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lundi, 11 décembre 2017

Seul dans le grand monde

Tu riais et nous riions tous avec toi dans ces moments là, les verres au bout des mains, sous les lustres des grands salons, tu brillais et ta voix éclairait nos soirées. Tu arrivais toujours en retard, beaucoup de regards se réchauffaient en se tournant vers toi. Tu blaguais et nous repartions détendus de t’avoir entendus. Lorsque j’ai appris ta mort, je n’ai pas compris comment un tel épisode avait été rendu possible, non pas cette mort, mais la découverte de ton corps six jours plus tard.

- C’est courant, m’affirma mon ami policier.

Il a fallu six jours pour que l’on s’angoisse de ta disparition, pour que quelqu’un se rende compte que tu ne répondais pas au téléphone, que tu n’allais plus au bar sans nom, que tu ne publiais plus tes humeurs sur ton blog.

- C’est courant.

Pourtant, je n’aurais pas cru que cela arriverait à un être apprécié de nombreuses personnes, souvent vu en pleine compagnie, riant, parlant, répondant à brûle-pourpoint, débouchant les bouteilles, donnant des rendez-vous, invitant à déguster tes « tartes de ma grand-mère ».

Ta grand-mère est partie depuis bien longtemps. Tes parents, tu ne les voyais vraiment pas souvent. Ton frère ne répondait pas à tes mails.

Tes deux sœurs te téléphonaient pour ton anniversaire et le jour de l’an.

Tes nombreux amis te voyaient chacun trois ou quatre fois par mois.

Tes confrères et consœurs te rencontraient régulièrement, sous les lustres des grands salons.

C'est toi qui animait l'annuel dîner des voisins de ton immeuble.

Ton agonie a duré vraisemblablement deux jours. 

Il y avait deux cents personnes à ton enterrement. 

vendredi, 08 décembre 2017

Clemens rector

Mélodies grégoriennes de Guy de Lioncourt, vous couliez dans la pièce chauffée par un radiateur alors que la pluie tapotait la fenêtre. C’était par un jour de décembre froid et triste. Bertrand et Frédéric, jouaient silencieusement aux échecs à une table. Je les contemplais et ils m'ignoraient. La Normandie me paraissait une terre morose et familière. J’hésitais encore entre l’enseignement du saxophone ou celui de l’histoire et de la géographie. Cette question me causait des inquiétudes qui ne me font même pas sourire aujourd’hui, moi qui n’ai rien enseigné à personne. C’est une troisième voie qui m’a engloutie. Mon cousin chéri était seul, à l’Ouest de la France, dans un hôpital psychiatrique (mais était-il vraiment seul?) et tout ce à quoi j’avais cru, sur les plans politique et intellectuel, s’émiettait.

Tout cela était banal. Comme d’habitude, j’avais froid (car je suis maigre) et comme d’habitude, je regrettais atrocement les saillies et les bêtises que j’avais lancées la veille au soir, de ma voix mondaine, au cours de la soirée festive. Je ne peux parler sans l’aide d’un peu d’alcool mais après un seul verre je suis sous son emprise et cette emprise guide mes mots vers la vulgarité. Comme d’habitude, je décidais que jamais plus cela ne m’arriverait. Seize ans plus tard, je suis assise loin de la Normandie, près d’une autre fenêtre. Cette fois, il n’y a pas de cheminée au bois brûlant qui craquèle. Bertrand vit à Boston, je ne l’ai pas vu depuis six ans ; Frédéric est mort d’un accident de voiture quelques jours avant la date de son ordination sacerdotale. Melchior, mon cousin chéri, a changé d’hôpital psychiatrique. Et j’ai honte de ce que j’ai dit hier soir, dans ce lieu élégant où les soiries mêlaient leurs couleurs caressées par les lustres, sous l’emprise de deux verres d’alcool, deux verres bus pour pouvoir simplement parler et qui ont vulgarisé ma personnalité.

Tout cela est banal, aussi banal qu’il y a seize ans. J’ai trente-neuf ans, j’en avais vingt-trois. J’écoute encore les mélodies de Lioncourt et je lis toujours Tolstoï et Saint-François de Sales. Je me demande ce qui s’est passé réellement durant ces années. Un rêve de brume, une longue traversée du marécage des hésitations et des tentatives. J’ai toujours désiré pouvoir un jour enlever mon masque étrange et incertain.

vendredi, 01 décembre 2017

« On ne sert pas à quelque chose. On sert quelqu'un ».