samedi, 29 novembre 2008

L'humiliation

L'humiliation

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Les Papiers de Stresemann (Six années de politique allemande), Editions Plon 1932

Le questionnaire, Ernst von Salomon, Editions Gallimard 1953

 

 

 

 

L'humiliation d'une nation a fait les preuves de son efficacité destructrice. L'humiliation appelle la revanche sinon la vengeance, qui, comme le dit le dicton, est un plat qui se mange froid. Quand elle se trouve conjuguée au sentiment de culpabilité, elle fait des ravages dans le mental de générations. À moins que le temps ne fasse son travail - les atrocités commises dans les combats entre Protestants et Catholiques ne sont presque plus pour nous qu'une horrible vieille histoire.

Je propose la lecture de deux livres qui s'étendent de la fin de la guerre de 1914-1918 à la fin de la guerre de 1940-1945 pour tenter de comprendre - ou plutôt d'éprouver - ce que c'est que cette terrible notion, la "nation" qui soulève les peuples en même temps qu'elle les fait sombrer. Deux livres écrits par des nationalistes.

 

La nation, c'est une terre

"La raison de nos graves inquiétudes, et pour ainsi dire la preuve que la France ne poursuit pas une politique de réparations, ce sont les expulsions inouïes auxquelles elle procède dans le territoire envahi. Je n'insisterai pas sur le sort qui en pleine paix menace des milliers de fonctionnaires, des familles entières. Cela ne révèle-t-il pas une intention politique ? Ne prépare-t-on pas l'annexion en expulsant les chefs intellectuels, économiques et politiques du peuple allemand fréquemment sans motif ? (…) On veut étouffer les voix qui protestent contre cette façon de transformer la Rhénanie en un pays francophile."

Gustav Stresemann a mené une politique acharnée pour sortir son pays de l'ornière dans laquelle il était tombé, après la première guerre mondiale, en particulier avec le problème des réparations, ruineuses pour le peuple, et de l'occupation de la Ruhr par la France. Dans ses "Papiers", il décrit ses efforts pour tenter d'empêcher l'Allemagne de tomber dans les pièges du racisme hitlérien, à droite, et du communisme, à gauche. Il s'est heurté à l'intransigeance de Raymond Poincaré et n'a trouvé un interlocuteur qu'en la personne d'Aristide Briand - ils reçoivent tous les deux le prix Nobel de la Paix en 1926. Sa mort est un drame : c'est un barrage de plus qui s'effondre devant la montée du nazisme.

L'humiliation de l'Allemagne signée lors du Traité de Versailles l'a menée, et l'Europe dans son sillage, à la catastrophe de la deuxième guerre mondiale.

 

La nation, ce sont des êtres humains

Entre 1945 et 1946, l'écrivain allemand Ernst von Salomon est interné dans un camp américain en Allemagne. Nationaliste de droite, il refuse d'adhérer au nazisme, mais défend certain ami qualifié de tel. Dans ce livre, il dénonce les injustices et les mauvais traitements infligés aux Allemands par les Américains. En même temps, il y décrit le sentiment d'une curieuse satisfaction d'être "pour une fois" dans le camp des victimes et non celui des bourreaux. Il met très intelligemment et drôlement en scène l'imbécillité des vainqueurs en faisant un livre énorme de ses "réponses" au "questionnaire", document comprenant 131 questions auxquelles tout citoyen allemand dut répondre pour établir ses éventuels liens avec le régime nazi. On découvre que celle qu'on croit être sa compagne est la fiancée cachée d'un autre homme. Cachée, avec un faux nom parce que juive et sauvée ainsi. Pointe dans ce livre brillant et trouble, l'humiliation.

"8. Couleur des cheveux : voir pièce jointe

ad8 : Aiguiser la conscience, nous dit Hamlet, voilà l'intérêt du pouvoir qui aime, pour sa tranquillité, commander à des lâches. Le meilleur moyen pour y arriver a toujours été la présomption des administrations.

