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vendredi, 27 juin 2014

Les aperçus de Marc Haven

 Aperçus sur le Tao

 

 

Marc Haven

 

 

 

Le Tao et sa vertu

Une voie qui peut être tracée n'est pas la Voie éternelle : le Tao
Lao Tseu

 

(Note d'AlmaSoror : les chiffres entre parenthèses renvoient aux notes insérées par Marc Haven lui-même, citations dévoilées dans un esprit d'unification des traditions spirituelles)

 

Sur le plan intellectuel, ce que l'on conçoit bien, peut, dans toutes les langues, s'énoncer clairement. Il n'en est pas de même des révélations d'ordre mystique ; leur perception procède d'un sens interne à l'état latent dans tout être humain, mais appelé à se développer par la recherche intuitive de la Vérité et la Vie intérieure : c'est le cœur spirituel (1).

Par lui, les inspirés, les saints, reçoivent la lumière de l'Esprit. Mais comme cette lumière tient à l'essence des choses, elle est difficilement communicable à la plupart des hommes, pour qui le monde sensible représente encore la seule réalité. C'est pourquoi, lorsque les Sages veulent en parler, ils se heurtent à l'insuffisance de notre langage (2) et sont contraints de se servir de figures allégoriques ou de symboles.

De tels moyens d'expression resteraient lettre morte s'ils ne gardaient en eux, comme tout ce qui vient en ligne directe de la Source créatrice, un vivant reflet de l'Esprit qui les inspira. On peut s'en convaincre en lisant d'un cœur simple les textes sacrés d'Orient ou d'Occident par quoi la Grande Tradition nous est transmise d'âge en âge (3).

En raison de la haute spiritualité de son œuvre, Lao Tseu n'a pu échapper à la nécessité d’utiliser des images symboliques. Pour représenter le Principe éternel et inconnaissable de toute chose, il a choisi un mot que son étymologie rend apte à cette désignation conventionnelle. « Ne connaissant pas son nom, dit-il, je le désigne par le mot TAO ».

Le caractère TAO est composé du radical « marche », uni au radical « tête ou principe, point de départ d'un système, pensée directrice d'un mouvement ». Il signifie, au sens propre : un chemin, une voie. À ce titre, il avait paru le meilleur aux écrivains, dès l'antiquité, pour désigner une doctrine, la loi morale et sociale, et il reste, comme tel, d'un usage courant chez tous les philosophes chinois.

Lao Tseu lui donne une acception nouvelle. Il l'utilise pour représenter le Principe primordial, la Cause des causes, l'Absolu inaccessible, l'Être-Non-être supérieur à toutes les créatures, origine de tout, qui a toujours été, est et sera toujours, sans qui rien ne serait et qui est Tout en tout.

De même, il a pris le caractère TE pour manifester l'Être, la manifestation du Tao, sa puissance créatrice. Le sens habituel du mot TE : « vertu, excellence morale, qualités, propriétés naturelles », se trouve ainsi non seulement amplifié mais divinisé.

De là vient le titre donné par le Vieux Maître à son œuvre : Tao Te King, le livre du Tao et de sa Vertu. Ce livre est une introduction à la Voie de la Simplicité originelle. On accède à cette voie en créant soi-même, par l'abnégation et le détachement (4), un vide que remplit la Vertu du Tao. Il s'ensuit une révélation intuitive de la Vérité, très différente des méthodes de recherche du Vrai par l'intermédiaire des sens et des facultés mentales.

Dans la présente étude nous essaierons de dégager, s'il est permis de s'exprimer ainsi, la notion de Tao, en suivant ligne par ligne le premier chapitre du Tao Te King, comparable, par sa forme lapidaire, à un théorème dont les 80 chapitres suivants ne seraient que la démonstration. Les autres Aperçus sont consacrés à quelques points essentiels de la révélation taoïste.

mardi, 24 juin 2014

Apsyaï : extrait d'un reportage sur l'asile invisible

 

AlmaSoror présente l'extrait d'un reportage de Stella Mar, sur Apsyaï, l'organe psychiatrique le plus développé au monde.

Situé sur un atoll du Pacifique Sud, ayant plusieurs antennes (à Québec, à Paris-France, à Paris-Texas, à Chaumont et aux Kerguelen), l'asile propose aux médecins, infirmiers, masseurs et patients (demi-pension ou internés) une vie commune, fondée sur des règles de communauté libertaires, laïques où l'individualisme garde ses droits.

L'asile propose une maison d'édition-bibliothèque en ligne (Littératures du Cyborg), des soins à distance (pris en charge par la Fondation Étoile de Mer -Insomniapolis), une ligne d'appel d'urgence (SOS vaisseau errant) ainsi que de nombreux services et informations que le reportage de Mar étudie et dévoile. La seule unité à laquelle la cinéaste documentariste n'a pas eu accès est incidemment le fameux Quartier des Songes Perdus.

Malheureusement, nous n'avons pas la permission de diffuser le documentaire intégral. Ce court extrait, nous l'espérons, vous donnera l'envie de vous intéresser à l'équipe soignante d'Apsyaï et à ses internés psychiatriques.

La devise d'Apsyaï :
Nous fûmes poisson, nous sommes verseau et nous sommes l’Écrivain du Renouveau.

(En raison de l'extrême puissance du symbolisme des images, le logo-blason d'Apsyaï est interdit de propagation).

lundi, 23 juin 2014

Pensées d'une fenêtre

 Tord Gustavsen, Trio, jazz scandinave, notes africaines, enfance brisée, enfance fragmentaire

Un jazz scandinave dans lesquelles se faufilaient quelques notes africaines, et cette femme qui conduisait cette voiture, dont je connaissais le prénom et qui devenait ma mère. Alors j'avais douze ans et des idées sur le monde grappillées ici et là, pour des tentatives de compréhension qui demeuraient en suspension au-dessus du vide et de l’arbitraire des jours successifs. La batterie plus chaude que jamais, toute en rondeurs et en rebondissements de tendresse retenue, le piano lancinant comme une émotion à demi-vécue ; et tout au fond le sanglot d'un instrument à vent dont je ne sais le nom, qui savait se taire et ne gémir qu'au moment opportun, où d'autres voitures arrivaient en face de nous tandis que la voiture s'engouffrait dans la rue de la Gaîté, rue qui me paraissait alors parée d'exotisme, moi qui venait d'Alfortville. Quel climat cette musique installait dans mon cœur ?

