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mercredi, 24 mars 2010

Ostende-Biarritz

Quelqu'un m'avait posé les premières questions à Ostende, la ville qui me rappelait la fantastique Ciudad de la bande dessinée Nolimé Tangéré.

Un autre homme m'a posé les deux dernières questions à Biarritz, longtemps après. Mais "longtemps" ne veut rien dire. Dans les deux villes j'ai eu l'impression d'être suspendue entre le rêve et le désir, hors du temps.

Quand on se laisse aller à répondre du coeur, le résultat est surprenant pour soi-même.

 

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photo Sara

 

 

 

Qu'est-ce qui vous révolte le plus au monde ?

La maltraitance des corps ; puis celle des coeurs ; la laideur des choses "fonctionnelles".

Ce qui vous fait frémir pour la génération qui vient... ?

La surpopulation, la surcolonisation de la terre. Le manque d'espace, de culture, d'élégance, de raffinement.

Qu'est-ce qui vous rend le plus heureux dans votre vie ?

La lumière. Le bien-être. la beauté des oeuvres. La cuisine partagée. Un petit resto de temps en temps. La liberté de penser, de vivre, de ressentir. La tranquillité entre deux êtres. Les bonnes nouvelles. La beauté des lieux et des atmosphères. La facilité de la vie. Les projets.

Les choses accomplies qui vous rendent le plus fier... ?

AlmaSoror

Avoir appris des langues rares et avoir compris des choses au Pérou

Connaître et écrire de la poésie

La robe rouge de Dana

Ma prise de conscience sur les animaux

Toutes les chansons que je connais par coeur

samedi, 20 février 2010

La derrota del césar

 

 

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Dejó en el lecho a la tierna gacelilla, paladeando aún el eco de sus últimos gemidos. La luz del aseo le devolvió, al otro lado del espejo, una reminiscencia de brillo depredador que insuflaba algo de vida a los ojillos oscuros y algo enrojecidos que le miraban, cercados por incipientes arrugas. La ceja ligeramente arqueada, aunque despeinada, establecía una sutil complicidad autosatisfecha con la leve contracción en la comisura izquierda de los finos y apretados labios. Cierta dilatación en las fosas de la pequeña nariz aportaba algo de intensidad al conjunto. Sin embargo, ajenos del todo a esa conexión, los prominentes y sonrosados mofletes prestaban a aquel ensayo de mirada un inesperado envoltorio de redondez que encontraba en la parte superior cierta coherencia o hasta plenitud en una extensa y reluciente calva blanca. A los lados de la esfera, subrayando la separación entre el hemisferio encendido y el pálido, unas azarosas greñas grises de considerable extensión aspiraban a una tortuosa horizontalidad, a modo de excesiva e indisciplinada corona de laurel. Entonces, de manera casi imperceptible, la ceja descendió, cesó la dilatación nasal, se entreabrieron los labios y el rubor se intensificó en las mejillas. Apagó la luz.

 

Antonio Zamora

lundi, 15 février 2010

Chutes et créations des civilisations

 

Texte & photo par Sara

 

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Édith & Laure à Saint-Georges de Didonne

 

 

La Gaule, au VI° siècle.
Cela fait un siècle que les francs ont déferlé sur la Gaule avant et après d'autres peuples barbares, venus du nord et de l'est. L'empire romain d'occident s'est écroulé doucement. Les structures anciennes tiennent tant bien que mal : les sénateurs restent les personnages importants du pays.
Le christianisme s'installe. Les évêques sont souvent choisis dans les vieilles familles gallo-romaines. C'est le cas de Grégoire de Tours, l'auteur de "L'histoire des francs".

Cependant, le faste, la haute culture romaine, elle-même héritée des grecs, s'effondre. Les gens, issus de famille autrefois cultivées, le savent : cela les inquiète, ils s'en plaignent. Conscient de l'insuffisance de sa propre instruction, Grégoire de Tours décide cependant d'écrire ce qu'il voit, ce qu'il vit. C'est grâce à lui que les historiens connaissent cette période mieux que celles qui vont suivre.

"Le culte des belles lettres est en décadence et même il se meurt dans les villes de Gaule. Aussi tandis que de bonnes et mauvaises actions s'accomplissaient, que la barbarie des peuples se déchaînait, que les violences des rois redoublaient, que les églises étaient attaquées par les hérétiques et protégées par les catholiques ;(…) on ne pouvait trouver un seul lettré assez versé dans l'art de la dialectique pour décrire tout cela en prose ou en vers métriques. Souvent beaucoup se lamentaient en disant : "Malheur à notre époque parce que l'étude des lettres est morte chez nous et qu'on ne trouve dans le peuple personne qui soit capable de consigner par écrit les événements présents". Or comme je ne cessais d'entendre ces réflexions et d'autres semblables, je me suis dit que pour que le souvenir du passé se conservât, il devait parvenir à la connaissance des hommes à venir même sous une forme grossière. (…) Mais tout d'abord je prie les lecteurs de m'excuser si dans les lettres et les syllabes, il m'arrive de transgresser les règles de l'art de la grammaire que je ne possède pas pleinement."

Un millénaire auparavant, Thucydide, l'historien grec, écrit une œuvre inachevée sur les guerres qui ont provoqué la chute d'Athènes. Toute la différence est là, dans le style. A travers les traductions, on sait que Thucydide est un auteur d'une civilisation accomplie, qu'il bénéficie d'une haute culture. Pourtant lui aussi raconte la détresse des hommes de son pays :

"Il est clair que le pays appelé aujourd'hui Hellade n'était pas autrefois habité de façon stable. Il fut à l'origine le théâtre de migrations et les populations abandonnaient sans résistance les terres qu'elles occupaient, sous la pression des nouveaux arrivants qui se trouvaient être chaque fois plus nombreux. Le commerce était inexistant. Par terre comme par mer, les communications étaient peu sûres. On ne tirait du sol que ce qui était strictement nécessaire pour subsister et il n'y avait pas d'excédent qui permit de capitaliser. On ne faisait pas de plantations, car on se demandait toujours s'il n'allait pas survenir à un moment ou à un autre quelque intrus qui s'en approprierait le produit et cela d'autant plus facilement qu'il n'y avait pas de murailles. Comme on pensait pouvoir trouver n'importe où la subsistance journalière, on décampait sans difficulté."


Seulement, pour lui c'est du passé. Il vit dans la plus ville la plus célèbre et la plus enviée de son temps. Il ne sait pas qu'il décrit le début de la chute de sa civilisation. De même que Grégoire ne sait pas qu'il raconte les débuts d'une grande civilisation, en croyant décrire la fin de celle dont il est issu.

Deux livres pour inciter à méditer sur notre civilisation.