Depuis toujours, aussi, les administrations connaissent la force magique du pouvoir qui, en l'enregistrant, fascine le plus sûrement l'individu. L'enregistrement est la forme parfaite dont découleront toutes les suites du régime de la terreur. Un homme dans un fichier est pour ainsi dire déjà un homme mort.

(…) Rien ne révèle mieux le caractère de signalement de ce questionnaire et sa bassesse que la question concernant la couleur des cheveux".

Ce livre a eu un grand succès à sa parution en Allemagne.

La question reste : comment un Allemand peut-il "supporter" l'immense et humiliante culpabilité qui pèse sur son pays ?

 

La nation, c'est une idée fragile

Il ressort de cette "nation" qu'elle anime les cœurs des humains, les réunit, les soulève. Mais en même temps, elle les enferme. Elle les assimile. Ceux qu'elle englobe de son exigeante sollicitude ne peuvent plus lui échapper. Ses échecs sont leurs échecs. Les générations qui suivent se doivent d'endosser la responsabilité de crimes qu'elles n'ont pas commis, de lâchetés qu'elles n'ont pas eues, de bassesses qu'elles n'ont pu imaginer. L'individuation républicaine de la "faute" n'a pas court. Pendant ce temps, ceux qui appartiennent à une nation "vertueuse" sont auréolés d'une grandeur qui les transporte tous : peu importe à l'individu ses fautes personnelles, ses traîtrises, son crime secret. Il endosse la vertu nationale. Il est vertueux par essence.

Aujourd'hui, les "nations" de "peuples" semblent se diluer dans les régionalismes ou les communautarismes des "peuplades" - qui sont des petits nationalismes sans grand danger encore parce que sans grands crimes encore. La démarche est facile à comprendre. Les individus humains veulent bien s'unir autour de valeurs qui les grandissent personnellement. Ils ne voient pas pourquoi ils devraient s'unir autour de crimes qu'on leur impute et qui les humilie, personnellement.

À moins que, coupable pour coupable, l'idée de "nation" ressurgisse, plus extrême, plus brutale, puisqu'il n'y a plus de vertu à perdre.

Sara

jeudi, 27 novembre 2008

Il était une fois l'animal

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I Genèse

 

La présence de l'animal dans l'histoire de la création du monde...

 

« Il était un royaume où volait le Corbeau. De temps à autre, l'Oiseau suspendait son vol pour fienter. Quand la matière était dure, elle se changeait en terre ferme ; quand elle était liquide, elle donnait naissance à des rivières et à des lacs, puis à de minuscules flaques et ruisseaux. (...) Mais une fois créé par la matière contenue dans le jabot et la vessie du Premier Volatile, le monde continua de baigner dans une obscurité profonde. » La Bible tchouktche, Youri Rythkéou

 

Les mythes fondateurs racontent l'origine du monde et des hommes.

Dans la Bible, la Genèse du monde est ainsi racontée : Dieu créa le monde, puis l'homme, puis la femme. Il créa les animaux, et celui qui joua dès le début un rôle important est le serpent, qui corrompit l'homme.

Pour les Tchouktches de Sibérie, le monde a été créé par un corbeau, le Premier Volatile, qui volait au-dessus de son royaume désert en laissant tomber sa fiente, fiente qui donnait naissance à des rivières, des montagnes...

Les Inuit ont encore une autre histoire : une jeune femme et un chien furent le premier couple. Leurs cinq enfants sont les ancêtres des habitants des cinq continents.

 

Dans les sociétés traditionnelles, les contes et mythes s'adressent à tous, enfants et adultes. Chaque événement dramatique de la vie permet une relecture de ces histoires, auxquels l'homme donne un sens plus profond à mesure qu'il vieillit. La littérature expressément réservée aux enfants est un événement moderne, né du rationalisme.

Dès lors, plus encore en Occident qu'ailleurs, le temps des animaux est le temps de l'enfance. Il y a une séparation radicale entre l'animal de l'enfance, enchanté, proche, et l'animal des adultes, rationalisé, utile, sans valeur sacrée.

