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mercredi, 30 décembre 2009

Deux lettres de dépit

 

Ainsi toujours aimante et déçue, ou trahie,
Mes plus doux sentiments se fanent tour à tour ;
Et l’amitié coûte à la vie
Autant de larmes que l’amour.

Marceline Desbordes-Valmore

 

Elles étaient dépitées. Elles l'écrivaient dans leurs lettres. Ce dépit épistolaire témoigne de l'ancienneté de la dépression nerveuse, qui porta des noms plus jolis que celui-ci.

 

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Madame de Sévigné à sa fille, le 16 mars 1672

Vous me demandez, ma chère enfant, si j’aime toujours bien la vie. Je vous avoue que j’y trouve des chagrins cuisans ; mais je suis encore plus dégoûtée de la mort ; je me trouve si malheureuse d’avoir à finir tout ceci par elle, que si je pouvois retourner en arrière, je ne demanderois pas mieux. Je me trouve dans un engagement qui m’embarrasse : je suis embarquée dans la vie sans mon consentement ; il faut que j’en sorte, cela m’assomme et comment en sortirai-je ? Par où ? Par quelle porte ? quand sera-ce ? en quelle disposition ? souffrirai-je mille et mille douleurs, qui me feront mourir désespérée ? aurai-je un transport au cerveau ? mourrai-je d’un accident ? comment serai-je avec Dieu ? qu’aurai-je à lui présenter ? la crainte, la nécessité feront-elles mon retour vers lui ? n’aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur ? que puis-je espérer ? suis-je digne du paradis ? suis-je digne de l’enfer ? quelle alternative ! quel embarras ! Rien n’est si fou que de mettre son salut dans l’incertitude ; mais rien n’est si naturel, et la sotte vie que je mène est la chose du monde la plus aisée à comprendre. Je m’abîme dans ces pensées et je trouve la mort si terrible que je hais plus la vie parce qu’elle m’y mène, que par les épines qui s’y rencontrent. Vous me direz que je veux vivre éternellement. Point du tout, mais si on m’avoit demandé mon avis, j’aurois bien aimé mourir entre les bras de ma nourrice : cela m’auroit ôté bien des ennuis et m’auroit donné le ciel bien sûrement et bien aisément.


Marquise du Deffand, lundi 20 octobre 1766
à monsieur Horace Walpole


J’admirais hier soir la nombreuse compagnie qui était chez moi ; hommes et femmes me paraissaient des machine à ressort, qui allaient, venaient, parlaient, riaient sans penser, sans réfléchir, sans sentir : chacun jouait son rôle par habitude : Madame la duchesse d’Aiguillon crevait de rire, Madame de Forcalquier dédaignait tout, Madame de La Vallière jabotait sur tout. Les hommes ne jouaient pas de meilleur rôle, et moi j’étais abîmée dans les réflexions les plus noires : je pensais que j’avas passé ma vie dans les illusions, que je m’étais creusé moi-même tous les abîmes dans lesquels j’étais tombée ; que mes jugemens avaient été faux et téméraires, et toujours trop précipités, et qu’enfin je n’avais parfaitement bien connu personne ; que je n’en avais pas été connue non plus, et que peut-être je ne me connaissais pas moi-même. On désire un appui, on se laisse charmer par l’espérance de l’avoir trouvé : c’est un songe que les circonstances dissipent et qui font l’effet du réveil. (…)

 

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Les deux photos (la dépitée à la cerise, la dépitée souriante) sont extraits de la série de Sara "La dépitée"

 

mardi, 29 décembre 2009

Venise

 

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Peinture : "Italie", par Sara

 

 

À Venise qui choit dans la lagune 
J'ai oublié mes rêves américains 
J'ai pleuré à minuit sous la lune 
En froissant de longs doigts dans mes mains


J'ai eu peur de ces êtres qui passent 
Et vous marquent la peau de leurs dents 
J'ai toujours fui les nuits où l'on chasse 
Un fantôme à étreindre un moment



Pourtant, loin des immenses déserts 
Que traversent des villes géantes, 
J'ai aimé sous un vieux lampadaire 
Un garçon vénitien de vingt ans



Et je traîne la mémoire ardente 
De ville en port, de forêt en dune, 
Le souvenir d'un halo de lune 
D'un frisson dont renaissent mes trente ans 



À Venise qui choit dans la lagune 
J'ai oublié mes rêves américains 
J'ai frémi à minuit sous la lune 
En froissant de longs doigts dans mes mains


Édith de Cornulier-Lucinière

lundi, 28 décembre 2009

Pierre Loti par René Lalou

... diluer un instant dans le rêve sa propre angoisse.

 

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peinture de Sara. Collection B. B.