J'étais assise entre deux vies, à l'aube d'une adolescence que je ne vivrais pas, que je me contenterais d'observer vouloir naître entre deux allers et retour au lycée Paul Bert, entre deux dîners de couscous ou de choucroute dans la compagnie des amis inconnus de cette femme nommée Maryse. M'aima-t-elle ? L'aimai-je ? Sans doute qu'aujourd'hui, je suis bien plus capable de reconnaître la grandeur généreuse de certains de ses gestes. Mais arrachée à mon frère, arrachée aux quelques affaires qui m'avaient appartenu, arrachée au monde morne qui m'avait vue éclore et dans lequel j'avais découvert le défilement des saisons atténué par le bitume et la modernité, je ne savais plus que porter mon cœur amputé en bandoulière, dans son pansement d'attente terne et de souvenir à vif. Je ne voyais pas la beauté des théâtres installés l'un à côté de l'autre dans la rue, l'intérêt des romans et des essais qui peuplaient silencieusement les étagères des murs du salon, la pédagogie attentive des professeurs mi-brutaux, mi-lassés, de bonne volonté quand même. Je subis l'inscription au conservatoire de musique et les multiples prises de sang au laboratoire du boulevard Raspail, de la même manière : avec la soumission du corps et l'absence de l'esprit.

Si je regarde les éléments qui m'entourent dans ce deux-pièces où j'existe jour après jour, nuit après nuit, je reconnais la trace positive de ces années de la rue de la Gaîté. Quand mon frère vient sonner à la porte, les joues lacérées par la faim et par la drogue, les dents noires du refus des humiliations de la Couverture Maladie Universelle, je me dis : j'ai eu de la chance. Et je lui donne l'argent qu'il demande, je le serre dans mes bras, je le regarde partir alors que je voudrais qu'il reste, je retiens mes larmes et les tremblements de mes lèvres. Ce jazz du Tord Gustavsen Trio enserre mon cœur ; par la fenêtre, les toits parisiens se succèdent ; j'ai de la chance, oui ; il pleure sur la ville et ce n'est qu'une vie qui passe, lentement, une vie parmi des milliards d'autres.

 

(à lire, sur AlmaSoror :

Nimbée de rhum

Insomnie bretonne à Paris

Mélancolie

Rougevent

Je crois vous reconnaître, homme bizarre qui m'évitez)

dimanche, 22 juin 2014

Le ménage moderne

ménage.jpg

Dans un passage d'Orlando, Virginia Woolf prête à son personnage, capable de traverser les époques, une lassitude face à l'organisation sociale du XIXème siècle, toute orientée autour du couple, cette alliance de deux personnes qui partagent une vie à la fois amoureuse, administrative, familiale et sociale. Orlando regrette les siècles précédents, où, dans les jardins, les promeneurs s'éparpillaient en groupes très divers - solitaires, petits rassemblements -, alors que désormais l'on rencontre surtout deux personnes l'une à côté de l'autre, marchant ensemble, séparées du reste du monde par une cloche invisible.

Il est vrai que ce couple a quelque chose de harassant, à la fois pour les deux personnes qui le composent, pour lesquelles il forme une prison rassurante qui amoindrit les relations de chacun d'eux avec les autres, et pour ceux qui ne vivent pas « à deux », car il se pose en modèle d'accomplissement et rend plus complexe l'invention d'autres façons de ne pas vivre dans l'isolement.

L'oppression qui découle du couple, naît du renfermement. D'ailleurs, bien souvent, on se "met en couple" comme on tond sa pelouse : par imitation des voisins.

Durant des siècles, les maisons abritaient des gens de la famille, et du service, dès que cette famille était assez aisée pour avoir sa maison. De nombreuses personnes de toutes générations cohabitaient sous un même toit, ce qui permettait, par la force des choses, de multiples interactions entre les uns et les autres. Dans ce contexte, on peut dire que la fameuse « scène de ménage » n'existait pas en tant que telle, et s'apparentait à tout autre conflit entre les membres de la maisonnée.

Aujourd'hui, même après une séparation, la seule chose que finit par faire la plupart des gens, c'est de recommencer un autre couple, dans une autre maison, à tel point que ce n'est pas la maison dans laquelle grandit l'enfant qui représente la base de la famille, mais c'est l'enfant qui est trimbalé de maison en maison en fonction des relations amoureuses de ses parents, subissant la présence, parfois bénéfique, parfois maléfique, des amants de ses parents dans son intimité quotidienne. Le couple a pris tant d'importance qu'il est devenu la base de la cellule familiale, les enfants passant en deuxième position.

L'enfance n'est pas seule à subir de grandes mutations qui ne la concernerait pourtant pas. Le couple fait aussi souffrir beaucoup l'amitié. Car lorsque deux personnes unissent leurs appartements, leurs sorties en ville, leurs vacances, leurs déclarations d'impôts, leurs familles, elles doivent bien finir par unir leur amitiés. L'ami pourtant avait été habitué à des relations individuelles, à de grandes conversations où l'esprit détendu s'exprimait à son aise, sans craindre les représailles, les vexations, les mécontentements de celui ou celle qu'on en vient tristement à nommer « conjoint(e) ». Voilà comment les amitiés au mieux se flétrissent ou s’affadissent, au pire se délitent et explosent – ou implosent.

Il y aurait des manières d'habiter et de partager qui permettraient la coexistence libre et déployée, d'une relation amoureuse, des amitiés, et la stabilité des parents vis-à-vis de l'enfance. Une maison ouverte, peut-être, à d'autres gens, une maison qui accepterait ceux qui vieillissent, ceux qui vivent en célibataires, ceux qui viennent et repartent, pour délivrer les prisonniers du ménage moderne et inviter ceux qui n'en veulent pas au Repas du Foyer.

