin dans le passé. 

Elles se souviennent leurs 13 ans, de leur rencontre, de leurs amours adolescentes et de leur séparation… Après un an d’amour passionné, caché à tous, elles s’étaient tirées les cheveux, donné des gifles, haletantes de colère, mais ne peuvent se souvenir pourquoi. Elles ne s’étaient plus parlées jusqu’au dernier jour de la classe. L’année suivante, leurs parents les avaient inscrites dans des écoles différentes, dans des pays éloignés. Elles ne s’étaient plus revues. Et chacune dit ce qui a suivi. Pour Claire, des années de révolte et de découverte de la vie, par les sentiers que prennent ceux que la grande porte du monde refoule. 

Pour Joan, de brillantes études scellées par un diplôme de droit lui donnant accès aux professions les plus prestigieuses de la voie lactée.
Elles viennent de se retrouver et sont calmes et émues. Le fantôme d’un amour mort hésite à revenir. Il s’en va. L’amitié naissante sur l’avenue Desbordes-Valmore (renommée l’année dernière Desbordes-Valmore Street) peut éclore. L’avenue est belle, les arbres, des cornouillers importés du Jardin des Plantes de Nantes, sont verts ; un peuple de nénuphars endormis embaume dans la rivière qui coule au milieu de l’avenue. Quelques scooters, rares, volent dans les airs parmi les deltaplanes. Cela fait du bien de parler latin dans cette ville où l’anglais domine depuis peu, après des années d’interdiction. Mais voici qu’elles passent devant la statue d’Armande de Polignac. La coiffure de la compositrice de marbre scintille dans la lumière blanche de Desbordes-Valmore Street. 

- Je n’arrive pas à croire que je suis en train de parler avec toi.
Claire vient de parler. Joan sourit. Incrédule, elle aussi, elles font cependant face à ce miracle : elles viennent de se retrouver et marchent l’une à côté de l’autre depuis au moins sept minutes. 

Une fresque décore la façade murale droite de l’avenue. Dans des couleurs bleues, or, ocre, s’étale en plusieurs épisodes le combat opposa Montherlant et Yourcenar. Un immense hommage à Turing scinde la fresque… Claire et Joan passent devant la cathédrale Saintes Edith et Edith Stein, déserte à cette heure… Un jardin suspendu de bonzaï raconte en taillis d’arbre un roman de Françoise de Grafigny. Les scènes du roman, découpées dans les arbres, rappellent les lectures d'école.
Sur le marbre rose du jardin suspendu, un voyou comme il en erre dans cette partie du Ciel Ouest a gravé un hymne à deux hommes de deux siècles passés : Pic de la Mirandole et James Douglas Morrison. Claire et Joan reconnaissent en riant l’habitude ciel-ouestienne de graver les choses interdites dans le marbre rose. Et elles échangent un regard lourd de souvenir. Qu’elles en gravèrent, des poèmes, sur les incrustations de marbre des rues qui entouraient le pensionnat !

Mais voilà que Desbordes-Valmore Street donne, sur la gauche, sur un parc fleuri, verdoyant. Un panneau indique que la stèle d’Enheduanna se trouve dans Ogoun Ferraille Park. Joan propose du regard ; Claire accepte et pousse le portail du parc d’Ogoun Ferraille. Les statues de Caïn Grovesnore, Venexiana Stevenson et Morgana Bantam Dos Santos trônent, sur lesquels volent des canards, descendants de l’arche de 2080, derniers importés de la terre et déjà bien adaptés. 

La conversation continue, au rythme lent des pas qui avancent au milieu des feuilles jonchant les allées laissées à un abandon relatif et heureux.

Le frère aîné de Claire, François I Dos Santos Brazil Caravalhes, est en train de devenir riche sur Terre, au Brésil, où il a repris des exploitations agricoles tombées en abandon. 

- François I a des enfants ? 

- Oui.

- Et François II ?

- Oui, aussi. Tu vas le voir, son fils. Il s’appelle Neptune. 

- Quel âge a-t-il ?

- Sept ans. 

Joan hume l’air. Comme elle est sérieuse ! Elle ressemble aux avocats, elle est riche et belle et diplômée et elle marche d’une sûre démarche, où la confiance se mêle à la souplesse. Claire l’admire et se souvient de Joan qui frappait à la porte de sa chambre au pensionnat mal-aimé.
(Cela eut lieu tous les soirs pendant un an, au collège nahuatl-latin de Mexico, collège recréé en 2050, alors qu’il n’existait plus depuis plusieurs siècles).
Le hasard de leurs retrouvailles paraît fabuleux. Claire et son demi-frère ont pris rendez-vous avec une avocate pour discuter du vaisseau spatial qu’ils possèdent ensemble, et qui se trouve depuis plusieurs jours radié de la carte routière officielle du ciel Ouest. De l’avocate, envoyée par l’Institut Ciel Ouest, on ne savait pas le nom et la reconnaissance fut une surprise… Un regard… Une hésitation ; des gestes maladroits, et les deux prénoms, sur un ton d’interrogation incrédule :

- Claire ?!

- Joan ?!

Et l’immense stupeur qui dura quelques secondes, puis les rires et les étreintes.
Leur affaire amoureuse avait commencé dans la chambre de Joan, un soir de veille avant un contrôle sur les mémoires de Joinville.