 

II Initiation et symbole

 

Dans la littérature enfantine, les animaux servent à expliquer les relations humaines

 

«  Il était une fois un paysan qui avait de l'argent et des biens en suffisance (...) Mais sa femme et lui n'avaient pas d'enfants. (...) Un jour, il revint chez lui, s'emporta et dit :

- je veux un enfant ! J'en veux un, même si ce doit être un hérisson !

Par la suite, sa femme mit au monde un enfant qui était mi-hérisson, mi-homme : le haut de son corps en hérisson, le bas constitué normalement. Sa mère en fut épouvantée quand elle le vit et s'exclama :

- Là, tu vois ! Tu nous as jeté un mauvais sort !» Hans mon-hérisson, Grimm

 

L'anthropologue russe Propp a analysé des contes de façon structurelle et en a tiré des fonctions invariablement présentes (le héros, le donateur, l'agresseur, l'auxiliaire)... L'animal est toujours autrui. Il est très rarement le héros, il est celui que l'on rencontre sur sa route et qui nous révèle à nous-mêmes.

 

Les deux thèmes principaux de la plupart des histoires : comment trouver de la nourriture, comment se marier. L'animal permet de dissoudre l'enseignement en le rendant sibyllin. La petite fille apprend à la fois qu'elle doit éviter de se faire violer dans le bois par le loup, à la fois qu'elle devra vivre cela un jour, d'une autre façon. Ce trouble n'appartient qu'au langage symbolique et les rapports sociaux paraîtraient trop crus sans les masques animaux.

 

La littérature à destination des enfants utilise la proximité entre l’enfant et l’animal pour préparer au monde adulte ; mais la figure animalisée permet de dissocier le monde imaginaire du monde réel pour brouiller les pistes. La transmission s'effectue à un niveau inconscient.

Par ailleurs, dans ce mélange des mondes humains et animaux se trouve une reconnaissance de la très grande proximité qui les unit. Nous sommes animaux comme les autres animaux, nous souffrons, nous aimons et nous luttons comme eux.

 

III Paradoxes

 

Dans les histoires pour enfants, l'animal interprète les rôles enchanteurs, troubles ou mauvais. Mais ces rôles sont atténués par la censure pédagogique, qui ne reconnaît de conscience qu’humaine et qui déviolentise les contes. Que devient alors l'animal ?

 

Violence, magie, trouble, désir, crime : ces éléments hantent les rapports entre les hommes et les bêtes dans la littérature traditionnelle. L'animal permet donc de parler de crime et de sexe.

Pourtant, les modernes (Perrault, Disney) ont escamoté la cruauté des histoires. Cette déviolentisation a lieu partout. Par exemple, au Pérou, où l'on reprend les contes quechuas pour les manuels d'éducation des enfants indiens, on les lisse et les modifie car ils sont vus comme trop violents.

 

Cet escamotage littéraire est parallèle à l'évolution de la société. Le garçonnet d'il y a 100 ans voyait tuer les cochons régulièrement. Celui d'aujourd'hui refuse de manger lorsqu'il comprend avec horreur que les trois gentils petits cochons du conte sont découpés dans son assiette. Ces deux garçons à cent ans de distance n'entendent pas la même histoire à travers le même conte. L'interprétation et l'identification ne peuvent être semblables.

 

La modernité escamote la violence et elle brouille les rôles traditionnels. De ce fait l'animal n'est plus trouble ni mauvais, il devient gentil. Par ailleurs, le principe narratologique selon lequel l'animal était autrui et jamais le héros n'a plus lieu. L'animal est donc humanisé (héros au visage défini, doué de bonté) au moment même où les bêtes ont presque disparu de notre vie quotidienne. Il représente même parfois la gentillesse dans un monde de brutes humaines, un rôle tout aussi faux que celui de séducteur ou de tueur qu'il tenait dans les histoires traditionnelles. La bête est devenue ange. La cruauté et la tendresse sont souvent l'apanage réel ou supposé des enfants et des bêtes. Mais en éliminant la cruauté on élimine aussi la tendresse réelle, émergée du fond des êtres.