Sol occidens

sol occidens

Rome, l'unique objet de nos ressentiments, trône de l'antique empire romain, trône de l'église catholique romaine, ton empereur s'appelait sol oriens, le soleil qui se lève, et ton empire ne voulait pas de bornes.

L'église qui a pris ta suite à repris à son compte ta langue, ton universalisme, ton sens des hiérarchies, des honneurs et des sacrifices. Elle a, comme toi, la tendance à l'oxymore et n'aime rien mieux que toucher au sublime au moment même où elle s'enfonce dans la décadence.

(La mention de catholique signifie universelle. D'autres églises sont catholiques, comme l'église catholique orthodoxe ou encore l'église anglicane).

La Grèce, puis la Palestine, ont profondément influencé le monde dont Rome est le centre. Les Romains regardaient vers les philosophes, les poètes et les stratèges de la Grèce ; les Catholiques se tournèrent vers les prophètes et le messie de la Palestine.

Les civilisations se succèdent et le soleil se lève encore. Le soleil se lève aussi quand les ténèbres dominent le monde. Car de même qu'il est une eau qui ne donne plus jamais soif, il est un soleil qui éclaire même les profondeurs de la nuit obscure.

C'est cette eau que mon gosier appelle, c'est ce soleil que mes yeux cherchent. Mes mains tâtonnent dans une réalité de chair et de terre, tandis mon être se tourne pour contempler l’éclipse de la Vie et de la Mort. 

samedi, 21 juin 2014

Que ton règne vienne. Journal d'une guerre dont on ne sait rien

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J'ai rencontré une vieille amie de mon ancien quartier. Est-elle cousine, voisine, copine ? Je l'ignore. Je sais qu'elle marche toujours de ce côté du boulevard, où l'on a détruit un vieil hôtel du Grand Siècle pour édifier en béton un nouvel immeuble. Elle marchait en compagnie de son petit-fils, un adolescent au doux regard ombragé par une douleur, peut-être. Nous parlions de choses du quartier, du pays et du monde, nous parlions d'histoires racontées dans des livres, et à propos d'ancêtres marins du XIXème siècle, elle dit :

- Ces gens d'alors menaient des vies aventureuses, qui n'avaient rien à voir avec nos petites vies quotidiennes.

Le pronom personnel « nous » m'emplit de terreur : pourquoi m'intégrait-elle dans la médiocrité ? et je me tournais vers son petit-fils et me demandait pourquoi elle insérait ce logiciel morne dans l'esprit du jeune garçon.

M'éloignant d'elle, marchant dans d'autres rues du quartier, je refusais sa résignation.

Je mène une vie de combat. On lira peut-être un jour, le journal intime que j'écris comme un journal de guerre.

Je vis dans un monde violent. Même si, quelque fois, assise sur un banc dans la fin d'après-midi, j'attends tranquillement la pluie, j'attends la fin du monde ou tout simplement j'attends que quelqu'un passe.

Rien ne manque de sens y compris au beau milieu des jours absurdes. Chaque geste peut se charger d'une puissance renversante, ici comme au pays où les tanks avancent des campagnes vers les villes.

Mais cette dame rencontrée l'autre jour ignore peut-être deux ou trois choses en cours dans notre monde, le sien, le mien, le nôtre, ce monde constitué de ce qui est, dans lequel nos corps respirent.

Elle me rappelle une autre dame, perchée sur une camionnette et qui parlait dans un micro boulevard Raspail, pendant une manifestation de soutien envers les Palestiniens de Gaza. Elle haranguait rageusement la foule :

- Depuis que j'ai vu ce qui se passe là-bas, je ne supporte plus de voir les gens ici faire les courses tranquillement au supermarché, je ne supporte plus de voir les gens aller et venir tranquillement dans le métro, je ne supporte plus de voir les gens d'ici vivent sans penser à là-bas !

Je me demandais ce qu'elle faisait à crier comme une folle sa rage, comme si cette rage la dédouanait d'être ici, de faire ses courses, d'aller dans le métro parmi nous. Pourquoi ne vivait-elle pas au milieu des ruines derrière le mur, avec ceux qu'elle plaignait ? Elle aussi, semblait opposer la vie réelle et intense des uns à la vie inique et déréalisée des autres, mais alors que la voisine de mon ancien quartier étalait mollement son admiration pour les aventuriers d'un autre temps, cette militante déclamait haineusement sa compassion pour les victimes d'un autre lieu.

Elles n'avaient peut-être pas encore considéré les choses suivantes :

Il existe deux façons politiques d’éliminer une vie.

Le sniper cagoulé, posté sur un toit qui domine la ville, ajuste sa mitrailleuse et vise sa cible. La violence qui suit s'entend dans la pétarade, dans la cavalcade, dans les cris stridents qui glacent la rue. Dans quelques heures, il ne restera plus qu'une tache sur le sol, qu'un photographe de guerre, professionnel ou improvisé, pourra immortaliser en passant.

Le fonctionnaire assis dans son bureau qui se trouve au bout du couloir, avant les toilettes, clique sur une case de son écran d'ordinateur. La banalité qui suit ne trouve pas d'écho. Dans quelques jours, la victime apprendra sa mort sociale par une lettre-type.

Elle sortira peut-être alors marcher et c'est vrai qu'elle pourra encore marcher, et penser, et même peut-être boire et manger, et dire comme le poète : « Au matin j'avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j'ai rencontrés ne m'ont peut-être pas vu ».

 

Violence rouge, violence blanche

Rien n'altère la violence des armes et le drame du sang. Nos mornes jours ne les justifient aucunement. L'être qu'on démembre ou qu'on viole avait le droit total et entier de rester libre et vivant.

Quelquefois cependant, sans couteau de boucher, l'administration s'attaque à notre chair, qu'elle nie et délite. Nos corps sont découpés à notre insu. Voilà pourquoi nous errons en ce monde sans même sentir la force de notre propre existence : elle a été coupée à l'intérieur de nos ventres, par des mots, par la configuration orchestrée des lieux, par des arrêtés préfectoraux. Il est vrai que celui qui ne fait pas couler le sang n'est pas un assassin. Mais quel mot alors pour qualifier celui qui exécute une besogne qui ne dit pas son nom ?