 

 

J'ai trouvé le tome I de ce livre dans les affaires de mon grand-père. Publiée en 1946, L'histoire de la littérature française et contemporaine (1870 à nos jours) , de René Lalou, comporte d'assez beaux passages sur certains auteurs. 
En voici un, que je recopie à l'usage de ceux qui trouvent amusant de lire un critique du milieu du XXème siècle sur la littérature "contemporaine".


Pierre Loti et l'exotisme

"Rien ne m'est arrivé que je n'aie obscurément prévu dès mes premières années", écrit Pierre LOTI au début du Pélerin d'Angkor ; tout enfant, dans son petit musée de Saintonge, il avait prévu que, malgré la résistance de sa famille, il entrerait dans la marine et visiterait les plus beaux pays du monde , il avait aussi prévu que sa foi protestante ferait place peu à peu à une sorte de panthéisme vague dominé par la terreur de la mort ; s'il n'ajoute point qu'il avait prévu son oeuvre littéraire, cela tient uniquement à ce qu'elle n'est qu'un épisode, un effort de plus pour sauver sa vie du néant engloutisseur. 

C'est ce sentiment personnel qui inspire ses livres, - beaucoup plus que les circonstances qui déterminèrent leur composition ; il les enchaîne par un lien d'unité auprès duquel leurs différences superficielles ne comptent pas. On a beaucoup parlé de désenchantement à propos de Loti et on l'a comparé de ce fait à Chateaubriand , ressemblance dans l'attitude qui ne doit point aveugler sur leur différence fondamentale. Chateaubriand a orgueilleusement "bâillé sa vie" parce que son mérite n'y recevait point les consécrations auxquelles il jugeait avoir droit ; Loti a obtenu tous les succès qu'il convoitait ; la terre a comblé sa curiosité et sa sensualité. Il a connu la joie de découvrir des pays fermés, de les révéler aux hommes ; il a éprouvé la volupté plus raffinée de voir leur charme diminué par la civilisation, d'avoir été le dernier à jouir de leur vierge beauté. Rien ne lui aura manqué, pas même le prophétique plaisir de prophétiser la décadence finale : "Il viendra un temps où la terre sera bien ennuyeuse à habiter, quand on l'aura rendue pareille d'un bout à l'autre, et qu'on ne pourra même plus essayer de voyager pour se distraire un peu"...

Et cependant, toutes ces distractions offertes ne l'auront pu distraire, lui, de l'ennemi qu'il portait en sa conscience. La hantise du déroulement inexorable de la vie avec l'inévitable vieillesse et la mort au terme de tout, ce savoir amer qui a chez lui l'intensité d'une sensation physique, poursuit Loti jusque dans les ivresses de l'amour et la contemplation des plus somptueux paysages. "J'en suis venu, écrivait-il, avant la quarantième année, à chanter mon mal et à le crier aux passants quelconques, pour appeler à moi la sympathie des inconnus les plus lointains ; et appeler avec plus d'angoisse à mesure que je pressens davantage la finale poussière... Et qui sait ? en avançant dans la vie, j'en viendrai peut-être à écrire d'encore plus intimes choses qu'à présent on ne m'arracherait pas, - et cela pour essayer de prolonger, au delà de ma propre durée, tout ce que j'ai été, tout ce que j'ai pleuré, tout ce que j'ai aimé". Du Roman d'un enfant à Prime Jeunesse, à quels aveux Loti ne s'est-il pas péniblement résigné pour assurer dans la mémoire de ses lecteurs quelques années de vie, d'abord à ce qu'il tenait pour le meilleur de ses souvenirs, puis peu à peu, farouchement, à tout lui-même !

(Nous assistons à une semblable course contre la mort dans les Feuillets d'André GIDE, autre écrivain d'origine protestante et torturé, lui aussi, par "l'amour qui n'ose pas dire son nom".)


La critique n'abdique pas son jugement en lui donnant raison et en convenant qu'en effet il n'a jamais fait autre chose. Mais ce caractère d'épaves sauvées de l'universel naufrage s'applique surtout aux ouvrages proprement autobiographiques. Dans les romans l'art intervient : Loti tente, au moins, de sortir de lui-même. Sans doute ne faut-il point exagérer cette évasion ; les personnages qu'il choisit sont en général des simples : nulle finesse psychologique n'est requise pour la peinture de Ramuntcho ou de mon frère Yves ; l'éloignement enveloppe Rarahu et madame Chrysanthème dans un décor magnifique qui leur tient aisément lieu d'âme ; l'apparente complexité des Désenchantées est une culture occidentale qui s'ajoute à leur sensibilité passionnée sans la pénétrer profondément encore ; même dans Pêcheur d'Islande, le livre de Loti qui ressemble le plus aux romans du modèle conventionnel, les héros sont des types généraux abstraits, dirait-on, s'il n'y avait pas chez Loti une imagination visuelle absolument rebelle à toute abstraction. Car les fêtes du regard et les courtes haltes de passion sensuelle lui ont seules procuré les minutes exaltées où, anéanti dans la sensation présente, il oubliait la menace sur sa tête de l'autre, du définitif anéantissement. 