 

Si l'animal effrayant et enchanteur des contes a disparu de la littérature moderne, que reste-t-il de lui ? Dans la vraie vie, les animaux magiques des contes ont disparus : leurs inspirateurs sont confinés dans les zoos ou les élevages.

 

« Pan ! Le coup partit. La balle vint frapper le cygne en plein milieu de la tête, et le long cou blanc s'effondra sur le côté du nid.

- Je l'ai eu !cria Ernie.

- Joli coup, s'exclama Raymond.

Ernie se tourna vers Peter, le petit Peter qui était absolument pétrifié sur place, le regard blême.

(...)

Peter ramena le cygne mort au bord du lac et le posa par terre. (...) Ses yeux toujours mouillés de larmes étincelaient de fureur.

-Quelle chose infecte ! hurla-t-il ! (...) C'est vous qui devriez être morts, à la place du cygne ! Vous n'êtes pas dignes de vivre ! »

Le Cygne, Roald Dahl

 

Qu’avons-nous fait de nos corps, de nos âmes ? De nos haines et de nos désirs ? Nous les avons nettoyé comme nous nettoyons les histoires que nous racontons aux enfants. Nous les avons enfermés dans des laboratoires, dans des ménageries, dans des bâtiments protégés aux abords des grandes villes.

Nous n’avons voulu garder que la raison, mais voici qu’elle hante un monde vide.

 

Que pourrons-nous faire pour retrouver l’animal, ce frère ennemi qui nous dégoûte et à qui nous voudrions ressembler ? Quand toutes les portes de la raison sont fermées et qu’il revient dans nos cauchemars, faudrait-il oser nous laisser entraîner dans son poème vital ?

 

Katharina Flunch-Barrows et Edith de Cornulier-Lucinière

mardi, 25 novembre 2008

Lettre d'amour apolitique

« Lorsque l'on t’aime assez pour faire partie de toi tu fais de nous des vils »

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Par S.Barynsflook

AlmaSoror a demandé à plusieurs auteurs de lui écrire une lettre d’amour.
Lorsque Axel Randers a répondu que la plus belle lettre d’amour qu’il pourrait écrire serait une lettre d’amour de gauche, nous avons axé nos requêtes ainsi : vous qui avez aimé et milité, écrivez-nous la plus belle lettre d’amour possible que vous pourriez écrire,
et parlez-y de politique.

La lettre d'amour apolitique de S.Barynsflook clôt cette série amoureuse almasororienne.

Lire la lettre d'amour de droite et la lettre d'amour de gauche

 

Il est temps de nous dire au revoir belle amie de toujours, quelle belle composition, tout cet harmonieux agencement. Tu as cette beauté irrésistible devant laquelle tout un chacun s'agenouille. La vie est décidément trop dure dès lors que l’on te rencontre. Je ne sais s'il vaut mieux vivre sous ton aile, oublier que je t'ai connue ou tenter de te changer.
Tu te présentes pour m'aider, me montrer le chemin mais jusqu'ici je n'ai senti que trahisons, déception ou ennui....Est-ce ta nature d'être ainsi ou est-ce le système que tu fais marcher .....

Prête à m'abandonner, à me faire tomber, à me condamner si ton désir te le dicte. Reine du monde entier tu sers de la même façon le monde entier et comme chacun je te suis, et même quand je ne veux pas te suivre, mes actions qui en découlent te servent, je te suis et je n'y peux rien.
Tu puises ton pouvoir dans chacun, et lorsque tu trébuches sur Chacun, c'est pour mieux reprendre pied. 
Tu m'as souris et m'as tendu ta main, je l'ai saisie avec plaisir et admiration. Je croyais alors que nous pouvions construire quelque chose ensemble.
Triste illusion, je pensais avoir un rôle dans ta vie, mais je n'ai eu qu'un rôle d'appartenance à une multitude que tu illusionnes et à qui tu tends la main avec ce même sourire plein d'énergie, d'intelligence bienveillante.
Je ne regrette rien car tu restes une solution, les hommes ont besoin de cette bienveillance que tu leur offres. Peut être qu'un jour tu changeras mais je ne pense pas, tu es prise dans ton jeu et lui ne changera pas.
Adieu donc.