 

Le révolutionnaire visuel et le révolutionnaire réel ne sont pas forcément la même personne.

Le révolutionnaire visuel porte une foulard aux teintes radicales et les inflexions de sa voix évoquent les grandes heures de l'histoire. Cela, bien souvent, ne l'empêche pas de mener une vie tout à fait conventionnelle, au cours de laquelle son compte bancaire se remplit, sa maison s'agrandit, son statut social s'élève.

La bonne femme ou le gars sans histoire, dont le passant ne pense rien, et qu'aucune idéologie ne glorifie, recèle parfois la radicalité persévérante des plus grands révolutionnaires. Derrière son air de rien du tout, se cache peut-être l'esprit qui fomente les idées qui vous feront trembler demain, ou la petite main décisive qui incidemment participe au Grand Soir.

 

Quand le témoin n'est pas cru, seule l'archive parle

Deux livres posés sur une caisse au fond du couloir attendent que j'ose les ouvrir. La personne qui me les offre m'a annoncé que leur point commun, c'est intéressant, est de n'user que des archives objectives, tangibles, et de ne pas s'intéresser aux témoignages des survivants. Les Expulsés, de RM Douglas, et Les Archives de l'extermination, d'Alain Gérard, nous entraînent sur la route des traces laissées par les acteurs de l'histoire, refusant tout témoignage de victime pour ne pas se laisser emporté par la légende, parce que cette dénégation des êtres qui racontent ce qu'ils ont vécu était le seul moyen de servir leur cause historique.

 

L'aventure de pacotille, la survie en bas d'un immeuble

Le voyage à travers le monde évoque l'idée d'aventure, mais les aéroports du monde entier se ressemblent ; il est peu de pays dans lesquels le confort des hôtels n'accueille pas le voyageur désireux de prendre une douche. Vraiment, il est plus aisé de faire trois fois le tour du monde que de vivre à la cloche, dans une ville comme Paris ou dans n'importe quelle autre ville. L'aventure menée par les clochards, qu'elle soit subie ou choisie, peut seule se comparer à celle que menaient les découvreurs qui partaient dans des terres inhospitalières, les défricheurs de nouveaux-mondes, les croisés, les fuyards du bagne, les nègres marrons.

Car le voyage est à la mode, et les consulats disséminés autour de la terre. Mais le vagabondage est pourfendu par tous les moyens car le vagabond dans sa survie quotidienne désaxe les pivots de la société administrée.

Ces aventuriers là dorment dans les ruelles de ce quartier où vous dites qu'à notre époque, la petite vie quotidienne n'a rien à voir avec les aventures des époques antérieures.

 

« Il faut vivre, vivre, rien que vivre », déclame un autre poète. N'avons-nous pas le devoir urgent de vivre notre aventure intense au sein même du pays où nous sommes, à l'instant où nous sommes vivants ? Et si les éléments qui constituent notre vie nous déplaisent, le courage n'est-il pas, non pas de vénérer l'autrui ou l'ailleurs, mais de nous rendre à la place où notre aventure se déploiera ?

Rien ne justifie qu'on se satisfasse d'une petite vie quotidienne qui rêvasse aux grandes aventures des temps passés et des pays lointains. Ta peau vivante bouge ici et maintenant, tes muscles se tendent et se détendent, la vie palpite et la médiocrité n'a pas de place là où naissent des enfants, là où meurent des enfants et des vieillards, là où souffrent des chiens.

vendredi, 20 juin 2014

Lire jusqu'au bout, sans bouillir

 publius terentius afer,homo sum ; humani nihil a me alienum puto,connaître son ennemi

Certains d'entre nous sont très idéologues, d'autres plutôt souples, sur le plan des idées ; mais il est toujours difficile d'entendre ou de lire des points de vue opposés aux nôtres, particulièrement si nous les avons disqualifiés dans nos esprits. Certains points de vue, nous les avons jugés si inacceptables que nous ne saurions écouter leurs développements sans rugir de colère, prêts à en découdre courageusement contre l'Ennemi.

Cet Ennemi universel change de visage, selon que nous appartenons à tel ou tel courant de pensée.

Ennemis jurés, nous avons en commun la manière de ne pas nous supporter. Nous avons jugé immoral ou inepte le discours de l'autre ; nous avons tiré un trait définitif sur sa pensée.

L'intelligence s'érode à être répétitive. Si nous n'évoluons pas et que notre ennemi n'évolue pas, le combat continue comme avant. Si nous n'évoluons pas et que notre ennemi évolue, nous sommes incapables de nous en rendre compte, et nous courons à notre perte, à toute vitesse et sans rien vouloir entendre.

Il est judicieux de connaître ses ennemis - non pas de croire les connaître, mais de les connaître du fond du cœur. C'est seulement ainsi que l'on pourra comprendre leurs séductions, leurs faiblesses, et aussi leurs forces et leurs bons côtés.

La révolte se fait souvent à bon compte. Nous nous cachons derrière une excuse en cas de danger dans la vie réelle, et nous brandissons une ténacité inébranlable dans la vie des idées. Nous tremblons en silence dans le bureau d'un bâtiment d'une ville où quelqu'un nous scandalise, mais nous manifestons bruyamment notre colère lorsque nous sommes assis devant notre ordinateur.

L'apprentissage du calme nous permettra de parcourir le vaste monde des idées, d'en comprendre les origines, les causes, les développements, les atmosphères. Si nous entrons en profondeur dans une ambiance étrangère, que nous y baignons notre esprit, que nous apprenons à en reconnaître les codes, les plaisirs partagés, les secrets de polichinelle, les peurs communes, nous serons capables de la comprendre non pas de l'extérieur, avec nos propres critères, mais de l'intérieur, comme si c'était notre propre univers.

Ce qui nous empêche de faire l'expérience de telles immersions, c'est que nous nous savons fragiles. Nous craignons d'approcher trop près de ce que nous voulons tant détester, et d'être séduits malgré nous. C'est un risque, certes, mais c'est à ce risque que l'on peut développer une pensée autonome, structurée, vivante.

