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dimanche, 22 juillet 2012

Ces bêtes qu’on abat : Rouge sang

 C'est une saga qu'aucun scénariste n'aurait le courage d'écrire. Les films les plus gores ne sont que des comédies Walt Disney en comparaison. Les plus courageux d'entre vous auront sans doute du mal à la suivre jusqu'au bout...

C'est la saga interdite aux profanes.

AlmaSoror est fière de proposer sur son site l'extraordinaire saga de la viande. Celle qu'on ne lit jamais, celle dont on entend jamais parler, celle qui a lieu dans des endroits où l’œil citoyen ne peut pénétrer.

Si vous ne vous sentez pas capable de la lire, sachez que l'enquêteur l'a écrite. Sachez que des milliards d'individus la vivent aux portes de nos villes. Si vous n'êtes pas capable de la lire et que vous êtes capable de consommer le résultat, alors vous êtes un merveilleux citoyen du Meilleur des Mondes.

Voici donc le journal de Jean-Luc Daub, enquêteur dans les abattoirs français.

 Ces bêtes qu'on abat peut s'acheter en version imprimée :

Ou bien se lire sur cette page qui lui est dédié.


Rouge sang

 

Un des premiers abattoirs que j’ai visités me donna la couleur rouge comme signe annonciateur des découvertes que j’allais faire durant mes années de protection animale dans ce milieu. Il s’agissait d’un abattoir d’une grande ville de Bretagne. Lors des abattages rituels des veaux et des moutons, l’infraction était caractérisée par le fait que ces animaux étaient tout simplement suspendus par une patte arrière, et égorgés ensuite. Les services vétérinaires disaient qu’il n’avait pas été jusqu’à présent possible de faire autrement, puisque aucun appareil n’avait été agréé pour la contention de ces animaux. Réponse laconique de la part des intervenants, puisque si on ne peut pas faire autrement, rien n’oblige à pratiquer l’abattage rituel en se mettant en infraction par rapport à la réglementation, et en faisant souffrir des animaux. Pour l’abattage classique de ces mêmes animaux, un technicien vétérinaire me montra un pistolet pneumatique qui était soi disant utilisé, mais qui était en fait totalement hors d’usage. Par déduction, ces petites bêtes destinées à la consommation classique ne devaient pas être étourdies et étaient toutes abattues de manière rituelle.

 

Égorgement rituel du bœuf retourné sur la dos.
Phot Jean-Luc Daub

abattoirs, condition animale, transports animaux, végétarisme, protection animale, droits des animaux, Jean-Luc Daub, Ces bêtes qu'on abat, maltraitance, législation animale, viande ; animaux, animal ; bêtes, fraternité

 

Lors de l’abattage rituel juif, les bovins emprisonnés dans le box rotatif, attendaient beaucoup trop longtemps à l’intérieur avant d’être abattus. L’enfermement dans cet amas de tôles entraînait des frayeurs supplémentaires à celles qu’occasionne un abattage rituel. Les bovins avaient ainsi tout le temps d’observer l’animal qui les avait précédé (suspension, écoulement du sang, odeur, bruit, découpe..). Lorsque l’employé juif actionnait le bouton qui permettait le retournement de l’animal sur le dos, il ne se pressait pas ensuite pour l’égorger. L’animal se retrouvant à l’envers, compressé par des battants métalliques sur les côtés, une mentonnière lui maintenant la tête en arrière pour faciliter l’accès au cou par le

sacrificateur. Il restait dans cette position inconfortable le temps que le sacrificateur se décide à l’égorger. La source de souffrance, facilement visible et compréhensible, ne semblait émouvoir… que moi.

 

Un petit bovin qui devait être sacrifié rituellement, par un égorgement en pleine conscience, finit par être étourdi à l’aide du pistolet à tige perforante. En effet, le box rotatif étant trop grand pour les animaux de sa taille, la mentonnière lui écrasait la tête au lieu de la tirer en l’arrière. De même, au fur et à mesure des manipulations, dans tous les sens, mécaniquement actionnées par le sacrificateur pour essayer d’avoir accès à la gorge de l’animal, les pattes avant du petit bovin sortirent par l’espace réservé normalement à la tête. Je ne sais pas si cela était dû à ma présence, mais un employé décida de l’étourdir au pistolet d’abattage pour mettre fin au calvaire de l’animal qui ne semblait pas soucier le sacrificateur rituel. Un autre bovin mâle, qui était mal placé lors de la rotation du box, fut lui aussi étourdi par un autre employé, mais ce dernier ne savait même pas où trouver les cartouches qui étaient éloignées du lieu d’abattage. Je préciserai également qu’il a été impossible aux responsables, au directeur et aux services vétérinaires, de me montrer les papiers concernant l’autorisation d’effectuer des sacrifices sans étourdissement par les sacrificateurs juifs et musulmans. L’absence des documents relatifs à l’autorisation de sacrifier rituellement s’est relevée fréquente, en particulier concernant l’agrément des sacrificateurs musulmans ; c’est elle qui faisait le plus souvent défaut.