S.Barynsflook

Lettre d'amour de droite

Chère Grand-Mère,

 

Si le remords avait du poids, cette lettre pèserait lourd. Depuis des années que je ne suis pas revenue vous voir, vous devez vous sentir seule, abandonnée.

Cela fait quatre ans que vous n’avez reçu de mes nouvelles. Suis-je une petite fille indigne ? Oui.

Pourtant, je n’ai cessé de penser à vous et de vous aimer.

L’impossibilité de vivre parmi les nôtres m’a poussée loin de notre monde, Grand-Mère. J’ai bien trahi vos enseignements, j’ai trahi nos idées. Ai-je eu le choix ?

Dans une bande dessinée de Hugo Pratt, quelques minutes avant de passer devant le peloton d’exécution,
le marin allemand Slutter dit: « Les Anglais me fusillent parce que j’ai obéi aux ordres de mon commandant, et les Allemands m’auraient fusillé si je ne leur avait pas obéi ».

Ces soldats allemands ou français de la deuxième guerre mondiale étaient cernés. Quoi qu’ils fassent, malgré leur abnégation et tout leur courage, ils étaient des traîtres. C’étaient des hommes traqués.

Ceux qui sont comme moi sont traqués par une marque qui se trouve à l’intérieur d’eux-mêmes. Où qu’ils aillent, ils seront toujours rejetés parce qu’aucune place ne leur est réservée : ils font peur.

Voilà pourquoi je suis partie.

Je suis descendue à Paris.

J’ai vécu à Paris puis à Berlin, puis à Zurich, et à nouveau à Paris. J’ai connu des gens très différents : des gens de gauche.

J’ai aimé certains d’entre eux, j’ai appris des choses. Mais souvent, j’ai été terrassée par leur nullité. Ces gens croient qu’ils inventent la liberté lorsqu’ils foulent à leurs pieds deux mille ans de culture chrétienne et européenne. Ils pensent inventer le monde lorsqu’ils crachent des mauvaises phrases dans des livres, des films ou des disques qui ne voient le jour que parce qu’ils baignent dans cet argent qu’ils disent détester.
Ils confondent tout ce qu’ils n’aiment pas dans un sac pratique et idiot, qu’ils appellent « bourgeoisie ». Riches, ils se veulent pauvres. Méprisants, ils se veulent populistes. Snobs, ils se croient populaires. Antipatriotiques et antireligieux, ils croient sauver le corps et l’esprit des gens. Ils haïssent le catholicisme, la tradition, qu’ils ne connaissent pas. Ils en parlent avec autant de bêtise qu’un catholique de droite parle des luttes communistes ou féministes : l’ignorance nous tuera tous.

La solitude que j’ai éprouvée parmi eux, je l’avais éprouvée aussi parmi mes cousins et aux scouts. Je l’avais éprouvée toute ma prime jeunesse, dans notre monde à nous, Grand-Mère. Comment pourriez-vous l’ignorer ?

Vous saviez mon secret. Vous ne m’en avez jamais parlé. Vous saviez que j’étais morte pour la seule vie que notre milieu me réservait. Mais vous ne disiez rien, et parfois vous me regardiez pleurer en tremblant. Votre chagrin était réel ; votre amour était réel. Mais vous n’aviez rien à me proposer, rien d’autre qu’un renoncement à tout bonheur, à tout espoir.