Aussi est-il intéressant de lire ce que l'on déteste, jusqu'au bout, sans bouillir de rage ; un voyage déplaisant que l'on effectuera en soupesant cette phrase du Carthaginois Térence : «Je suis un homme, et rien de ce qui est humain, je crois, ne m'est étranger ». Le but du jeu ne vise pas à adhérer à toutes les inepties, ou à faire siennes toutes les perversions, mais bien plutôt à s'en rendre maître. Afin que celui que l'on veut convaincre, soit étonné par l'empathie que nous sommes capables de lui révéler, et se prenne à chercher en nous ce qui l'a touché. C'est alors que nous lui dévoilerons nos propres idées, et qu'elles lui paraîtront, pour la première fois parmi les nombreuses conversations qu'il a connues au cours de sa vie intellectuelle, parées d'une aura nouvelle dont il aura envie de sonder la substance.

« Homo sum ; humani nihil a me alienum puto »
Publius Terentius Afer

Écoute la mer, écoute la terre

Quel est cet être qui m'obombre, dans la clarté voilée de ce jour en apparence banal ? La subtilité d'une présence inconnue m'enjoint de poser la question du début du monde, celle que je porte en moi sans la comprendre.

Comme l'explique un homme, né au ciel en l'an 1995, ce sont les institutions, le pouvoir politique et le pouvoir religieux, ces éternels complices, qui ont condamné le Christ à une mort infamante, au nom du peuple comme le veut la formule consacrée.

C'est pourquoi lorsque surgit l'irréelle lumière de la vérité, l'évangile qui s'impose est celui des hérétiques :

 

Extrait de l'évangile Cathare du Pseudo-Jean V, 4, conservé au monastère de Las Huelgas :

Audi pontus, audi tellus,
audi maris, magni limbus,
audi homo, audi omne
quod vivit sub sole:
prope est, veniet.
Ecce iam dies est,
dies illa,
dies amara
que celum fugiet,
sol erubescet,
luna fugabitur,
sidera super terram cadent.

Heu miser!,
heu miser!,
heu! cur, homo, ineptam
sequeris leticiam?

 

Écoute la mer, écoute la terre,
écoute la surface du grand océan,
écoute l'homme qui écoute tout
ce qui vit sous le soleil :
Il est proche, il viendra.
Et voilà que vient le jour,
ce jour-là,
jour détestable,
jour amer
où le ciel s'enfuira,
le soleil deviendra rouge,
la lune choisira la fuite,
les astres tomberont sur terre.

Ah ! Malheureux,
ah ! malheureux homme,
ah, Homme
pourquoi recherches-tu la joie inepte ?

APOCALYPSE, VI, 12 - AUDI PONTUS (XIIe s.)

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jeudi, 19 juin 2014

Cockpit

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L'avion qui devait se poser sur Nantes à 00h07 survole la baie des Sables d'Olonne. Il est 23h57. Les 80 passagers qui ont embarqué à Innsbruck il y a une heure quarante minutes croient qu'ils vont bientôt devoir attacher la ceinture pour la descente. Ils ignorent que l'avion a dévié de sa trajectoire depuis presque quinze minutes. Rien n'a été annoncé. Une traînée dans le ciel nocturne et pluvieux étonne les passagers placés près des hublots. Un flottement des idées et des sens baigne l'avion.

Dans le cockpit, trois hommes et une femme froncent les sourcils. D'où vient la perte de contrôle ? Aucun exercice au sol, aucune simulation n'avait préparé les membres de l'équipage à une telle situation. Aucune des situations longuement anticipées et préparées n'y ressemble. Le contact semble coupé, l'avion n'obéit plus. Il dévie en dépit des manœuvres...

- Atterrissez, dit un steward, terrifié.

- Atterrissez, répètent l'hôtesse et le second pilote.

- J'essaie d'atterrir, répond le commandant.

L'avion s'engouffre dans la zone basse. Dans les quelques secondes qui suivent, la baie de Cayola s'offre aux yeux exorbités des membres de l'équipage de l'Airbus Moyen Courrier Magnum Léopard 407. Le pilote vise la route, certes ; mais l'avion vise la falaise.

215 personnes sont en train de vivre leurs derniers instants ; 215 personnes sont en train d'expérimenter leurs dernières pensées. Quelles sont-elles ?

mercredi, 18 juin 2014

Au bar des insomnies

Beaucoup des visiteurs d'AlmaSoror sont des oiseaux de nuit. Les heures de visites indiquées au compteur confirment les phrases dites au fond d'un restaurant ou entre deux portes : je suis venue sur AlmaSoror lors de ma dernière insomnie... Tiens, cette nuit, je ne dormais pas et j'ai lu l'article sur l'identité... Une nuit, récemment, je suis tombée sur un poème qui parle d'un cheval scandinave, je ne me souviens plus très bien...

La nuit, donc. La nuit, mes amis, lieu de nos insomnies.

Les gardiens de nuit qui veillent lorsque tout le monde dort et doivent dormir le jour, parlent-ils d'insomnie lorsqu'ils ne parviennent pas à dormir alors que le ciel est bleu et que la ville vaque à ses activités ? Ce n'est pas sûr. Il faudra que je demande à celui que je connais.

La nuit, vos insomnies vous amènent sur le fleuve-blog d'AlmaSoror et vos yeux hallucinés par la fatigue parcourent nos steppes sans limites.

La nuit, plutôt que de rester sur les derniers billets tout frais du zinc blogal, vous vous aventurez dans les abysses de nos terres poussiéreuses, remontant le fil du temps jusqu'à la source brute dont nous venons.

Visiteur sans bagage, assis, hirsute, échevelé, sur votre lit défait, dézingué par l'épuisement de votre corps, l'esprit tournant comme un cheval dans un manège, entrez et voyez : votre refuge est votre église. Ici, on peut venir prendre des pierres pour bâtir ses fortifications.