L'exotisme de Loti n'est donc pas un caprice d'artiste mais une nécessité pour l'homme qu'il fut, l'unique baume à son ennui et à sa peur. Or, par une conséquence assez naturelle, l'exotisme lui a valu aussi ses plus grands succès littéraires : incapable d'une construction intellectuelle personnelle, son regard embrasse d'un coup l'ensemble d'un paysage ; sa description, épousant avec une merveilleuse souplesse les contours de son objet, en présente une image si fidèle  qu'elle restitue aux yeux les plus fermés le spectacle entier avec l'harmonie interne qui lui donne sa raison d'être. Un exemple illustrera cette passivité recréatrice du Loti peintre : "Cependant la lune s'abaisse lentement, et sa lumière bleue se ternit ; maintenant elle est plus près des eaux et y dessine une grande lueur allongée qui traîne. Elle devient plus jaune, éclairant à peine, comme une lampe qui meurt. Lentement elle se met à grandir, à grandir, démesurée, et puis elle devient rouge, se déforme, s'enfonce, étrange, effrayante. On ne sait plus ce qu'on voit : à l'horizon, c'est un grand feu terne, sanglant. C'est trop grand pour être la lune". 

"La notion du réel est perdue", écrit-il un peu plus loin.
Il s'en épouvante et s'en réjouit à la fois. Non qu'il soit incapable de descriptions précises ; elles foisonnent dans Au Maroc ou dans Vers Ispahan. Non qu'il soit même incapable de la rigoureuse minutie indispensable à la croisade de virulente satire qu'il a entreprise dans L'Inde (sans les Anglais) et la Mort de Philoe. Mais son procédé favori, sa tendance la plus instinctive, consiste à s'abîmer dans le spectacle qu'il contemple jusqu'à en être débordé, à ne plus le peindre qu'empli de leurs deux émotions mêlées. Cette phrase : "Lentement elle se met à grandir, à grandir, démesurée, et puis elle devient rouge, se déforme, s'enfonce, étrange, effrayante", résume tout le style de Loti : répétition des mots, accumulation des verbes imagés, des adjectifs d'impression subjective, tout converge à créer une atmosphère de mystère inexplicable. Aussi excelle-t-il à évoquer le vague, à représenter une réalité par la négation d'une autre réalité : "C'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien ; elle traînait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de suite, commençait un vide immense, qui n'était d'aucune couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable, chimérique". 

Là est le secret de son pouvoir d'imagination : il peint les choses dans un rêve éveillé où elles surgissent et s'évanouissent magiquement ; il décrit en ayant l'air de capituler devant la réalité ; dans l'incantation de cette prose, les termes les plus abstraits dépouillent leur valeur intellectuelle et n'agissent plus que par leur force affective : "Cette nuit-là, c'était l'immensité présentée sous ses aspects les plus étonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des impressions de profondeur. Cet horizon, qui n'indiquait aucune région précise de la terre, ni même aucun âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis l'origine des siècles, qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne vît rien, - rien que l'éternité des choses qui sont et qui ne peuvent se dispenser d'être."
"Être" et "sembler", ces verbes élémentaires reviennent perpétuellement dans les livres de Loti : symboliquement, car, faibles pour précisément décrire, nuls autres n'égalent leur aptitude infinie à suggérer. Or, suggérer est bien le but unique d'un artiste qui, exaspéré par l'omniprésence du danger mortel, ose à peine affirmer sa suprême espérance : "La souveraine Pitié, j'incline de plus en plus à y croire et à lui tendre les bras, parce que j'ai trop souffert, sous tous les ciels, au milieu des enchantements ou de l'horreur, trop vu souffrir, trop vu pleurer, et trop vu prier". Et cette obstinée évocation de tant de ciels, de tant d'enchantements ou d'horreurs n'aura été pour Loti, en définitive, qu'une manière d'opium à endormir la souffrance humaine et diluer un instant dans le rêve sa propre angoisse.

dimanche, 27 décembre 2009

Les quartiers populaires

 

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Jardin du Luxembourg, par Sara

 

 

Bourgeois, vous n'aimez pas les riches : vous préférez les pauvres, car vous êtes infiniment de gauche. Alors vous dites, "pouah, les quartiers riches sont morts ! je préfère les quartiers populaires". Et vous vendez vos appartements des longues avenues du septième arrondissement, et vous achetez des "surfaces originales" là où les poubelles débordent, où les gens crachent sur le trottoir, où les enseignes multicolores sont écrites dans toutes les langues. 
Mais votre gloire d'être peuple, qui en paye le prix ? Eux.