J’ai vécu ainsi parmi ces amis de gauche, sans Dieu, sans foi, qui ne savaient rien de ce que je pensais vraiment, à qui je ne pouvais parler de vous parce qu’ils vous auraient méconnue. Ils sont universitaires, professeurs, journalistes, artistes, avocats, et ils sont misérables. Vides de culture et vides de religion, ils ne connaissent que la gloire d’être de leur temps et passent leurs journées à oublier qu’ils vont mourir un jour. Mais au fond, dans n'importe quel univers, le même petit nombre de gens recèle cette grandeur d’âme –même s’ils n’y croient pas, à cette âme-, qui relève le malheureux et embellit le gris des jours. Quelles que soient leurs idées, leurs croyances, ce sont des anges. Il ne faut pas leur dire qu’ils sont des anges parce qu’ils ne comprendraient pas. Il faut juste les laisser être des anges et tenter de leur rendre un peu de la fraternité qu’ils vous offrent. Parmi ceux-là, j’ai trouvé des oreilles et j’ai dit mon secret. J’ai été tolérée, ce qui ne me serait pas arrivé chez nous, Grand-Mère. Vous savez bien. Parmi mes frères et sœurs hermaphrodites, il y a beaucoup de gens que je n’aime pas ; il y en a quelques uns qui auraient voulu comme moi vivre selon les valeurs qu’ils ont reçues dans leur berceau. Mais leur particularité les a privés d’une telle vie où la famille, la religion et le travail de la terre rythme le temps.

 

Je suis revenue vivre à la maison de Rébusseyt, au bord de la Marne, où vous veniez chaque été. Je vis seule dans cette grande maison et je pense à vous chaque jour.

Vous avez été ma seule amie. Vous êtes la personne humaine qui m’a aimée et nourrie. Ma vie aura passé mieux grâce à vous.

Adieu Grand-Mère. Si vous me répondez, nous nous reverrons peut-être. Je sais que vous serez heureuse si
je finis ma lettre avec les plus beaux mots du monde : Ave Maria, gratia plena, dominus tecum…
Je vous salue Marie pleine de grâce, le seigneur est avec vous.

Benedicta tu in mulieribus et benedictus fructus ventris tui Iesus. Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus le fruit de vos entrailles est béni. Sancta Maria, mater Dei, ora pro nobis peccatoribus nunc et in hora mortis nostrae… Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pêcheurs, maintenant et à l’heure de notre mort… Vos lèvres auront prié en lisant ma prière. Nous sommes ensemble, Grand-Mère chérie. Dans les bras de Dieu.

 

Esther Mar

 

Lettre d'amour de gauche

Un amour de gauche

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Chansons, luttes et baisers d’extrême gauche. Une lettre-requiem

 

AlmaSoror a demandé à plusieurs auteurs de lui écrire une lettre d’amour allégorique qui reflète leur expérience amoureuse. Lorsque Axel Randers a répondu que la plus belle lettre d’amour qu’il pourrait écrire serait une lettre d’amour de gauche, nous avons décidé d’axer nos requêtes ainsi : vous qui avez aimé et milité, écrivez-nous la plus belle lettre d’amour possible que vous pourriez écrire, que vous aimeriez écrire, et parlez-y de politique.

 

Nous reproduisons la lettre d’Axel, une lettre d’amour de gauche, donc.

Vous pourrez lire les deux lettres suivantes : une lettre d’amour de droite d’Esther Mar ; quant à S.Barynsflook, il a tenu à envoyer une lettre d’amour apolitique (il s’affirme vigoureusement apolitique).

 

 

Zurich, Octobre 2007

 

 

Mon amour,

Cela fait dix ans que je ne t’ai écrit.

Je viens de tomber malade, et cette idée sans cesse ressassée, puis reportée à plus tard, écrire à Julie, écrire à Julie – s’impose désormais comme une urgence.

Ecrire à Julie. Lui redire des choses… Lui raconter quelques uns des événements importants de ces dix dernières années.

Depuis notre rupture, vois-tu, j’ai continué à vivre comme je vivais, mais le rire intérieur qui rendait belle la lumière sur la Terre est mort.

 

J’ai su par Marc N que ton frère est devenu aveugle. Une rixe à la fin d’une manifestation, c’est bien cela ? Pourquoi voulait-il toujours se castagner ? Nous nous disputions souvent à ce sujet. J’espère qu’il va bien aujourd’hui. Je pense que ton père est mort et que cela a dû être difficile. J’aurais aimé être là, près de toi, pour toi.