 

 

 

 

jeudi, 19 juillet 2012

Visa pour Caracas : ouverture

John Peshran-Boor, Jean Bruce, Sara, Visa pour Caracas, VillaBar

Le meilleur livre de Jean Bruce : un polar franco-vénézuélien qui mêle tourments de toutes sortes dans les lieux les plus paradisiaques et qui démontre comment le plaisir des uns se nourrit de la misère des autres. Où l'on s'aperçoit que la plus apparente des sollicitudes cache la plus ignoble des manipulations, et où la mère et l'enfant finissent ensemble dans un monde meilleur.

Conseil de lecture : été, transat, ti punch et musique d'Anouar Brahem.

John Peshran-Boor, Jean Bruce, Sara, Visa pour Caracas, VillaBar
(c)Roman Photo John Peshran-Boor

 

"Éliza fumait, assise au bar. Son regard étrangement fixe lui donnait un air hautain mais, en l'observant de plus près, on remarquait ses pupilles dilatées et une vague expression d'hébétude sous le masque faussement dédaigneux.

Elle portait un fourreau de soie rouge, outrageusement décolleté et fendu très haut sur la cuisse, destiné sans doute à mettre son type nordique en valeur. C'était un chef-d’œuvre de mauvais goût et de vulgarité, mais elle avait une telle distinction naturelle que même ainsi accoutrée, dans le grand salon du bordel le plus coûteux de Caracas, elle avait toujours l'air d'une grande dame, et pas d'une putain ; ce qu'elle était pourtant.

Les autres filles l'appelaient «La Française », avec une pointe de sarcasme et d'envie, et la détestaient parce qu'elle avait toujours refusé d'avoir avec ses compagnes d'infortune d'autres rapports que ceux qui ne pouvaient vraiment être évités. Mais les clients ne s'y trompaient pas : jamais aucun d'eux ne lui avait manqué de respect et les affaires du bordel n'avaient jamais si bien marché que depuis son arrivée.

L'électrophone, dissimulé derrière le bar, diffusait une musique douce. Les lumières tamisées laissaient de vastes coins d'ombre dans le salon or et rouge, au luxe tapageur. Presque toutes les filles étaient là ; une seule étant montée, quelques instants plus tôt, avec un officier de marine européen qui avait longuement hésité avant de faire son choix.

Il était encore très tôt, à peine dix heures. Les clients n'arrivaient généralement pas avant onze heures. C'était un bordel de luxe, pas comme ces « botiquines » du quartier populaire de Catia où se pratiquait « l'abattage » et où l'après-midi était presque aussi chargé que le soir.

Madame Aurora entra soudain, précédant un homme vêtu de sombre. Elle souriait, malgré la torture permanente que lui infligeait sa gaine trop étroite.

 - Suzy, mon petit, voici un compatriote. Il veut absolument connaître une Française car il ne parle pas espagnol.

Elle fit un pas de côté, découvrant un homme brun, trapu, au visage buriné, qui dissimulait son regard derrière les verres fumés de lunettes à monture épaisse. L'homme était vêtu d'un complet léger de fresco bleu marine, d'une chemise blanche avec cravate grise, et portait des chaussures noires aérées. Il baissait légèrement la tête et cachait derrière son dos ses mains fortes couvertes de poils noirs.

Éliza le regarda à peine. Elle ne s'était pas encore habituée à ce qu'on l'appelât Suzy, sous prétexte que cela faisait plus français, et les sourires de « Madame Aurora » lui donnaient envie de hurler.

Madame Aurora demanda au client s'il voulait boire la traditionnelle et obligatoire bouteille de champagne dans un des boxes qui entouraient le salon, ou bien dans la chambre. L'homme préféra dans la chambre. Il le dit d'une voix sourde, à peine audible.

Éliza descendit du tabouret et guida le client vers la porte qui donnait accès au patio. L'un derrière l'autre, sans mot dire, ils montèrent l'escalier de bois qui conduisait à la galerie desservant les chambres. Chaque chambre ouvrait sur cette galerie par une porte-fenêtre. Pas d'autre ouverture, les volets fermés indiquaient que l'endroit était occupé.

Éliza était la seule, parmi les pensionnaires de l'établissement, à posséder une chambre attitrée. Elle avait dit à Madame Aurora ne pouvoir supporter de s'allonger sur un lit encore humide de la sueur des autres, et Madame Aurora, contre toute attente, avait cédé. Cela n'avait fait qu'attiser les jalousies et l'hostilité que la jeune femme avait à supporter ; mais elle s'en moquait bien. Elle vivait dans un monde à part, d'une vie purement végétative, où la marijuana (1) l'aidait à ne plus penser.