Ceux qui partent, refoulés toujours plus loin, vers le périphérique, puis de l'autre côté du périphérique, puis plus loin encore dans les banlieues ; ceux que vos euros patentés chassent des immeubles que vous restaurez pour votre plus grand confort.  Depuis cinquante ans, combien de familles, combien de vieux, combien d'ouvriers, d'employés avez-vous bouté hors de Paris, sans vous en rendre compte, en colonisant leurs parcelles de "terres" urbaines durement louées, en y confectionnant de luxueuses salles de bains et cuisines, en disant : "pouah ! les quartiers riches me dégoûtent. Ils sont trop propres. Je veux la zone, je veux le peuple, je veux la racaille !"

Et Paris devient de plus en plus cher et ceux qui s'y maintenaient encore doivent fuir les loyers que votre simple présence élève, pour s'exiler hors les enceintes de LEUR ville.


Vous aimez les quartiers populaires - mais vous embourgeoisez tout ce que vous touchez. Vous qui n'aimez pas les riches, vous qui passez vos vacances d'hiver au ski, vos vacances d'été à la mer.


$€£ Édith de CL $€£

samedi, 26 décembre 2009

Citadelle

 

PAR Antoine de Saint-Éxupéry
"De l'homme, je ne demande pas quelle est la valeur de ses lois, mais bien quel est son pouvoir créateur".
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Photo Sara

 

 

"Et je m'en fus parmi mon peuple songeant à l'échange qui n'est plus possible lorsque rien de stable ne dure à travers les générations, et au temps qui coule alors, inutile, comme un sablier. Et je songeais : cette demeure n'est point assez vaste et l'oeuvre contre laquelle il s'échange n'est point assez durable encore. Et je songeais aux pharaons qui se firent bâtir de grands mausolées indestructibles et anguleux qui avancent dans l'océan du temps qui les use lentement en poussière. Je songeais aux grands sables vierges des caravanes dont quelquefois émergent un temple d'autrefois, à demi sombré et comme démâté déjà par l'invisible tempête bleue, voguant encore à demi, mais condamné. Et je songeais : il n'est point assez durable, ce temple avec sa charge de dorures et d'objets précieux qui ont coûté de longues vies humaines, avec ce miel enfermé de tant de générations, avec ses filigranes d'or, ces dorures sacerdotales contre lesquelles de vieux artisans se sont lentement échangés et ces nappes brodées sur lesquelles des vieilles tout au long de leur vie se sont lentement brûlé les yeux, et, une fois racornies, toussotantes, ébranlées déjà par la mort, ont laissé d'elles cette traîne royale. Cette prairie qui se déroule. Et ceux qui l'aperçoivent aujourd'hui se disent : "Qu'elle est belle, cette broderie ! Qu'elle est donc belle..." Et je découvre que ces vieilles ont filé leur soie dans leur métamorphose. Ne se sachant point aussi merveilleuses. 
Mais il faut bâtir le grand caisson pour recevoir ce qui restera d'eux. Et le véhicule pour l'emporter. Car, moi, je respecte d'abord ce qui dure plus que les hommes. Et sauve ainsi le sens de leurs échanges. Et constitue le grand tabernacle auquel ils confient tout d'eux-mêmes.
Ainsi je les retrouve encore, ces lents navires dans le désert"

 

Antoine de Saint-ÉXUPÉRY

Citadelle, sur Une bibliothèque au 13

vendredi, 25 décembre 2009

grivoiserie

 

Le mot et la chose

 

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Coquetel hard par Sara

 

 