 

Sara

 

samedi, 06 février 2010

Entrevue avec Lola Rasmussen-Luche, présidente de la CEAMD

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 La montagne de l'Ange bleu, où les amoureux de Marlène Dietrich se réunissent chaque année, au solstice d'été. Phot. Sara


AlmaSoror a obtenu une entrevue avec Lola Rasmussen-Luche, présidente de la Confraternité Européenne des Amoureux de Marlene Dietrich.

Edith de CL : Lola, merci d’avoir accepté cette entrevue . Depuis un an, vous présidez la Confraternité européenne des Amoureux de Marlène Dietrich. Vous êtes la première femme à assumer cette responsabilité. Pouvez-vous nous parler de cela ?

Lola Rasmussen-Luche : Pendant longtemps, on n’a pas reconnu à une femme la possibilité d’être folle amoureuse de Marlene Dietrich. C’était une erreur affligeante et je souhaite rappeler les nombreuses femmes qui ont été éperdument amoureuse de Marlène, sans que jamais cet état de fait dans leur cœur soit officiellement reconnu. Mais depuis un an, la Confraternité a prononcé des excuses pour cette erreur et de plus en plus de femmes rejoignent nos rangs. Je vous rappelle que notre emblème est le blason représentant le baiser que Marlène échangea avec Edith Piaf.

 

Edith de CL : Comment vous êtes-vous rendue compte que vous étiez amoureuse de Marlène Dietrich ?

Lola Rasmussen-Luche : Contrairement à beaucoup d’autres amoureux de Marlène, je n’ai pas eu à proprement parler un coup de foudre. Je l’ai vu dans plusieurs films lors de mon adolescence, sans éprouver de grand amour. Simplement, je l’aimais bien. La révélation est venue peu à peu. On peut dire que mon sentiment s’est exhalé au fil des années, si bien que j’ai bien été, à un moment, obligée de reconnaître ma situation amoureuse.

 

Edith de CL : Votre Confédération, européenne dans ses statuts et son intitulé, est ouverte aux non européens.

Lola Rasmussen-Luche : L’amour n’a pas de frontière dans le temps. La preuve en est que Marlène est morte depuis longtemps et continue à avoir des histoires d’amour avec nous. L’amour n’a pas non plus de frontière dans l’espace. Nous ne pouvons priver un Chinois ou un Inca de vivre publiquement son histoire d’amour avec Marlène, qui elle-même était philanthrope et n’aurait jamais fait de ségrégations nationalistes ou civilisationnelles. Je vous rappelle une phrase d’Arletty, actrice du XXème siècle : « mon cœur est français, mon cul est international ». Je crois que Marlène aurait pu dire – je sais qu’elle ne l’a pas dit, je ne veux pas lui faire dire ce qu’elle n’a pas dit, je dis juste que je crois qu’elle aurait pu le dire – « mes jambes sont allemandes, mon cœur est international ». Ces deux phrases sont belles et reflètent des personnalités distinctes, mais ressemblantes. Je ferme cette parenthèse délicate.

 

Edith de CL : Fermons-la, en effet. Comment se passe une histoire d’amour avec Marlène Dietrich ?

Lola Rasmussen-Luche : C’est une question à laquelle personne ne pourra jamais répondre. Parce que toute histoire d’amour est unique. La rencontre, les premières caresses, les mots qui s’échangent… Comment pourrait-on généraliser tout cela ?

Je ne vous raconterais pas mon histoire particulière, parce qu’elle ne concerne que moi. Ma vie intime n’intéresse personne, n’est-ce pas ?

 

Edith de CL : À propos de la relation physique qui vous unit à Marlène Dietrich, comment vivez vous cette inexistence physique ?

Lola Rasmussen-Luche : Je suis gênée par le mot inexistence. Marlène a existé. Elle a eu un corps. Le fait que ce corps soit mort est différent du fait qu’il n’aurait pas existé. Nous avons des images de son corps, des intuitions personnelles sur ce qu’auraient pu être ses gestes envers nous. Mais cet aspect délicat et compliqué des choses n’est pas simple. En effet, il faut inventer, composer avec cette situation d’amour entre un être vivant et un être mort. Rien n’est simple, mais la foi en l’amour arrange tout. Ne jamais perdre espoir, c’est notre leitmotiv.

 

Edith de CL : Que pensez-vous des avancées que votre confédération a obtenues récemment ?

 

Lola Rasmussen-Luche : Je me réjouis de la reconnaissance de notre vie commune avec Marlène ait pu aboutir à un mariage de type CK-22. J’encourage tous ceux qui veulent épouser Marlène à suivre cette solution. Mais je ne peux que déplorer la frilosité des pouvoirs, et notamment ce refus qu’on nous oppose constamment de reconnaître à Marlène la maternité de nos enfants. Quand donc la société sortira de cette ornière poussive, intolérante ?

 

Edith de CL : Vous arrive-t-il de tromper Marlène Dietrich ?

 

Lola Rasmussen-Luche : Tromper Marlène ?! Je ne le pourrai jamais. Mais j’ai connu des infidélités. L’absence est triste, hélas, et j’ai vu tous les films.

 

Propos recueillis par Edith de Cornulier Lucinière, le 37 ventôse 2031, à Sucy en Brie.

 

 

 

vendredi, 05 février 2010

René Lalou : les témoignages sur la Guerre II

 

J'ai trouvé le tome I de ce livre dans les affaires de mon grand-père. Publiée en 1946,L'histoire de la littérature française et contemporaine (1870 à nos jours) , de René Lalou, comporte d'assez beaux passages. 

En voici un, que je recopie à l'usage de ceux qui trouvent amusant de lire un critique du milieu du XXème siècle sur la littérature "contemporaine".

 

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Le chapitre « les témoignages sur la guerre » est émouvant, guirlande des traumatisés de 14-18 (cette guerre votée par des députés qui ne la firent point, mais continuèrent leur tranquille vie tandis que la jeunesse masculine française était envoyée à la boucherie).

Des soldats revenants, beaucoup écrirent, sans espoir.

 

 

 

La guerre de 14-18 a brisé beaucoup d’œuvres de jeunes écrivains qui commençaient, comme Alain-Fournier et son Grand Meaulnes ; elle a ensuite donné des raisons d’écrire à ceux qui n’en auraient pas eu l’idée sans elle.

 

 

 

Pour voir les premier épisode de ce chapitre, sur le Feu d'Henri Barbusse, cliquez ICI.

 

 

II Vie des martyrs, de Georges Duhamel

 

 

 

«…la seule chose certaine à cet instant du siècle » : la souffrance humaine.