On peut aussi embarquer sur la gondole noire du nocher pour la traversée de l'Achéron. Le passeur ne coûte pas cher : un bout d'âme. De l'autre côté du fleuve, quelle connaissance suprême descendra dans vos veines ?

bar des insomnies.jpg

(à lire sur AlmaSoror :

Noire est la nuit dépsychisée)

mardi, 17 juin 2014

Impasse des Volontaires

2014.05.01.LSViergeVigie.jpg

Tisane au gingembre, au fenouil et à la cannelle, ou tisane de tilleul, ce soir ? Les deux, l'une après l'autre, pour des senteurs parfumées à n'en plus finir dans tandis que le jour s'éloigne dans le passé. La nuit n'en finit pas de tomber dans sa douce lenteur d'été.

Deux jours à tenter, heure après heure, de travailler, deux jours à ne penser qu'à cela, sans y parvenir. Quelques phrases médiocres posées l'une à côté de l'autre et qui ne veulent rien dire, voilà le résultat de tant de tentatives. N'avais-je pas pourtant de la volonté ?

Qu'est-ce que la volonté ? La volonté, pourrait-on croire, ne dépend que de nous - mais alors il faut considérer qu'il existe des maladies de la volonté. Car de nombreuses personnes veulent et ne peuvent pas. A quoi peut bien leur servir qu'on leur dise qu'elles ne savent pas vouloir, qu'il faut vouloir d'une meilleure façon ? Vouloir vouloir, c'est déjà vouloir, et ce vouloir parfois ne sert qu'à se ronger les sangs.

Une douce musique provient de la pièce à côté. Les jeux de lumières tamisées font planer des ombres dans la pièce étroite où je dors. Je penche la tête en tordant mon cou pour regarder par la porte-fenêtre si l'on voit les étoiles. Mais le jour et la nuit restent mêlés dans un entre-deux, dans un entre-bleu, comme s'ils voulaient étirer le plus longtemps possible cette rare occasion où ils se croisent.

Lorsque la volonté nous fait défaut, monte la culpabilité, qui se traduit par des coups de cravache intérieurs, des haines de soi, des imprécations à agir pour conjurer l'innommable mollesse velléitaire. Ces morigénations n'arrangent certes pas la situation. Elles ajoutent au malheur du moment.

Une conversation avec un jeune homme que j'aime, a éclairé en mon esprit un point jusque là embrumé. Ce garçon sportif à qui j'expliquais que je ne parvenais pas à mener la vie sportive que je désire, me répliqua : "c'est une question de volonté". Or, je le connais assez pour savoir qu'il peut, durant de longs mois, ne pas faire ce qu'il a à faire, dans des domaines qui à moi sont accessibles et pour lesquels je lui dirais volontiers : "allons ! ce n'est qu'affaire de volonté !" La volonté qui nous permet de choisir l'effort au réconfort, de différer un plaisir ou un repos, cette volonté, nous sommes capables de la mettre en œuvre dans certains épisodes de nos vies, et incapables de la convoquer dans d'autres situations.

Posé sur le lit, mon téléphone clignote ; il m'indique l'arrivée d'un texto. Texto du soir, espoir. Ma respiration réconfortée se fait plus profonde. La tisane est bue ; je n'aperçois pas encore les premières étoiles, dans ce bleu qui s'assombrit de seconde en seconde. Dans ma solitude, je souris aux joies qu'il m'a été donné de vivre, et même à tous ces moments ni tristes, ni gais, durant lesquels j'ai vécu sans même m'en apercevoir.

Je lis depuis quelques jours des articles sur le ventre, ce deuxième cerveau, qui possède des neurones et des circuits neuronaux, et grouille de myriades de bactéries. Il agit puissamment sans que notre premier cerveau n'y puisse rien. Toute la psychanalyse et toute la pensée positive du XXème siècle paraîtront aux yeux des générations qui nous suivent, des croyances primaires et naïves, qui ne tiennent pas la route devant les connaissances du fonctionnement de notre corps et ses conséquences sur notre moral au jour le jour, sur notre capacité à aimer, à agir, à penser.

Ainsi donc, au terme de deux jours d'épuisement moral face à la nullité de mes accomplissements, je ne peux qu'accepter l'idée que je ne suis pas l'entière maîtresse de mes capacités. Si je choisis de croire à mon libre-arbitre, il faudra bien l'exercer autrement que comme un cocher qui guide son cheval-esclave. La maîtrise de mon destin passera alors par la considération de l'intangible, de l'incompréhensible et de l'impalpable ; la conduite de ma vie passera par la sonde des abysses intérieurs et le calcul sans cesse recommencé des paramètres insaisissables de l'instant présent.

La nuit chuchote des choses. Une ombre tremble sur le fauteuil en osier. Je suis sur cette terre pour un temps infime. Je respire, je me pardonne. J'entre dans le mystère de la nuit.

 

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Dolores, terrae incognitae

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La richesse du coeur

Eden

Estelle au mois d'avril

 

 

lundi, 16 juin 2014

Chercher la puissance

Nous parons du nom de beauté les paysages, les œuvres, les lieux qui interpellent nos cœurs, suspendent l'agitation de nos esprits et nous emplissent d'admiration. La beauté des choses attire la vue ; la splendeur de la musique suscite l'ouïe et bien au-delà.

La beauté exerce une puissance. C'est cette puissance qui nous saisit. Cette puissance rassemble notre sensibilité et notre raison en une Intelligence unie, qui soudain cesse toute bassesse.

Certaines beautés ne touchent qu'un nombre infini de personnes, laissant les autres indifférents.

D'autres, comme un soleil couchant sur des montagnes à perte de vue, coupent le souffle d'une grande majorité d'êtres humains. Ceux d'entre nous qui observent avec intérêt les autres animaux peuvent les surprendre, eux aussi, dans la contemplation fascinée d'un paysage au couchant ou de l'aube fragile en suspension.

Cette puissance d'un paysage de feu, telle qu'elle exerce un attrait sur presque tous, d'où vient-elle ? Un sentiment religieux s'y mêle, c'est-à-dire la sensation que l’événement que l'on regarde avec tant d'admiration est lié à une existence suprême, à une vérité dont nous avons soif.