(1) Drogue de hachisch. Se fume en cigarettes.

Elle ouvrit la porte, laissa entrer l'homme et referma. Il leur fallait attendre que l'on apportât le champagne. Elle le dit à son compagnon, du ton monocorde qui lui était devenu habituel. Il parut ennuyé, fourra ses mains dans ses poches, sans répondre, et lui tourna le dos pour regarder les gravures licencieuses accrochées au mur.

Elle s'assit sur le lit, laissant l'unique et vaste fauteuil pour l'homme dont le comportement commençait à l'intriguer. Habituellement, ils se jetaient aussitôt sur elle, comme des bêtes, même si la femme de chambre devait entrer d'un instant à l'autre. Celui-ci semblait avoir une préoccupation, qui n'était pas de faire l'amour. Pourquoi était-il venu, alors ? Le cerveau d'Éliza fonctionnait lentement, engourdi par la drogue. Elle pensa soudain que les mains de l'homme lui rappelaient quelque chose... Ces mains fortes et nerveuses, anormalement poilues, elle les avait déjà vues... Quand ? Où ? Dans quelles circonstances ? Sa mémoire refusait de le dire. Elle s'était trop appliquée à tuer sa mémoire, pendant des jours et des jours. Elle baissa les yeux, soudain fatiguée, et cessa de penser. Le vide, le vide bienfaisant..."

Jean Bruce - Visa pour Caracas - 1956 (Presses de la Cité)

John Peshran-Boor, Jean Bruce, Sara, Visa pour Caracas, VillaBar

 

mercredi, 18 juillet 2012

Un conte et un poème en quechua, par Lydia Cornejo

Voir cette vidéo proposée par l'ARC

 

Le quechua sur AlmaSoror :

Rosachay, une chanson andine traduite

Ne me quitte pas, ma langue

L'humanisme et les droits de l'homme au regard des langues quechua et tahitienne

L'avenir de la langue quechua, entretien avec Serafin Coronel Molina

Entretien avec Fredy Ortiz, chanteur du groupe de rock quechuaphone Uchpa

La langue mise à l'écrit, une comparaison entre le quechua et le tahitien

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Phot Sara

mardi, 17 juillet 2012

s'apprêter à soutenir vaillamment le combat qu'on a provoqué

Jean-Christophe, Romain Rolland

"Elle s'ennuyait, s'ennuyait... Elle s'ennuyait d'autant plus qu'elle ne pouvait se donner comme excuse qu'elle n'était pas aimée, ou qu'elle ne pouvait souffrir Olivier. Sa vie lui paraissait bloquée, murée, sans avenir, elle aspirait à un bonheur nouveau, sans cesse renouvelé, - rêve enfantin que ne légitimait point la médiocrité de son aptitude au bonheur. Elle était comme tant d'autres femmes, tant de ménages désoeuvrés, qui ont toutes les raisons d'être heureux, et qui ne cessent de se torturer. On en voit qui sont riches, qui ont de beaux enfants, une bonne santé, qui sont intelligents et capables de sentir les belles choses, qui possèdent tous les moyens d'agir, de faire du bien, d'enrichir leur vie et celle des autres. Et ils passent leur temps à gémir qu'ils ne s'aiment pas, qu'ils en aiment d'autres, ou qu'ils n'en aiment pas d'autres, - perpétuellement occupés d'eux-mêmes, de leurs rapports sentimentaux ou sexuels, de leurs prétendus droits au bonheur, de leurs égoïsmes contradictoires, et discutant, discutant, jouant la comédie du grand amour, la comédie de la grande souffrance, et finissant par y croire... Qui leur dira :

- Vous n'êtes aucunement intéressants. Il est indécent de se plaindre, quand on a tant de moyens de bonheur !

Qui leur arrachera leur fortune, leur santé, tous ces dons merveilleux, dont ils sont indignes ! Qui remettra sous le joug de la misère et de la peine véritable ces esclaves incapables d'être libres, que leur liberté affole ! S'ils avaient à gagner durement leur pain, ils seraient contents de le manger. Et s'ils voyaient en face le visage terrible de la souffrance, ils n'oseraient plus en jouer la comédie révoltante...

Mais, au bout du compte, ils souffrent. Ils sont des malades. Comment ne pas les plaindre ?  - La pauvre Jacqueline était aussi innocente de se détacher d'Olivier qu'Olivier l'était de ne pas la tenir attachée. Elle était ce que la nature l'avait faite. Elle ne savait pas que le mariage est un défi à la nature, et que, quand on a jeté le gant à la nature, il faut s'attendre à ce qu'elle le relève, et s'apprêter à soutenir vaillamment le combat qu'on a provoqué".

In Jean Christophe, de Romain Rolland.

lundi, 16 juillet 2012

L'étang

L'étang après l'apocalypse :