 

 

 

C’est l’absence d’esprit partisan que l’on aima d’abord chez Georges Duhamel dont la Vie des martyrs confondit tout ceux, « membres de l’Institut, actrices de café-concert, politiciens et vedettes de la prostitution » qui « ont travaillé à donner de la guerre une image littéraire congrue et définitive ».
Il leur opposait « la seule chose certaine à cet instant du siècle » : la souffrance humaine ; il montrait la mort, « intimement mêlée aux choses de la vie ». Il était à la fois le médecin (« sous leurs pansements, il y a des plaies que vous ne pouvez pas imaginer ») et le poète pour qui rien n’est sans importance : « ne perdons rien de leurs humbles propos, décrivons leurs moindres gestes ».

Sans déclamation il peignait les tragédies et les délicatesses de l’hôpital ; sans généraliser, il montrait toutes les nuances de l’émotion jusqu’au « frêle pont » tendu entre lui et un blessé allemand par un motif de l’Eroïca. Avec une puissante sobriété il réclamait seulement que la mémoire de tant de douleurs ne mourût pas ; il appelait de ses vœux « l’union des cœurs purs pour la rédemption du monde malheureux ».

Civilisation faisait plus que continuer Vie des martyrs : il le complétait. Le comique, dansUn Enterrement et l’admirable Cuirassier Cuvelier, y paraissait plus macabre ; la révolte, dans les Maquignons et Discipline, plus âpre. Duhamel y posait plus catégoriquement le problème de la civilisation : « Si elle n’est pas dans le cœur de l’homme, eh bien ! elle n’est nulle part ».
Dix ans après l’armistice, il publia les Sept Dernières Plaies, recueil formé d’éléments très divers qui vont de la brève méditation au long récit dramatique : de toutes ces pages montait la même émotion, le même rappel de la fraternité humaine devant la souffrance.

 

Pour voir les premier épisode de ce chapitre, sur le Feu d'Henri Barbusse, cliquez ICI.

 

 

mercredi, 27 janvier 2010

En la vida

 

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phot Sara

 

 

Iba a darle un desganado sorbo al tinto con gaseosa cuando la vi. Apareció a la derecha de la Juani, al otro lado de la cristalera sucia. Fue como un resplandor de tela blanca muy fina. Vaporosa. Tan ceñida en las caderas y tan libre bajo las rodillas que parecía una cascada. Embobado, seguí con la mirada a aquellas gasas temblorosas. Casi podía olerlas. Hasta que en el camino me encontré el cabezón de la Juani, a medio metro, con esa geta de mala leche que cada vez pone más. “¡Qué!”, me soltó con asco. Me di cuenta de que tenía el vaso a medio coger y la boca abierta. “¿Qué de qué?”, dije un poco brusco, y bebí, ignorándola como se merece. Pero, de reojo, busqué la falda blanca, que ahora se contoneaba a la izquierda de la Juani, alejándose. Cruzando la calle. Qué espectáculo, Señor. Se paró en la acera de enfrente y se giró para que la viera bien. En la vida podría esta ponerse algo así, pensé. En la vida.

Un deportivo rojo la ocultó y se detuvo justo delante. Entonces sí que empecé a sentirme raro de verdad. Cada uno de sus neumáticos, relucientes, era como cuatro de los de mi furgoneta. ¿Adónde iba a ir yo con ese trasto sucio y ruidoso, a punto de cumplir ya nueve años? En cambio aquel ejemplar rojo intenso, tan brillante, parecía recién salido de la fábrica. Con un bicho así ya podría yo, ya. Me imaginé el rugido de sus doscientos cincuenta caballos bajo mi asiento, el suave tacto del cuero del volante, hasta su olor. Una falda blanca entrando a mi derecha. “¡Y ahora qué!”, la geta otra vez. “¡Déjame en paz!”, la despaché mirándola de medio lado. Cuando quise volver a mirar, el deportivo había desaparecido. Con la falda. En la vida podría comprarme algo así, pensé. En la vida.

 

Antonio Zamora

 

mardi, 26 janvier 2010

Colonisation, par Sara

 

Le donjuanisme, ressort caché de la colonisation

Le site de l'auteur : http://universdesara.org/

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Un âne enfermé dans un zoo, par Sara

"On est partagé entre le ciel et la fragrance du trop plein végétal. Deux sources de révélations, de tristesses et des joies les plus secrètes : des sources vives qui offrent pour la première fois la joie de vivre, d'être vivant, de se mouvoir et de respirer librement, sans souci, sans règle, sans restriction... Comment apaiser la soif de ses yeux, de ses bras - une soif de sensations vertigineuses et fortes, une soif de se consumer, une soif de mort ?" Ce texte est extrait de l'Inde de Mircea Eliade, écrit à partir des notes qu'il a prises lors de son séjour en Inde entre 1928 et 1932.

Mircea Eliade est en train de nous dire qu'il habite un corps mort, un corps qui ne ressent plus rien. Il est donc obligé de partir loin, très loin pour que des sensations nouvelles excitent son corps, ses émotions, ses sensations et lui donnent le sentiment qu'il vit, ou qu'il meurt d'extase ("une soif de mort").

Les champs, les cieux, les bêtes de sa Roumanie natale ne le touchent pas. Les beaux paysages de France où il a vécu également ne peuvent émouvoir ses sens épuisés. Ce ne sont pas les lieux qui sont en cause. De nombreux peintres ou écrivains ont vibré de toutes les fibres de leur sensibilité à la beauté des paysages de France ou de Roumanie. Les sens engourdis de Mircea Eliade ne lui permettent plus de ressentir.

Cette propension à chercher toujours plus loin la sensation, le désir de vivre "sans règle, sans restriction" - pourtant l'Inde est une vieille civilisation à la religion millénaire remplie de codes et d'obligations - rappelle un personnage de notre littérature : Don Juan qui s'épuise dans une quête vaine d'un "autre" qui soit capable de le faire vibrer. Mais la rencontre échoue toujours. Toujours, il est déçu. Il part de nouveau à la recherche d'autres émotions. En vain.

Le livre de Mircea Eliade est rempli de mortification, de haine de sa civilisation, de sa culture, de lui-même enfin. Il croit trouver ailleurs l'extase. Il est atteint de ce qu'on pourrait appeler le "donjuanisme ethnologique". Comme Don Juan, il ne regarde que lui-même. Il ne sait s'il se hait ou s'il s'adore.


Deux livres parmi les plus beaux albums de la littérature jeunesse contemporaine abordent ce thème : les Don Juan de la colonisation. Seulement les auteurs y apportent un esprit critique, une analyse subtile une dénonciation efficace des ressorts cachés de la colonisation par la fiction, par le style, par les images superbes. Ils mettent en scène cette recherche de terres ou d'êtres nouveaux, inconnus.