Quand la puissance de la beauté nous subjugue, nous suspendons nos activités et demeurons un temps indistinct en admiration, à l'écart de toute comptabilité, de toute utilité. Nous admirons dans la pure gratuité.

Nous voudrions créer par le travail de nos mains, par la force de nos vies, de la beauté. Comment nous-y prendre ? L'intention semble-t-il ne suffit pas. Le travail non plus. Ni la sagesse, ni les dons, ni la virtuosité ne nous assurent la possibilité de créer quelque chose - une œuvre, une journée, une décoration - qui se pare de puissance et s'empare de ceux qui passent par ici.

Le domaine de la cuisine nous permet de toucher au plus près cette puissante beauté, puisque des gens que nous rencontrons, maîtrisent cet art difficile de séduire notre être entier par la cuisine.

Dans des sociétés plus musiciennes, où chacun chante ou joue d'un instrument dès son plus jeune âge et de façon naturelle, la musique devient source de beauté accessible à un grand nombre.

Mais le plus souvent, lorsque nous cherchons à créer la beauté, nous ne savons comment y parvenir. Nous écrivons, nous dessinons, nous décorons, et nous restons bien en-deçà de la puissance.

Pourtant, nous savons bien que ce qui reste des époques passées, c'est la beauté que les êtres humains ont mis au monde.

 

 

à lire, sur AlmaSoror :

D'un train crépusculaire

Dangereuse beauté

Image : l'ordi crépusculaire

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Violence

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Pleines de grâce

dimanche, 15 juin 2014

Le TGV de 22h43 entre en gare des Sables

Un film de Sara

La bibliothèque éparpillée : Jud Allan, roi des lads

Phil Treizevents partage avec nous sa bibliothèque perdue. Celle qu'il n'a pas vendue, mais qui s'en est allée, dans des cartons, aux quatre coins du monde.

 Paul d'Ivoi, Jud ALlan, Idylle en modern-sorcellerie, roi des lads, roi des gamins, Louis Bombled, Boivin

Titre : Jud Allan, roi des lads

Auteur : Paul d'Ivoi

Illustrateur : Louis Bombled (gravures d'après ses illustrations)

Editeur : Boivin & Cie

Genre : Voyage excentrique. Le premier livre est une "idylle en modern-sorcellerie", le deuxième s'intitule "lads'king, le roi des gamins".

Eléments de signalement : Un très beau livre

Date de parution : ?

Date de cette édition 1932

Pays de l'auteur : France

Nombre de pages : 478

Format : grand

Arrivée dans la bibliothèque : l'auteur de ce billet l'ignore.

 

Première phrase : "J'ai tenu à vous montrer cette lettre de France, afin de vous assurer du prochain paiement de ma dette".

Cinquième phrase de la page 244 : "Elle a peut-être trente ans : mais la douleur a marqué ses traits et parmi les tresses noires de sa chevelure, une mèche toute blanche trace un sillon d'argent".

Dernière phrase : "Ce faisant, l'homme d'Etat accueillait la requête que Jud Allan lui avait adressée dès le lendemain de son dernier jour d'épreuve".

COMMENTAIRE

 Paul d'Ivoi est un pseudonyme que plusieurs générations d'auteurs utilisèrent au XIX°siècle, de père en fils.

Et Jud Allan, roi des gamins, est une sorte d'Oliver Twist français, très romanesque, chargé de profondeur et d'exotisme, mais également vieilli, plus racialiste que raciste (les Indiens d'Amérique y reçoivent un bel hommage), et aux descriptions socialement très connotées, sans que cela nuise à la palpitation du coeur des lecteurs fascinés.

D'ailleurs, c'est peut-être dans Jud Allan que se trouve le personnage de méchant le plus fascinant du monde. F... J......, dit le Crâne...

 

La bibliothèque de Phil Treizevents :

Citadelle

Réflexions sur la délation et le Comité des Recherches

Le pays où l'on n'arrive jamais

Une histoire symbolique du moyen âge occidental

samedi, 14 juin 2014

Mon frère, je contemple ton visage

jean vanier, hamlet, shakespeare, ernst von salomon

J'assiste à des débats. J'entends ces expressions : « Dans nos sociétés occidentales riches et confortables » ; « le français moyen », et d'autres encore, qui reviennent à tous les coins de phrases.

A Beaubourg au cours d'un débat, j'entendis avec ferveur un homme prononcer cette phrase : le Français moyen n'existe pas.

Le Français moyen n'existe pas, pas plus que la fameuse ménagère de moins de cinquante ans à laquelle se réfèrent les programmateurs télévisuels et les chefs de rayon, qui est censée regarder les programmes de télévisions stupides et mettre tel type de produits dans son chariot au supermarché. Non, elle n'existe pas non plus.

Ces expressions visent à nous faire croire que face à un monde exaltant qui n'appartient qu'à quelques uns, nous, nous ne sommes pas de la même étoffe ; nous ne sommes que de misérables individus sans personnalité, des foules abruties par le confort et la facilité de vivre.

L'avilissement des êtres qui constituent l'humanité commence par la définition qu'on en donne : le Français moyen, la ménagère de cinquante ans. Ces êtres, dont le cœur palpite sur cette terre et dont on croit pouvoir reconstituer le portrait d'après des statistiques de l'Insee. Pourtant, « un homme dans un fichier est déjà un homme mort », nous a rappelé Ernst von Salomon. Inutile de parler donc des français moyens et des ménagères de cinquante ans : ce sont des cadavres, puisque vous en avez dressé des portraits robots.

En fait, ils n'ont jamais existé.

De même que chacun d'entre nous a un visage unique, chacun d'entre nous a une histoire unique. Personne n'est « lambda ».

Mon visage, mon histoire, je dois les porter avec panache et les défendre face aux criminels de guerre qui ne font pas couler le sang, mais qui cadavérisent les êtres en les réifiant.

A la manière dont nous traitons les autres animaux, ces êtres dont nous ne reconnaissons pas les visages ni les voix, la pensée administrative, publicitaire, journalistique, réifie les êtres humains pour mieux les utiliser ou les rabaisser.