Madame, quel est votre mot,
Et sur le mot et sur la chose ?
On vous a dit souvent le mot,
On vous a fait souvent la chose.
Ainsi, de la chose et du mot
Vous pouvez dire quelque chose.
Et je gagerais que le mot
Vous plaît beaucoup moins que la chose.
Pour moi, voici quel est mon mot,
Et sur le mot, et sur la chose :
J'avouerai que j'aime le mot,
J'avouerai que j'aime la chose.
Mais, c'est la chose avec le mot,
Mais, c'est le mot avec la chose,
Autrement, la chose et le mot
A mes yeux, seraient peu de chose.
Je crois même, en faveur du mot,
Pouvoir ajouter quelque chose ;
Une chose qui donne au mot
Tout l'avantage sur la chose :
C'est qu'on peut dire encore le mot,
Alors qu'on ne fait plus la chose.
Et pour peu que vaille le mot,
Mon Dieu, c'est toujours quelque chose !
De là, je conclus que le mot
Doit être mis avant la chose.
Qu'il ne faut ajouter au mot
Qu'autant que l'on peut quelque chose.
Et pour quelque jour où le mot
Viendra seul, hélas, sans la chose,
Il faut se réserver le mot
Pour se consoler de la chose.
Pour vous, je crois qu'avec le mot,
Vous voyez toujours autre chose.
Vous dites si gaiement le mot,
Vous méritez si bien la chose,
Que pour vous, la chose et le mot
Doivent être la même chose.
Et vous n'avez pas dit le mot
Qu'on est déjà prêt à la chose,
Mais quand je vous dis que le mot
Doit être mis avant la chose,
Vous devez me croire à ce mot,
Bien peu connaisseur en la chose.
Eh bien, voici mon dernier mot,
Et sur le mot et sur la chose :
Madame, passez-moi le mot
Et je vous passerai la chose.


Abbé de l'Attaignant (il vécut à cheval entre le XVII et le XVIIIème siècle)

 

 

jeudi, 24 décembre 2009

La chanson des morts

 

La chanson des morts, d'Ouraphle (pseudonyme de Jules Laforgue)

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Le Louvre, par Sara

 

 

Une nuit que le vent pleurait dans les bruyères,

À l'heure où le loup maigre hurle au fond des forêts,

Où la chouette s'en va miaulant dans les gouttières,

Où le crapaud visqueux râle au fond des marais,

Disputant ma pelisse à la bise glaciale,

Par les sentiers perdus je m'en allais rêvant,

Fouetté par l'âpre neige et l'ardente rafale

Le saule échevelé se tordait en pleurant,

L'ombre sur le chemin finissait de s'étendre.

Un chien poussait au loin de plaintifs hurlements,

Derrière moi sans cesse il me semblait entendre

Un pas qui me suivait et des ricanements!...

Tandis que je suivais ces routes isolées,

La chevelure au vent et frissonnant d’effroi,

S'éparpillant au loin en lugubres volées

Minuit sonna bientôt au clocher du beffroi.

Je m'assis sur un tertre où jaunissait le lierre,

Devant moi s'étendait l'immense cimetière...

............................................................................

... Quand je vis tout à coup, légion vagabonde,

Se prendre par la main des squelettes glacés

On commence, et tandis que tournoyait leur ronde

Ils glapissent en chœur l'hymne des trépassés :

I

Tandis qu'à ton front passe
Un nuage orageux,
Lune, voile ta face
Et détourne tes yeux.
Nous allons en cadence
Et que chacun s'élance
Donnons à cette danse
Nos bonds les plus joyeux,

Ils hurlent en sifflant et l'ardente rafale

Emporte les éclats de leur voix sépulcrale.

II

Pauvre sagesse humaine

Dont le monde est si fier,

Tu te disais certaine

D'un ciel et d'un enfer.

Enfer et ciel, chimére!

On vit au cimetière

Sans Dieu ni Lucifer!

Ils hurlent en sifflant et l'ardente rafale

Emporte les éclats de leur voix sépulcrale,

III

Oui, c'est au cimetière

Qu'on vit après la mort;

Sur l’oreiller de pierre

Le trépassé s'endort.

Mais quand l’ombre s'étale

Il soulève sa dalle

Et de sa tombe il sort.

Ils hurlent en sifflant et l’ardente rafale

Emporte les éclats de leur voix sépulcrale.

IV

Nous narguons de la lune

Les regards pudibonds,

Nous dansons à La brune

Ainsi que Les démons,

Puis La danse passée,

Sur La pierre glacée,

Prés de notre fiancée,

Mieux que vous nous aimons.

Ils hurlent en sifflant et l’ardente rafale

Emporte les éclats de leur voix sépulcrale.

V

Puisqu'ils oublient si vite

Leurs plus proches parents,

Que leur regret habite

En eux si peu de temps,

Crachons-Ieur ce blasphème :

À Leur ciel anathème!

Anathème à Dieu même!

Anathème aux vivants!

Ils hurlent en sifflant et l’ardente rafale

Emporte les éclats de leur voix sépulcrale.