Dans "Les derniers géants", François Place imagine la prise de conscience de l'explorateur. Ce scientifique du XIX° siècle part, seul, à la recherche de géants dont il découvre la civilisation cachée. Quand il revient dans son pays, il se taille un immense succès avec sa découverte qu'il clame dans des conférences, des articles de journaux… Il trouve facilement de l'argent pour monter une expédition scientifique jusqu'à ce pays mystérieux et inaccessible des Géants. Mais c'est la mort de ceux-ci qu'il découvre en arrivant : "Soudain un silence vertigineux de révolte, d'horreur et de douleur m'enveloppa. Et j'entendis, du fond de cet abîme de chagrin, une voix mélodieuse - oh ! comme je la reconnaissais ! - me reprocher dans sa belle langue musicale : Ne pouvais-tu garder le silence ?".


Dans "Jeanne et le Mokélé", Fred Bernard, accompagné des illustrations de François Roca, choisit une héroïne qui refuse les découvertes de son père :

"Sur le navire qui nous ramène en France, je veux jeter les films à la mer.

Le désaccord. Avec mon père et la science. Avec Eugène et l'argent.

La tempête.

Le destin en ma faveur : le naufrage. Le bateau sombre. Les bobines coulent."

Son journal de bord ressemble à des litanies comme si c'était leur récitation qui avait le pouvoir de contrecarrer les expéditions des "découvreurs".


L'histoire du monde est remplie de ces batailles de domination de peuples par d'autres. Ce sont des histoires de guerriers et de pouvoirs. La caractéristique de notre décolonisation est dans la mauvaise conscience du colonisateur et la transformation de son désir de domination en une recherche affectée de la nature de l'autre civilisation. Il faut se diriger vers le rayon "enfants" d'une librairie pour trouver des livres qui disent quelque chose de juste sur le sujet.

 


Sara

 

samedi, 09 janvier 2010

Voeux, Aveux

jeudi, 07 janvier 2010

Bonne année

 

 

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Une nouvelle année commence, symbole chronologique dans la nuit désordonnée du temps qui passe.
À nous, à tous, bonne année.
Que les chagrins d'amour s'apaisent et que les solitudes se trouvent. Que les rencontres se fassent douces, griffes rentrées, yeux grand ouverts. Que l'obligation haineuse, hargneuse de "gagner sa vie" ne bouffe pas toute la moelle de la liberté. Que la danse se manifeste en nos corps, au jour le jour, dès l'aurore au lever et jusqu'aux dernières heures du soir, quand les masques tombent et qu'on retrouve un peu de ruines de paix dans l'avant sommeil. Que l'espoir de trouver quelqu'un, quelque chose, une émotion à faire vibrer, nous tienne et soit réalisé, enfin. Que nous passions cette année, sentinelles sans uniforme, enfants sans soutien, dans la paix du coeur. Que nos générosités trouvent l'espace qui leur manque pour se déployer. Que nos armes tombent. Que nos frontières s'écartent - mais que notre fierté et notre honneur restent là, fermement plantées - ces deux drapeaux qui tiendront jusqu'au bout de nos destins, et même au-delà, souvenirs de nos combats, de nos luttes, de nos efforts pour marcher debout dans la grande catastrophe de la vie. La beauté est à l'origine du monde ; l'héroïque joie de vivre  la recrée à chaque tentative d'aimer.

Bonne année.

dimanche, 03 janvier 2010

Jules Vallès : saisissant portrait par René Lalou

"Son état normal est l'insurrection".

J'ai trouvé le tome I de ce livre dans les affaires de mon grand-père. Publiée en 1946, L'histoire de la littérature française et contemporaine (1870 à nos jours) , de René Lalou, comporte d'assez beaux passages sur certains auteurs. 
En voici un, que je recopie à l'usage de ceux qui trouvent amusant de lire un critique du milieu du XXème siècle sur la littérature "contemporaine".
Un beau et intéressant portrait de Jules Vallès, l'auteur d'une symphonie révoltée en trois tomes, et le représentant de cette classe d'"hommes souterrains" décrits par tant d'auteurs du XIXème siècle. Trop cultivés pour leur milieu d'origine, pas assez bourgeois pour rejoindre les classes aisées qui dominent la société, ils errent et leur intelligence est leur plus grande gloire et leur plus grand fardeau.

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photo d'un ami de B par Sara

 

On courrait à un échec certain en appliquant à JULES VALLÈS les mesures ordinaires de la critique littéraire : et pourtant nul roman social n'a dépassé la poignante intensité de la trilogie de Jacques Vingtras. Trop autobiographique pour être rangé parmi les romanciers descriptifs, trop partial pour prendre rang entre les historiens, Vallès ressuscite son époque avec une puissance fougueuse qui ne se laisse point réduire à la verve du pamphlétaire. Là où il essaie d'être objectif, qu'il peigne les réfractaires, les irréguliers de Paris, les victimes du livre ou "l'horreur et la désolation" de la rue à Londres avec l'inhumaine hospitalité du workhouse, l'intérêt languit. Mais qui lit la symphonie révoltée que forment l'Enfant, le Bachelier et l'Insurgé ressent, devant cette confession, la même impression de liberté que devant une création de l'imagination : qu'importe que le romancier ait pris pour matière sa propre vie s'il a réussi volontairement ou non, sa transmutation en oeuvre d'art ?

 

D'un art moins révolutionnaire, peut-être, que Vallès n'aurait entendu nous le faire croire : "J'ai fait mon style de pièces et de morceaux, écrit-il, que l'on dirait ramassés à coups de crochets, dans des endroits malpropres et navrants." En littérature aussi il tenait à sa réputation d'insurgé, et affirmait qu'on lui pardonnerait plus facilement d'avoir été membre de la Commune que d'avoir renvoyé Homère aux Quinze-Vingts. On pourrait sourire de ses prétentions et s'amuser à relever les passages où il se jette dans l'argot pour échapper à ses souvenirs classiques si l'on ne comprenait que lui-même n'est pas dupe, qu'il cherche moins ici à se glorifier d'une originalité qu'à panser une des plus cruelles blessures de son orgueil. Car toute son oeuvre est dominée par deux haines. Il déteste la société, "la gueuse", qui "affame les instruits et les courageux quand ils ne veulent pas être ses laquais", qui foule aux pieds les droits de l'homme. Mais il maudit plus encore la fausse éducation qui ne respecte pas les droits de l'enfant, qui l'empêcha de devenir un honnête ouvrier pour le transformer en un bachelier impropre à tout et qui crève de faim. Son oeuvre est l'explosion de ses colères, une vengeance ; tout, même ses procédés d'écrivain, l'enrage, qui le détourne de son but essentiel : "Ils ont imaginé une bohème de lâches, je vais leur en montrer une de désespérés et de menaçants".