Savais-tu Julie que la plupart des lettres écrites marquent leurs destinataires plus qu’aucune forme de communication ? Quand elles sont lues… Je voudrais que la mienne trouve le chemin de Julie et que sa lecture fasse rejaillir le souvenir des étreintes dans la chambre sale. Ce matin je fredonnais la chanson que nous apprenions aux enfants quand nous animions les dimanches du peuple.

Que tu as de belles filles, Giroflé, Girofla. Savais-tu que c’est un air traditionnel ? Rosa Holt écrivit les paroles en 1935, au moment de l’arrivée de Hitler au pouvoir.

Je te les reproduis. La mélodie résonnera à tes oreilles et un pan entier de ton existence ressurgira du passé.

Que tu as la maison douce
Giroflée Girofla
L'herbe y croît, les fleurs y poussent
Le printemps est là.
Dans la nuit qui devient rousse
Giroflée Girofla
L'avion la brûlera.

Que tu as de beaux champs d'orge
Giroflée Girofla
Ton grenier de fruits regorge
L'abondance est là.
Entends-tu souffler la forge
Giroflée Girofla
L' canon les fauchera.

Que tu as de belles filles
Giroflée Girofla
Dans leurs yeux où la joie brille
L'amour descendra.
Dans la plaine on se fusille
Giroflée Girofla
L' soldat les violera.

Que tes fils sont forts et tendres
Giroflée Girofla
Ca fait plaisir d' les entendre
A qui chantera.
Dans huit jours on va t' les prendre
Giroflée Girofla
L' corbeau les mangera.

Tant qu'y aura des militaires
Soit ton fils soit le mien
Y n' pourra y avoir sur terre
Pas grand-chose de bien.
On te tuera pour te faire taire
Par derrière comme un chien
Et tout ça pour rien.

 

Et je pense à une autre chanson, une italienne, celle que nous entonnions lors des manifestations pour les prisonniers de GFKL et de SINERTA. Bella ciao… Une chanson populaire, elle aussi. Je n’ai jamais pu l’entendre depuis sans sentir à nouveau tes boucles rousses sous mes lèvres et sans voir tes yeux verts noyés de larmes, de belles larmes de la révolte et de la jeunesse. Je sais que ni la révolte, ni la vraie jeunesse ne t’ont abandonée.

E questo é il fiore del partigiano
O bella ciao, o bella ciao, o bella ciao ciao ciao
E questo é il fiore del partigiano
Morto per la libertà

Qu’es tu devenue ? Question abyssale. Je voudrais être certain que quelqu’un te réchauffe et te protège.

Moi, j’ai combattu pour mes frères humains, et depuis que j’ai compris que les animaux n’étaient pas moins conscients que nous de leur vie propre, j’ai combattu pour eux aussi. Au sein de plusieurs groupuscules anarchistes et antispécistes j’ai pu réaliser à quel point aucune lutte humaniste n’atteindra ses buts si elle ne s’étend pas à toute la conscience du monde, c'est-à-dire à l’animalité. L’animalisme est un humanisme.

J’ai tenté la liberté et la fraternité. Depuis mon lit d’hôpital, je souffre et je ne regrette rien. J’ai vécu une vie d’homme.

Nos amitiés sont mortes. Elles ont rejoint la prison, la mort ou la bourgeoisie. J’ai revu Jean-Scholastique l’année dernière. Que faisait-il à Zurich ? Je l’ignore. Nous parlâmes dans la rue, quelque quart d’heure. Il ne citait plus Malcolm X (tu aimais cette phrase, Julie : «Vous ne pouvez pas parler de paix à quelqu’un qui ne comprend pas la paix. Vous ne pouvez pas parler d’amour à quelqu’un qui ne comprend pas l’amour. Et vous ne pouvez pas parler de non-violence à quelqu’un qui ne comprend pas la non-violence. Vous perdez votre temps ».) ; il ne citait plus Frantz Fanon ("Je n'ai pas le droit, moi homme de couleur, de souhaiter la cristallisation chez le Blanc d'une culpabilité envers le passé de ma race. Vais-je demander à l'homme blanc d'aujourd'hui d'être responsable des négriers du XVIIe siècle ? Je ne suis pas esclave de l'esclavage qui déshumanisa mes pères.")– il était fier d’être député de Guyane et me parla de sa lutte pour la discrimination positive. Les temps changent et les hommes en vieillissant ne ressemblent plus à leur rêve.