Et moi pétrifié de ces clameurs funèbres,
De mon gosier en feu sort un cri de terreur;
Et je Les vis soudain dans l’ombre et Les ténèbres
Qui fuyaient en tumulte harcelés par la peur,
Puis tout se tut bientôt. De nouveau le silence
Commençait à régner quand j'ouïs tout à coup
L'un d'entre eux fureter comme un spectre en démence
Et hurler en pleurant : « On m'a volé mon trou ! »

Ouraphle (Jules Laforgue)

février 1878

 

mercredi, 23 décembre 2009

Commentaire de Mirimonde sur une Vanité

 

Commentaire d'Albert-Pomme de Mirimonde,
in Le langage secret de certains tableaux du Musée du Louvre
Éditions de la Réunion des musées nationaux, 1984

 

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Vieillard en méditation

Peintre : Ferdinand Bol

Hollande XVIIème siècle (1616-1680)

 

Ce tableau fournit un bon exemple de "vanité à personnage". Pour animer l'allégorie de la vie, les artistes ont choisi, tour à tour, un bébé insouciant de l'avenir, un jeune garçon ou une jolie femme méditant sur la condition humaine ou un vieillard désabusé jugeant les activités illusoires de son existence. Les rembranesques étaient restés fidèles à ce thème : ce tableau en fournit une interprétation caractéristique.

 

La composition est soigneusement ordonnée et met en valeur les divers éléments du sujet. Les objets, symboliquement les trois vies possibles, sont posés sur une table recouverte d'un riche tapis. La vita pratica est consacrée à la recherche de la fortune, des honneurs et du pouvoir. Ici, un casque militaire, au plumet impressionnant, et une écharpe soyeuse, insigne de commandement, rappelle le rôle joué par celui qui les porta jadis. La vita voluptuaria se passe à assouvir les désirs des sens et l'amour charnel. Les "enfants" de Vénus qui s'y livrent éprouvent une passion pour la musique en raison de son influence aphrodisiaque. Comme l'a montré M. Bergström, dans les tableaux moralisateurs, les instruments ne sont pas une allusion à l'art sonore, mais à la luxure. Ici, le choix est significatif. La flûte traversière, placée devant le livre, suggère, comme la flûte à bec, une métaphore phallique - qui subsiste encore dans le langage populaire. Ce sens grivois transparaît dans les nombreuses Leçons de flûte peintes par de petits Maîtres au XVIIème siècle. Quant au beau luth, couché sur sa face, au second plan, il était le complice des séducteurs pour charmer les belles ou apitoyer les cruelles qui affectaient l'indifférence ou simulaient le dédain. Bien en vue, ouvert sur un pupitre, un grand livre, que nul ne consulte plus, laisse apercevoir des feuillets froissés. La vita contemplativa consacrée à l'étude est, elle aussi transitoire, donc décevante.

 

Une chandelle éteinte indique que la vie touche à son terme. Au premier plan, un crâne édenté semble ricaner en guettant le vieillard assis devant lui. Frileusement vêtu d'une robe de chambre, les mains appuyées sur une canne devenue indispensable pour faciliter sa marche, le vieil homme tient sans le regarder un papier - peut-être quelque memento mori. Il se détourne pour ne plus voir les épaves de son passé : honneurs abolis, amours défuntes, savoir périmé. Tout ceci va retourner au néant et il en a conscience. Immobile, solitaire, entouré d'une pénombre qui s'épaissit, il regarde fixement le vide. Sans rien de théâtral, l'oeuvre retrace le drame qui marque la fin d'une vie mal vécue, lorsque l'homme, laissé à lui-même, n'a plus le secours des gestes quotidiens et qu'il aperçoit la futilité de ce qu'il a tenté. Impuissant, il survit à ses illusions : amère leçon. Au fond, l'artiste a placé une sphère, symbole du monde, pour attester l'universalité de cet enseignement destiné à mettre en garde les spectateurs.

 

mardi, 22 décembre 2009

Convergence(s) !

 

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Gange par Sara


C'était en août, 2007 : Laurent Moonens nous proposait un petit article mathématique intitulé :

Convergence(s) !

Le voici, pour lire le document pédéhaif il suffit de cliquer sur ce lien :

 

Convergences

Pour en savoir plus sur le docteur Moonens... Osez cliquer ICI

lundi, 21 décembre 2009

Inspirations prophylactiques

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"Notre refuge est dans l'Espérance offerte. Elle est en nous, pour notre âme, comme une ancre sûre et ferme".

Saint Paul (?), in Épitre aux Hébreux

 

"Voici le Tao du Ciel : exceller à vaincre sans lutter, exceller à convaincre sans parler, faire venir spontanément sans appeler, réaliser parfaitement dans une apparente inertie".

Lao Tseu, in Tao te king

dimanche, 20 décembre 2009

Violence

 

"Nous sommes tous au bord de la tombe et l'aventure nous tend les bras".

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(photo vendéenne)

 

Il y a quelques années, à Bruxelles, en Belgique, j'ai passé quelques jours et une immense publicité recouvrait la façade d'un immeuble en réparation. C'était une publicité pour l'entreprise de ravalement, et elle montrait un visage extrêmement ridé, pétri de vieillesse. L'objet de la publicité était donc qu'on allait ravaler un immeuble trop vieux pour lui donner une nouvelle jeunesse.