Dans les limites où il s'enfermait farouchement il a réussi : son tableau vit prodigieusement. Non qu'il décrive jamais : même lorsqu'il relate des journées historiques, le 2 Décembre ou la Commune, il peint moins par une confession hallucinée de sentiments exaltés. Son état normal est l'insurrection. De là, ses grands cris sauvages, tel ce commentaire du "les gueux sont des gens heureux" de l'inoffensif Béranger : "il ne faut pas dire cela aux gueux ! s'ils le croient, il ne se révolteront pas, ils prendront le bâton, la besace et non le fusil". De là, cette fiévreuse âpreté qui stigmatise les déchéanes de Vingtras dans sa lutte contre la misère. De là encore, certains paroxysmes d'inhumanité et "la belle cruauté" de son duel avec Legrand. De là enfin, l'allure épique du récit lorsque, par la conférence, par l'article, par le livre, par l'action directe, il charge de toute la puissance de sa haine, contre la société ennemie.

Mais cette colère même lui prête une étrange lucidité. Il triomphe dans la satire concrète : ses portraits, depuis les professeurs de collège jusqu'aux maîtres de la presse et aux chefs révolutionnaires, sont dessinés à l'emporte-pièce, avec un pittoresque relief ; un instinct lui montre aussitôt le détail ridicule sur lequel sa verve s'exercera. Ses souvenirs d'enfance, avec les inoubliables figures de la mère paysanne et du père que le professorat obscur a abêti, sont d'un Poil de Carotte moins stylisé, et infiniment plus complexe. Il a le don d'un humour sec qui procède par étalage de fleurs de rhétorique suivis de soudains rappels aux réalité de la vie, par coq-à-l'âne volontaire. Cette ironie, mécanique et grimaçante, qui n'est jamais une détente, il la retourne contre lui-même. Elle lui tient lieu d'esprit critique ; après avoir évoqué l'enthousiasme révolutionnaire, la foi en ce qu'un Georges Sorel nommerait "le mythe de 93", il s'interroge d'un brusque soubresaut : "Il m'arrive souvent de me demander aussi si je n'ai pas quitté une cuistrerie pour une autre, et si après les classiques de l'Université, il n'y a pas les classiques de la Révolution - avec des proviseurs rouges et un bachot jacobin !"

L'intime désespoir qui emplit les douze cents pages de Jacques Vingtras a sa source dans cette souffrance : malgré tout son amour et toute sa haine, Vallès n'appartient pas au peuple et son oeuvre, trop large ou trop étroite, ne deviendra jamais véritablement populaire ; il est passé par la pension Legnagna, a été une bête à concours, tout comme l'Étienne Mayran de Taine. Vallès est un révolté, un réfractaire, non point un ouvrier. Si cruellement qu'il ait blessé ses contemporains, il n'a pu assouvir sur eux sa rancune ; et ce sont ses orgueilleuses misères qu'il apportait à "la grande fédération des douleurs". 

René Lalou

mercredi, 30 décembre 2009

Deux lettres de dépit

 

Ainsi toujours aimante et déçue, ou trahie,
Mes plus doux sentiments se fanent tour à tour ;
Et l’amitié coûte à la vie
Autant de larmes que l’amour.

Marceline Desbordes-Valmore

 

Elles étaient dépitées. Elles l'écrivaient dans leurs lettres. Ce dépit épistolaire témoigne de l'ancienneté de la dépression nerveuse, qui porta des noms plus jolis que celui-ci.

 

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Madame de Sévigné à sa fille, le 16 mars 1672

Vous me demandez, ma chère enfant, si j’aime toujours bien la vie. Je vous avoue que j’y trouve des chagrins cuisans ; mais je suis encore plus dégoûtée de la mort ; je me trouve si malheureuse d’avoir à finir tout ceci par elle, que si je pouvois retourner en arrière, je ne demanderois pas mieux. Je me trouve dans un engagement qui m’embarrasse : je suis embarquée dans la vie sans mon consentement ; il faut que j’en sorte, cela m’assomme et comment en sortirai-je ? Par où ? Par quelle porte ? quand sera-ce ? en quelle disposition ? souffrirai-je mille et mille douleurs, qui me feront mourir désespérée ? aurai-je un transport au cerveau ? mourrai-je d’un accident ? comment serai-je avec Dieu ? qu’aurai-je à lui présenter ? la crainte, la nécessité feront-elles mon retour vers lui ? n’aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur ? que puis-je espérer ? suis-je digne du paradis ? suis-je digne de l’enfer ? quelle alternative ! quel embarras ! Rien n’est si fou que de mettre son salut dans l’incertitude ; mais rien n’est si naturel, et la sotte vie que je mène est la chose du monde la plus aisée à comprendre. Je m’abîme dans ces pensées et je trouve la mort si terrible que je hais plus la vie parce qu’elle m’y mène, que par les épines qui s’y rencontrent. Vous me direz que je veux vivre éternellement. Point du tout, mais si on m’avoit demandé mon avis, j’aurois bien aimé mourir entre les bras de ma nourrice : cela m’auroit ôté bien des ennuis et m’auroit donné le ciel bien sûrement et bien aisément.


Marquise du Deffand, lundi 20 octobre 1766
à monsieur Horace Walpole


J’admirais hier soir la nombreuse compagnie qui était chez moi ; hommes et femmes me paraissaient des machine à ressort, qui allaient, venaient, parlaient, riaient sans penser, sans réfléchir, sans sentir : chacun jouait son rôle par habitude : Madame la duchesse d’Aiguillon crevait de rire, Madame de Forcalquier dédaignait tout, Madame de La Vallière jabotait sur tout. Les hommes ne jouaient pas de meilleur rôle, et moi j’étais abîmée dans les réflexions les plus noires : je pensais que j’avas passé ma vie dans les illusions, que je m’étais creusé moi-même tous les abîmes dans lesquels j’étais tombée ; que mes jugemens avaient été faux et téméraires, et toujours trop précipités, et qu’enfin je n’avais parfaitement bien connu personne ; que je n’en avais pas été connue non plus, et que peut-être je ne me connaissais pas moi-même. On désire un appui, on se laisse charmer par l’espérance de l’avoir trouvé : c’est un songe que les circonstances dissipent et qui font l’effet du réveil. (…)

 

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Les deux photos (la dépitée à la cerise, la dépitée souriante) sont extraits de la série de Sara "La dépitée"

 

lundi, 28 décembre 2009

Pierre Loti par René Lalou

... diluer un instant dans le rêve sa propre angoisse.

 

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peinture de Sara. Collection B. B.

 

 

J'ai trouvé le tome I de ce livre dans les affaires de mon grand-père. Publiée en 1946, L'histoire de la littérature française et contemporaine (1870 à nos jours) , de René Lalou, comporte d'assez beaux passages sur certains auteurs. 
En voici un, que je recopie à l'usage de ceux qui trouvent amusant de lire un critique du milieu du XXème siècle sur la littérature "contemporaine".