Joan rit. 

- c’est drôle de se retrouver à Los Angeles II. On rêvait de ce lieu ensemble.

- Il te va bien.

- Il nous va bien. 

François II et Neptune seront certainement sur la place, au bout de l’avenue. Le rendez-vous imprécis disait « Desbordes-Valmore Street, vers neuf heures du matin ». Il est à peu près neuf heures, l’avenue est longue, mais la place qu’elle dessert est un lieu connu et fréquenté. 

Est-ce qu’il va se passer quelque chose ? Oh, stupide question. Il se passe justement quelque chose. Ce n’est rien, mais c’est beaucoup. Une retrouvaille, une marche partagée, un filet d’émotion qui se dévide sur l’avenue presque vide. 

En passant devant la Villa Carson, le haut parleur passe un chœur d’adolescents chantant les phrases mystérieuses et profondes de la Ballade du café triste, de Carson McCullers. L’amour y est dévoilé dans sa vérité miroitante : «It is for this reason that most of us would rather love than be loved. Almost everyone wants to be the lover. And the curt truth is that, in a deep secret way, the state of being beloved is intolerable to many. The beloved fears and hates the lover, and with the best of reasons. For the lover is for ever trying to strip bare his beloved. The lover craves any possible relation with the beloved, even if this experience can cause him only pain».

La fin de la solitude partagée pointe son nez. Desbordes-Valmore Street va bientôt s’ouvrir sur la grande place des Premiers Astronautes. Au loin,  sous le rayon de soleil blanc-vert qui frissonne dans le matin, un homme et son petit garçon se donnent la main. Leurs habits verts flottent dans le léger vent. Ils attendent. Malgré la distance, on voit sur leurs visages familiers le beau dessin de leurs sourires.

 

 

28 juillet 2009 

Tiédeur de la chambre, odeurs du bois et des vieilles feuilles. 

 

 

Édith de Cornulier Lucinière

 



 

samedi, 25 juillet 2009

A travers Paris

 


Dans ma ville imaginaire des fauteuils de velours sont posés au bord des autoroutes. La fontaine de whisky clapote gentiment derrière nous. Edith Morning est assise à côté de moi et nous parlons anglais. Quelques drag queens fument de longues cigarettes dans des pantalons serrés, leurs rouge à lèvre fait un cercle de rouge sur le papier blanc des cigarettes et partout dans la ville de grandes croix magnifiques dominent le paysage et nous rappellent qu’Il est ressuscité. 
 

Quelques cathédrales antiques ont subsisté et gardent leur dignité au milieu des hautes tours. La voix d’Arthur Rimbaud et sa chanson de la plus haute tour me rappellent mon père et ma jeunesse perdue. Un immense hôpital psychiatrique se dresse loin derrière l’autoroute, et clignote de lumières vertes et bleues et rouges, si artificielles. Les étoiles sont trop haut pour qu’on les voie, mais on les imagine.
 

Au milieu de la mégalopole un grand champ inviolé réinvente le silence : c’est le retour du pu’uhonue
 

Les gens prient. Ils fument, boivent, s’embrassent et prient, l’administration est laissée à l’abandon.
 

Personne ne fait l’amour sans allumer des lumières étranges qui donnent aux corps un velouté, sans boire des ambroisies qui donnent aux voix un velouté… Les voitures glissent sans cesse dans le frénétique agencement des routes et les piétons escaladent de grands escaliers sous la pluie, certains escaliers sont si hauts qu’ils surplombent la ville. 
 

Un homme qui marche récite une prière mélangée : je m’adresse à vous, mon Dieu, car vous donnez ce que l’on ne peut obtenir que de soi. 
 

Aux derniers étages de certaines tours des voyants lisent l’avenir et le mélangent au passé, pour réconcilier leurs patients avec l’instant qui passe et qui trépasse sans cesse mais malgré tout demeure. Feuilles, plantes, cactus géants se mêlent au mobilier urbain. La ville est esthétique. Sois belle et tais-toi, lui disons-nous impétueusement. Elle est belle, et elle hurle. 
 

La ville abrite plusieurs forêts qui s’enchevêtrent et possèdent des étangs. Ces forêts sont aussi dangereuses que celles faites de béton et de macadam. Les forêts naturelles, jungle de terre et de végétaux, luxuriantes dégoulinades de plantes et de bêtes, sont des lieux de cruauté, de brutalité, de survie et de mort. Les forêts urbaines, jungles d’asphalte et de réverbères, longs corridors saccadés de métal et de goudron, sont des lieux de cruauté, de sophistication, de vie et de dépérissement. La ville et ses forêts naturelles s’épousent et un océan vient les noyer à l’Ouest. 
 

Un sacré cœur pend au toit d’une maison, car un homme devenu femme pour prendre les armes féministes y lit les mémoires de Renée Bordereau, sa sœur d’une autre guerre, d’un autre temps. 
 

Nos cœurs sont des ports. Mais ils n’ont pas d’amarres. Les bateaux ne peuvent que les narguer. 
 

Dans ma ville imaginaire des fauteuils en velours sont posés au bord des routes. à une fontaine de whiskey je nous ressers deux verres. Edith Morning est assise à côté de moi et nous nous taisons en anglais. 
 

Esther Mar, mercredi 12 mars 2008, avant le crépuscule.