Je marchais, sonnée, choquée par un tel message. Je regardais autour de moi les autres êtres humains marcher dans la ville. Nous étions tous de petits êtres minuscules dominés par une immense image qui nous surplombait et qui était d'une grande violence pour les vieux.

J'étais jeune et je le suis toujours - pas une ride. À l'époque je n'avais pas réussi à parler sur cette image et l'atroce publicité sur le ravalement qui l'accompagnait, qui en anéantissait la beauté ; ce qui m'assommait le plus était que nous la voyions tous, tous les jours, à cet endroit fréquenté de la ville, et que, quoi que nous en pensions, il n'y avait rien à faire, rien d'autre que d'écrire une petite lettre de protestation à une grande entreprise de ravalement.

Nous étions tous dominés par une violence faite à ces beaux visages de nos aînés, qui ressemblent à des couchers du soleil. Il ne faut pas ravaler, ni nos larmes, ni nos maisons, ni surtout nos visages. Nos visages sont le témoignage fragile de notre existence présente. Ils passeront vite, et aucun ravalement ne les maintiendra en vie.

Le ravalement de la peau, c'est la mort de l'âme. La teinture des cheveux, c'est la corruption des crinières.
La publicité, c'est le péché contre l'esprit.

 

samedi, 19 décembre 2009

Pourquoi nous ne faisons plus d’alcool de Salamandre

 

 

 

Dans quelques jours, la foule des gens qui vivent sous un toit et mangent à leur faim fêteront la déesse Consommation, en blasphémant la grande naissance du Christ et le Splendide solstice d'hiver. AlmaSoror s'incline devant les milliards d'animaux sacrifiés à l'autel de cette déesse cupide.

Nous songeons avec force à ces masses d'oies traitées avec un mépris d'une précision, d'un investissement peu communs. Tout est fait pour que le rendement soit au plus beau fixe. Or, chaque amélioration de ce rendement se fait au prix d'une torture encore plus grande, quand bien même on pensait avoir déjà battu le record de la souffrance. 
Car, ils souffrent.


Vous dites "les animaux ne sentent rien". Mais vous, lorsqu'on vous enfonce des tubes dans la bouche jusqu'à l'estomac, vous ne sentez rien ? Lorsqu'on vous pique les chairs, lorsque on vous parque dans un espace trop petit pour que vous puissiez bouger, lorsqu'on vous laisse baigner dans vos excréments, vous ne sentez rien ?


Vous dites "moi, je suis un être humain". Vous êtes donc un mammifère et vous savez parfaitement comme ils sentent, eux, les autres animaux. Ils sentent la souffrance avec leur corps, comme vous.


Vous dites "Il ne sentent pas de douleur morale". Éviter une souffrance physique épouvantable à un être vous parait donc de la dernière inutilité. Mais la souffrance morale, dont vous les privez, pouvez-vous nous dire où nous devons la voir en vous, en vous qui ne semblez faire aucun cas de l'existence de millions d'êtres ?


Les esclaves, les indiens, les bébés sont passés par les colonnes infernales des hommes conscients qui ne leur reconnaissaient pas de conscience. Alors, que les animaux aient ou non une conscience, qu'ils aient ou non une âme, je vous répéterai la phrase d'Alice Walker :


“The animals of the world exist for their own reasons. They were not made for humans any more than black people were made for white, or women created for men.”


(les animaux du monde existent pour leur propre fin. Ils n'ont pas été créés à l'usage des humains, pas plus que les noirs n'ont été créés à l'usage des blancs ou les femmes à l'usage des hommes).

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Cette femme rejoint la grande cohorte de ceux qui ne se sont pas assis sur leur condition humaine comme sur une condition sociale supérieure et dominante : dans cette cohorte fraternelle resplendissent les visages de Pythagore, de Confucius, de Montaigne, de Rousseau, de Léonard de Vinci, de Tolstoï, de  Gandhi, de tant d'autres.


Le poète Lamartine exprimait sa fraternité transsanimale ainsi : «On n'a pas deux cœurs, l'un pour l'homme, l'autre pour l'animal… On a du cœur ou on n'en a pas».


Dans les abattoirs, les zoos et les fermes industrielles où l'épuisement diminue de moitié la vie d'une vache, dans les prisons, les maisons d'arrêt et les DDASS, dorment les éveils qui nous attendent, et qui nous donneront tant de honte. Mais chaque être maltraité et assassiné est une histoire brisée, une souffrance qu'aucun repentir, qu'aucune décision ne pourra jamais rédimer.