Pierre Loti et l'exotisme

"Rien ne m'est arrivé que je n'aie obscurément prévu dès mes premières années", écrit Pierre LOTI au début du Pélerin d'Angkor ; tout enfant, dans son petit musée de Saintonge, il avait prévu que, malgré la résistance de sa famille, il entrerait dans la marine et visiterait les plus beaux pays du monde , il avait aussi prévu que sa foi protestante ferait place peu à peu à une sorte de panthéisme vague dominé par la terreur de la mort ; s'il n'ajoute point qu'il avait prévu son oeuvre littéraire, cela tient uniquement à ce qu'elle n'est qu'un épisode, un effort de plus pour sauver sa vie du néant engloutisseur. 

C'est ce sentiment personnel qui inspire ses livres, - beaucoup plus que les circonstances qui déterminèrent leur composition ; il les enchaîne par un lien d'unité auprès duquel leurs différences superficielles ne comptent pas. On a beaucoup parlé de désenchantement à propos de Loti et on l'a comparé de ce fait à Chateaubriand , ressemblance dans l'attitude qui ne doit point aveugler sur leur différence fondamentale. Chateaubriand a orgueilleusement "bâillé sa vie" parce que son mérite n'y recevait point les consécrations auxquelles il jugeait avoir droit ; Loti a obtenu tous les succès qu'il convoitait ; la terre a comblé sa curiosité et sa sensualité. Il a connu la joie de découvrir des pays fermés, de les révéler aux hommes ; il a éprouvé la volupté plus raffinée de voir leur charme diminué par la civilisation, d'avoir été le dernier à jouir de leur vierge beauté. Rien ne lui aura manqué, pas même le prophétique plaisir de prophétiser la décadence finale : "Il viendra un temps où la terre sera bien ennuyeuse à habiter, quand on l'aura rendue pareille d'un bout à l'autre, et qu'on ne pourra même plus essayer de voyager pour se distraire un peu"...

Et cependant, toutes ces distractions offertes ne l'auront pu distraire, lui, de l'ennemi qu'il portait en sa conscience. La hantise du déroulement inexorable de la vie avec l'inévitable vieillesse et la mort au terme de tout, ce savoir amer qui a chez lui l'intensité d'une sensation physique, poursuit Loti jusque dans les ivresses de l'amour et la contemplation des plus somptueux paysages. "J'en suis venu, écrivait-il, avant la quarantième année, à chanter mon mal et à le crier aux passants quelconques, pour appeler à moi la sympathie des inconnus les plus lointains ; et appeler avec plus d'angoisse à mesure que je pressens davantage la finale poussière... Et qui sait ? en avançant dans la vie, j'en viendrai peut-être à écrire d'encore plus intimes choses qu'à présent on ne m'arracherait pas, - et cela pour essayer de prolonger, au delà de ma propre durée, tout ce que j'ai été, tout ce que j'ai pleuré, tout ce que j'ai aimé". Du Roman d'un enfant à Prime Jeunesse, à quels aveux Loti ne s'est-il pas péniblement résigné pour assurer dans la mémoire de ses lecteurs quelques années de vie, d'abord à ce qu'il tenait pour le meilleur de ses souvenirs, puis peu à peu, farouchement, à tout lui-même !

(Nous assistons à une semblable course contre la mort dans les Feuillets d'André GIDE, autre écrivain d'origine protestante et torturé, lui aussi, par "l'amour qui n'ose pas dire son nom".)


La critique n'abdique pas son jugement en lui donnant raison et en convenant qu'en effet il n'a jamais fait autre chose. Mais ce caractère d'épaves sauvées de l'universel naufrage s'applique surtout aux ouvrages proprement autobiographiques. Dans les romans l'art intervient : Loti tente, au moins, de sortir de lui-même. Sans doute ne faut-il point exagérer cette évasion ; les personnages qu'il choisit sont en général des simples : nulle finesse psychologique n'est requise pour la peinture de Ramuntcho ou de mon frère Yves ; l'éloignement enveloppe Rarahu et madame Chrysanthème dans un décor magnifique qui leur tient aisément lieu d'âme ; l'apparente complexité des Désenchantées est une culture occidentale qui s'ajoute à leur sensibilité passionnée sans la pénétrer profondément encore ; même dans Pêcheur d'Islande, le livre de Loti qui ressemble le plus aux romans du modèle conventionnel, les héros sont des types généraux abstraits, dirait-on, s'il n'y avait pas chez Loti une imagination visuelle absolument rebelle à toute abstraction. Car les fêtes du regard et les courtes haltes de passion sensuelle lui ont seules procuré les minutes exaltées où, anéanti dans la sensation présente, il oubliait la menace sur sa tête de l'autre, du définitif anéantissement. 

L'exotisme de Loti n'est donc pas un caprice d'artiste mais une nécessité pour l'homme qu'il fut, l'unique baume à son ennui et à sa peur. Or, par une conséquence assez naturelle, l'exotisme lui a valu aussi ses plus grands succès littéraires : incapable d'une construction intellectuelle personnelle, son regard embrasse d'un coup l'ensemble d'un paysage ; sa description, épousant avec une merveilleuse souplesse les contours de son objet, en présente une image si fidèle  qu'elle restitue aux yeux les plus fermés le spectacle entier avec l'harmonie interne qui lui donne sa raison d'être. Un exemple illustrera cette passivité recréatrice du Loti peintre : "Cependant la lune s'abaisse lentement, et sa lumière bleue se ternit ; maintenant elle est plus près des eaux et y dessine une grande lueur allongée qui traîne. Elle devient plus jaune, éclairant à peine, comme une lampe qui meurt. Lentement elle se met à grandir, à grandir, démesurée, et puis elle devient rouge, se déforme, s'enfonce, étrange, effrayante. On ne sait plus ce qu'on voit : à l'horizon, c'est un grand feu terne, sanglant. C'est trop grand pour être la lune". 

"La notion du réel est perdue", écrit-il un peu plus loin.
Il s'en épouvante et s'en réjouit à la fois. Non qu'il soit incapable de descriptions précises ; elles foisonnent dans Au Maroc ou dans Vers Ispahan. Non qu'il soit même incapable de la rigoureuse minutie indispensable à la croisade de virulente satire qu'il a entreprise dans L'Inde (sans les Anglais) et la Mort de Philoe. Mais son procédé favori, sa tendance la plus instinctive, consiste à s'abîmer dans le spectacle qu'il contemple jusqu'à en être débordé, à ne plus le peindre qu'empli de leurs deux émotions mêlées. Cette phrase : "Lentement elle se met à grandir, à grandir, démesurée, et puis elle devient rouge, se déforme, s'enfonce, étrange, effrayante", résume tout le style de Loti : répétition des mots, accumulation des verbes imagés, des adjectifs d'impression subjective, tout converge à créer une atmosphère de mystère inexplicable. Aussi excelle-t-il à évoquer le vague, à représenter une réalité par la négation d'une autre réalité : "C'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien ; elle traînait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de suite, commençait un vide immense, qui n'était d'aucune couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable, chimérique". 