Ethniciser les uns à outrance (pour le commentateur bavard du monde, il n'y a pas de Masaï lambda, ni d'Inuit lambda, car on regarde un Masaï ou un Inuit comme des spécimens de leur ethnie rare avant tout), généraliser les autres à outrance (la ménagère, le français moyen), participe de la même réification de l'être humain. La tactique consiste à lui ôter tout ce qu'il choisit d'être lui même pour le réduire à ce que l'on veut voir chez lui : un cas rare et très intéressant dans le cas d'un Masaï, une entité reproduite par millions dans le cas du Français.

Il n'y a donc pas de Français lambda ou moyen, qui serait blanc, vivrait dans le confort, ne présenterait aucun intérêt, par millions d'exemplaire en notre contrée. Il n'y en a pas un seul. Cette personne n'existe pas.

Ces expressions (français moyen, ménagère de cinquante ans, nos sociétés occidentales riches et confortables) visent encore à faire du citoyen français - ou européen - un homme sans histoire, qui n'a plus qu'à vivre sa vie fade tandis que le reste du monde souffre et agit dans la grandeur conflictuelle de la guerre et de la lutte pour la liberté. Nés dans la paix, la liberté et le confort, nous ne serions que des spectateurs avilis d'un monde plus courageux que nous.

Ce Français moyen, n'existant pas, ne peut donc pas vivre « dans nos sociétés occidentales riches et confortables ». Je sais que je m'expose au moralisme si je refuse l'idée que je vis dans une société occidentale riche et confortable : on va me mettre sous les yeux les pendus et les lapidées de l'Islam, les victimes d'exaction de toute la planète, les paysans qui cassent la rocaille à coup de pioche traditionnelle dans les hautes montagnes des Andes ou ceux qui portent de lourds sacs sur le dos dans les confins de l'Asie.

Pourtant, ma vérité est la suivante : depuis ma naissance, j'arpente des trottoirs sur lesquels, la nuit, dorment de nombreuses personnes, seules ou en petits groupes, aux portes d'immeubles grands, remplis d'appartements disponibles mais fermés à clef.

Nos prisons sont remplies de prisonniers, dont un certain nombre sont innocents et un grand nombre n'a tué ni violé personne.

Nos écoles détruisent inlassablement les rêves des enfants qui y passent leurs journées et ne leur apportent, en échange de cette effraction cérébrale, que bien peu de savoirs ou de sagesse.

Nous n'avons pas la liberté d'habiter comme nous le voulons, car cela coûte trop cher ; ni de travailler comme nous le voulons, car le monde du travail et du commerce est entièrement régis par des lois liberticides.

Les mieux lotis d'entre nous payent cher le confort assimilé aux « sociétés occidentales riches et confortables ». Mais ils ne sont pas la majorité des gens. La majorité des gens sait que la vie peut sombrer dans le cauchemar d'un jour à l'autre.

Tamponner le front de millions de personnes de l'infamant adjectif « moyen », qui définit leur identité par l'absence d'élément remarquable ou intéressant, qualifier leur vie harassante de « confortable », c'est affirmer tranquillement le sadisme du Salariat qui mange le temps et la liberté intérieure des participants, c'est valider la hiérarchie des trois ordres, certes mouvants (cadres, employés, ouvriers, avec la cour des grands qui domine le tout et la horde des hères qui sert de repoussoir), et c'est, enfin, organiser la guerre entre les masses de gens supposés moyens et baignés de confort contre ceux qu'on caractérise, au contraire, à outrance : l'ethnique, le migrant, qui ont, eux, l'un une identité, l'autre une aventure.

C'est encore imposer l'idée que la vie de citoyen dans un pays dit "occidental" (bien qu'on soit toujours à l'Occident et à l'Orient de quelque chose) se paye par la perte de l'identité. Le Masaï est censé être plus ethnique que le Français ; le Migrant, tout fluctuant qu'il soit, est représenté par sa caractéristique, tandis que le « Moyen » n'a plus d'histoire, plus de langue, plus de nom, il n'est que l'individu appartenant à une masse, parlant une langue de masse, pourvu d'un nom commun, trop commun.

Il n'est pourtant pas d'être humain qui ait plus d'identité ou d'histoire qu'un autre, pas de langue humaine qui reflète une expérience plus intime que les autres langues, et la grande masse des corps n'est qu'une illusion : chaque être humain né sur cette terre est une histoire sacrée, pour reprendre l'expression de Jean Vanier.

Reprendre son pouvoir personnel d'être humain, c'est réapprendre à dévisager, dans le miroir, les reflets uniques de ce que nous sommes. Tous, nous avons des caractéristiques ethniques, linguistiques, corporelles, certes ; mais, et c'est ce qui fait peur aux usagers des expressions impersonnelles et des fichiers taxinomiques, tous, nous un avons un regard à porter sur notre propre visage. C'est ce même regard qui se portera sur le visage de l'autre.

L'être humain capable de se considérer comme un homme, une femme de valeur, ne retirera jamais à autrui une once d'existence. La considération que l'on accorde à son âme est le fondement de la liberté que l'on sera capable de donner aux autres êtres.

La loyauté commence par la reconnaissance de l'existence d'un être. Regarde-toi. Regarde-moi. Et plus tu apprendras à voir en toi un homme libre, un homme-livre contenant une histoire-épopée, et en l'autre, un frère, c'est à dire un autre homme libre, un autre homme-livre, plus tu seras capable de déceler, dans les gueules des animaux, des visages distincts, et dans leurs grognements, une langue proche de celle que tu parles au fond de ton âme.

Il n'est ni masses d'individus baignés dans le confort dans un Nord lambda et démocratique ("Nous détruisons des pays pour leur apporter la démocratie. La démocratie est devenue une religion", dit Tim Willocks), ni pauvres gens infiniment caractéristiques, miséreux et généreux dans un Sud ethnique et barbare. Nous peuplons un monde sauvage que nous ne comprenons pas et nous sommes sûrement une bande bigarrée de salauds et de héros. Mais chaque homme est une histoire sacrée et l'apprentissage de la lecture commence dans la reconnaissance des visages, et de leurs secrets inviolés.

 

à lire sur AlmaSoror : Identité (appartenance)