 




AlmaSoror a renoncé depuis trois mois à la confection d'alcool de salamandre, sa spécialité. Nous savons que nous avons provoqué des regrets. Mais il était important pour nous de nous engouffrer, enfin, sur la route fraternelle, celle qui laisse autrui, fût-il à quatre pattes et poils longs, vivre en paix dans ses forêts, dans ses montagnes, dans ses arrière-cours.


Que les salamandres ne nous craignent plus. Qu'elles nous pardonnent notre arrogance. L'expérience nous aura enseigné que nos plus belles cultures ne manquent pas de victimes.

 

Signé : AlmaSoror, presque tous ses auteurs, tous ses personnages

(Photo d'Alice Walker par Andy Freeberg)

 

D'autre articles d'AlmaSoror sur les animaux se trouvent dans la catégories AnimaL (dans la colonne de gauche de ce blog), ou bien sont en passe d'être recensés ici : choses sur la protection animale d'AlmaSoror

vendredi, 18 décembre 2009

Résurrection... Nous sommes heureux

 

... Très heureux de présenter aujourd'hui quelques images extraites du second film de Sara, Résurrection, produit par AlmaSoror.
Résurrection est une partie de la dilogie intitulée La chambre abandonnée

Un coffre, des vieux livres, un ours et une poupée demeurent dans la chambre abandonnée.
Soudain, un bruit s'élève, cela vient du coffre. C'est elle. Elle va ressusciter.  

Au son d'alléluia du sieur Buxtehude, chanté a capella, et des bruitages des chanteuses Ximena Xouxou et Hanna Varkki,
nous assistons à ce retour abrupt de l'enfance dans une chambre noire comme l'Inconscient.
Ces images de prise de vue réelle, très baroques, surprennent lorsqu'on les compare à celles du premier film de Sara, animation en papier déchiré, visible ici.
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Ceux qui ont pleuré, la tête en l'air, dans la chapelle Sixtine, ont reconnu l'allusion à la main du Créateur qui se tend vers celle d'Adam...
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L'alleluia de Buxtehude dans la magistrale version du Cantus Cöln s'écoute ici. La version du film est bien plus âpre et sombre, mais l'âme de la résurrection s'y retrouve autant.

 

 

 

 

 

jeudi, 17 décembre 2009

Dictionnaire de la délivrance psychique 5

 

 

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photo Sara pour VillaBar

 

CNC : sigle du Centre National du Cinéma.
Organe étatique en charge du contrôle administratif, économique, politique et intellectuel de tout ce qui concerne le cinéma en France : production, diffusion, professions du cinéma. Le CNC habilite ou déshabilite les gens de métier et les entreprises, autorise la création d'oeuvres, leur diffusion, et encourage un certain type de productions en donnant de l'argent à des projets chaque année.

Art étatique s'il en est, le cinéma français et ses professions sont encadrés à tous les stade de la chaîne d'un film par le CNC, en vue d'une idéologie qu'il sera intéressant d'étudier dans quelques décennies, au moyen notamment des statistiques et de l'étude des thèmes des oeuvres subventionnées et de celles qui ne le sont pas.

 

Sous la direction de Conan Kernoël

mercredi, 16 décembre 2009

La Guerre Civile

Par Henry de Montherlant

"Je n'ai voulu que rêver un peu sur un immense retournement de fortune,
et en sortir quelques circonstances dorées par la mélancolie de l'Histoire".

 

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photo Sara

 

 

Le début de la pièce de théâtre "La Guerre Civile" commence par le chant d'un choeur : le choeur qui joue la guerre civile.

"Je suis la Guerre Civile. Et j'en ai marre de voir ces andouilles se regarder en vis-à-vis sur deux lignes, comme s'il s'agissait de leurs sottes guerres nationales. Je ne suis pas la guerre des fourrées et des champs. Je suis la guerre du forum farouche, la guerre des prisons et des rues, celle du voisin contre le voisin, celle du rival contre le rival, celle de l'ami contre l'ami. Je suis la Guerre Civile, je suis la bonne guerre, celle où l'on sait pourquoi l'on tue et qui l'on tue : le loup dévore l'agneau, mais il ne le hait pas ; tandis que le loup hait le loup. Je régénère et je retrempe un peuple ; il y a des peuples qui ont disparu dans une guerre nationale ; il n'y en a pas qui ait disparu dans une guerre civile. Je réveille les plus démunis des hommes de leur vie hébétée et moutonnière ; leur pensée endormie se réveille sur un point, ensuite se réveille sur tous les autres, comme un feu qui avance. Je suis le feu qui avance et qui brûle, et qui éclaire en brûlant. Je suis la Guerre Civile. Je suis la bonne guerre".


Henry de Montherlant