Là est le secret de son pouvoir d'imagination : il peint les choses dans un rêve éveillé où elles surgissent et s'évanouissent magiquement ; il décrit en ayant l'air de capituler devant la réalité ; dans l'incantation de cette prose, les termes les plus abstraits dépouillent leur valeur intellectuelle et n'agissent plus que par leur force affective : "Cette nuit-là, c'était l'immensité présentée sous ses aspects les plus étonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des impressions de profondeur. Cet horizon, qui n'indiquait aucune région précise de la terre, ni même aucun âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis l'origine des siècles, qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne vît rien, - rien que l'éternité des choses qui sont et qui ne peuvent se dispenser d'être."
"Être" et "sembler", ces verbes élémentaires reviennent perpétuellement dans les livres de Loti : symboliquement, car, faibles pour précisément décrire, nuls autres n'égalent leur aptitude infinie à suggérer. Or, suggérer est bien le but unique d'un artiste qui, exaspéré par l'omniprésence du danger mortel, ose à peine affirmer sa suprême espérance : "La souveraine Pitié, j'incline de plus en plus à y croire et à lui tendre les bras, parce que j'ai trop souffert, sous tous les ciels, au milieu des enchantements ou de l'horreur, trop vu souffrir, trop vu pleurer, et trop vu prier". Et cette obstinée évocation de tant de ciels, de tant d'enchantements ou d'horreurs n'aura été pour Loti, en définitive, qu'une manière d'opium à endormir la souffrance humaine et diluer un instant dans le rêve sa propre angoisse.

samedi, 19 décembre 2009

Pourquoi nous ne faisons plus d’alcool de Salamandre

 

 

 

Dans quelques jours, la foule des gens qui vivent sous un toit et mangent à leur faim fêteront la déesse Consommation, en blasphémant la grande naissance du Christ et le Splendide solstice d'hiver. AlmaSoror s'incline devant les milliards d'animaux sacrifiés à l'autel de cette déesse cupide.

Nous songeons avec force à ces masses d'oies traitées avec un mépris d'une précision, d'un investissement peu communs. Tout est fait pour que le rendement soit au plus beau fixe. Or, chaque amélioration de ce rendement se fait au prix d'une torture encore plus grande, quand bien même on pensait avoir déjà battu le record de la souffrance. 
Car, ils souffrent.


Vous dites "les animaux ne sentent rien". Mais vous, lorsqu'on vous enfonce des tubes dans la bouche jusqu'à l'estomac, vous ne sentez rien ? Lorsqu'on vous pique les chairs, lorsque on vous parque dans un espace trop petit pour que vous puissiez bouger, lorsqu'on vous laisse baigner dans vos excréments, vous ne sentez rien ?


Vous dites "moi, je suis un être humain". Vous êtes donc un mammifère et vous savez parfaitement comme ils sentent, eux, les autres animaux. Ils sentent la souffrance avec leur corps, comme vous.


Vous dites "Il ne sentent pas de douleur morale". Éviter une souffrance physique épouvantable à un être vous parait donc de la dernière inutilité. Mais la souffrance morale, dont vous les privez, pouvez-vous nous dire où nous devons la voir en vous, en vous qui ne semblez faire aucun cas de l'existence de millions d'êtres ?


Les esclaves, les indiens, les bébés sont passés par les colonnes infernales des hommes conscients qui ne leur reconnaissaient pas de conscience. Alors, que les animaux aient ou non une conscience, qu'ils aient ou non une âme, je vous répéterai la phrase d'Alice Walker :


“The animals of the world exist for their own reasons. They were not made for humans any more than black people were made for white, or women created for men.”


(les animaux du monde existent pour leur propre fin. Ils n'ont pas été créés à l'usage des humains, pas plus que les noirs n'ont été créés à l'usage des blancs ou les femmes à l'usage des hommes).

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Cette femme rejoint la grande cohorte de ceux qui ne se sont pas assis sur leur condition humaine comme sur une condition sociale supérieure et dominante : dans cette cohorte fraternelle resplendissent les visages de Pythagore, de Confucius, de Montaigne, de Rousseau, de Léonard de Vinci, de Tolstoï, de  Gandhi, de tant d'autres.


Le poète Lamartine exprimait sa fraternité transsanimale ainsi : «On n'a pas deux cœurs, l'un pour l'homme, l'autre pour l'animal… On a du cœur ou on n'en a pas».


Dans les abattoirs, les zoos et les fermes industrielles où l'épuisement diminue de moitié la vie d'une vache, dans les prisons, les maisons d'arrêt et les DDASS, dorment les éveils qui nous attendent, et qui nous donneront tant de honte. Mais chaque être maltraité et assassiné est une histoire brisée, une souffrance qu'aucun repentir, qu'aucune décision ne pourra jamais rédimer.

 


AlmaSoror a renoncé depuis trois mois à la confection d'alcool de salamandre, sa spécialité. Nous savons que nous avons provoqué des regrets. Mais il était important pour nous de nous engouffrer, enfin, sur la route fraternelle, celle qui laisse autrui, fût-il à quatre pattes et poils longs, vivre en paix dans ses forêts, dans ses montagnes, dans ses arrière-cours.


Que les salamandres ne nous craignent plus. Qu'elles nous pardonnent notre arrogance. L'expérience nous aura enseigné que nos plus belles cultures ne manquent pas de victimes.

 

Signé : AlmaSoror, presque tous ses auteurs, tous ses personnages

(Photo d'Alice Walker par Andy Freeberg)

 

vendredi, 18 décembre 2009

Résurrection... Nous sommes heureux

 

... Très heureux de présenter aujourd'hui quelques images extraites du second film de Sara, Résurrection, produit par AlmaSoror.
Résurrection est une partie de la dilogie intitulée La chambre abandonnée

Un coffre, des vieux livres, un ours et une poupée demeurent dans la chambre abandonnée.
Soudain, un bruit s'élève, cela vient du coffre. C'est elle. Elle va ressusciter.  

Au son d'alléluia du sieur Buxtehude, chanté a capella, et des bruitages des chanteuses Ximena Xouxou et Hanna Varkki,
nous assistons à ce retour abrupt de l'enfance dans une chambre noire comme l'Inconscient.
Ces images de prise de vue réelle, très baroques, surprennent lorsqu'on les compare à celles du premier film de Sara, animation en papier déchiré, visible ici.
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Ceux qui ont pleuré, la tête en l'air, dans la chapelle Sixtine, ont reconnu l'allusion à la main du Créateur qui se tend vers celle d'Adam...
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L'alleluia de Buxtehude dans la magistrale version du Cantus Cöln s'écoute ici. La version du film est bien plus âpre et sombre, mais l'âme de la résurrection s'y retrouve autant.

 

 

 

 

 

mardi, 08 décembre 2009

Dans la chambre à côté...

 

Into the next room... A husband of own’s own ?

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Photo Sara

 

1 Une chambre à soi

En 1929, dans son essai Une chambre à soi, Virginia Woolf notait qu’on ne peut écrire - être écrivain - si l’on ne possède pas une chambre à soi, que l’on peut fermer à clef, dans laquelle on peut s’isoler... 
Certes. Mais elle, qui écrivait, n’avait pas seulement une chambre à soi. Elle avait, comme elle le dit encore, de l’argent qui lui permettait de ne pas travailler - ou de travailler très peu. 
Comme Virginia Woolf l’expliquait très bien, la possibilité d’écrire était accordée de fait et de droit à tous les hommes d’une certaine classe sociale... Elle rappelle qu’elle parle des hommes et des femmes de la grande bourgeoisie. Elle sait, et elle dit, que les hommes des autres classes n’ont pas accès à ce qu’elle demande pour les femmes de sa classe. Non qu’elle soit " castiste " ; tout simplement, son sujet est le féminisme, c’est lui qu’elle traite. 
Aujourd’hui que la classe cultivée à laquelle elle s’adressait représente une plus grande partie de la population que celle d’alors, et que les femmes de cette classe ont, pour la plupart, une chambre à soi et un salaire, il est bon de revenir sur les idées novatrices de Virginia Woolf. 
De faire le point. 
Si, selon Virginia Woolf, peu de femmes écrivaient au XIXème siècle, c’est parce qu’elles n’en avaient pas les moyens matériels. L’argent, l’espace et le temps leur manquaient. Ainsi, elle refusait l’existence d’une différence d’essence entre les hommes et les femmes, qui rendrait les premiers plus aptes à la création artistique et intellectuelle. Elle montrait que pour écrire, une femme avait tout simplement besoin " d’avoir cinq cents livres de rente et une chambre dont la porte est pourvue d’une serrure ".

2 Une femme à soi

Mais j’ajouterais quelque chose. Cinq cents livres de rentes, une chambre pourvue d’une serrure, et aussi ...la reconnaissance par au moins une autre personne que sa propre parole a de la valeur... 
Non, un appartement ne suffit pas. L’argent même est secondaire. 
Fritz Lang, le cinéaste, doit à sa première femme les scénarios de ses beaux films ; Einstein, le physicien, doit à sa première femme les calculs qui lui permirent d’élaborer et de démontrer sa théorie ; Norstein, l’animateur, doit à sa femme ses personnages et ses maquettes. 
Une étude de l’anthropologue François de Singly,
Fortune et infortune de la femme mariée, a d’ailleurs montré que la réussite des hommes dépend beaucoup de leurs femmes. Au sein des couples hétérosexuels, la répartition des rôles donne à la femme celui de soutien de l’homme, de sa carrière, de son œuvre. Il soutient même que les hommes dont les femmes ne travaillent pas ont plus de facilité à " réussir " que leurs confrères dont les compagnes travaillent. L’alliance de deux personnes actives, engagées professionnellement dans la société, ne serait donc pas plus rentable que la solitude de l’homme chef de famille... Donc, résolument, les services d’un conjoint anonyme, d’une femme, furent essentiels à beaucoup de réussites.

3 Un mari à soi

Mais justement Virginia Woolf, l’écrivain, bénéficiait de ce soutien. 
Virginia Woolf avait aussi un mari. Un mari qui criait au chef d’œuvre quand elle lui livrait les premières épreuves de
La Promenade au Phare. Un mari bien en vue et qui la publiait. Un mari qui agréait sa parole, sa pensée, lui offrait l’écoute et la confiance nécessaire pour qu’elle s’exprime. Leonard Woolf remplit ce rôle au point que certains, tel l’auteur d’un livre sur le groupe de Bloomsbury, ont dit qu’elle n’aurait pu écrire une ligne sans lui. 
Cet accueil admiratif, c’est ce qui manque à la plupart des femmes, qui demeurent muettes aujourd’hui, bien qu’elles aient une chambre à soi. 
Voilà ce qui leur manque encore : la confiance en soi, la conscience de sa valeur, un droit reconnu à l’expression, en quelque sorte être " agréée " à penser, à parler, à déployer une autorité.

4 Un public à soi

Pourtant, ce rôle de soutien au sein du couple, qui rend celui-ci si essentiel dans notre société, reflète l’absence de formes différentes de solidarités, de fraternité, d’échange. Nous devrions mettre en œuvre et en valeur d’autres formes d’aide et de soutien, plus libres et souples, et qui ne soient plus liées à la vie familiale et amoureuse. Car il y a peu de réussites sans groupe de soutien. L’auteur, pour oser son autorité, doit bénéficier d’une considération, qui le porte à croire qu’il a le droit à son audience. Il faut une confiance immense. Et pour que cette confiance vous réchauffe dans les moments les plus pénibles de la création, d’autres doivent la placer en vous - c’est une première nécessité. La seconde nécessité est qu’elle soit inconditionnelle.

5 Une voix à soi

- Il n’y a pas que les femmes qui ne peuvent s’exprimer par leur art. 
- Aujourd’hui, les femmes accèdent à des professions et des postes qui leur étaient fermés du temps de l’œuvre de Virginia Woolf ; et l’on ne peut plus dire que les hommes d’une certaine "classe" possèdent de fait et de droit la prise de parole publique : ils doivent, comme les autres, montrer leur légitimité. Celle-ci s’obtient non plus par le sexe ou la naissance, mais par le diplôme. 
- A l’heure où des procédés de discrimination positive (en faveur des femmes notamment) sont mis en oeuvre, il serait intéressant de renoncer à considérer telle ou telle catégorie momentanément lésée de la population pour s’interroger plus vastement : quels sont les besoins de la " personne" pour que chacun parvienne à déployer pleinement sa parole dans la société. 
- Virginia Woolf réclamait l’entrée des femmes dans les lieux élitistes - professions intellectuelles, savantes, universitaires ; nous réclamons la suppression de l’élitisme et de ses lieux gardés. 
- Pourquoi ? Parce que chacun devrait pouvoir être accueilli comme un penseur et un locuteur de première classe. C’est à cette condition que l’on peut se targuer d’offrir à tous les mêmes droits et la même valeur.

Edith de Cornulier-Lucinière,
21 avril 2006