Homme sans courage, homme sans douceur, homme sans souplesse, je suis pourtant l’homme d’un seul amour, Julie. Je t’aime, comme je t’aimais il y a vingt ans lors de notre rencontre, comme je t’aimais il y a dix ans lors de notre déchirure. Personne n’a remplacé ma Julie et dans quelques mois quand je mourrai – les médecins me prédisent cela – c’est l’image de ton visage qui m’accompagnera. Tu as été la lumière de ma vie, je retournerai au Néant dont nous venons tous guidé encore par ces yeux verts et ce sourire si vivant.

 

Je t’ai fait mal, quelquefois. J’en ai eu honte. J’ai compris mes coups de sang dans un bistrot de gare - la radio du bar passait « like a bird » de Leonard Cohen – et je me suis pardonné.

 

Like a bird on a wire Comme un oiseau sur un fil

Like a drunk in a midnight choir... Comme un homme ivre dans un choeur de minuit

I have tries in my way to be free... J’ai tenté à ma façon d’être libre

 

Like a baby still born Comme un bébé mort né

Like a beast with his horn Comme une bête encornée

I have torn everyone who reached out for me... J’ai déchiré toute personne qui m’a tendu la main

 

Sois heureuse. Continue d’être belle, belle de révoltes, d’enfances et de rires.

 

Je ne te dis pas Adieu, je n’y crois pas. Je te dis à nous, mon amour. A nous et à ce que nous avons partagé.

 

Ton Axel.

 

 

 

Nota Bene :  nous avons décidé (Axel et Edith) de reproduire la conversation que nous eûmes au moyen de divers outils de communication, principalement les messages écrits envoyés par téléphone portable et les mails.

 

- Puisque l’amour n’existe pas mais que tout le monde y pense, je propose une nouvelle série au sein d’AlmaSoror. Veux-tu faire partie des auteurs qui écriront une lettre d’amour allégorique, une lettre d’amour cliché qui relatera l’expérience d’une vie à travers le prisme de ce que tout le monde semble vouloir et qui n’existe pas : l’amour amoureux.

 

- Comment peux-tu dire que l’amour n’existe pas ?

 

- L’amour entre les êtres existe, bien sûr. Le sentiment amoureux est une illusion, un leurre, c’est ce que je voulais dire.

 

- Je ne suis pas d’accord avec toi.

 

- C’est une sorte de fanatisme plus ou moins agréable, plus ou moins partagé, qui puise à la fois dans notre besoin de nous fondre avec autrui et dans la publicité de la société.

 

- Je ne conçois pas comment tu peux dire une chose pareille. N’as-tu jamais aimé ?

 

- J’aime des êtres. J’ai aimé – et j’aime toujours, au-delà de sa mort - ma chienne. J’aime des gens, mais cet amour est une fraternité déclinée.

 

- Tu n’as jamais été amoureuse de quelqu’un ? A part ces fanatismes dont tu parles, très adolescents.

 

- Je ne crois pas.

 

Elle m’assura que non et me donna des exemples qu’elle ne veut pas que je reproduise ici.

 

- Permets-moi de te dire que j’accepte d’écrire une lettre d’amour pour AlmaSoror, mais ce sera une lettre dans laquelle je croirai profondément. Pas une allégorie.

 

- Bon.

 

- Cela ne te dérange pas ?

 

- Non, pas du tout. Tu crois à ton expérience amoureuse ?

 

- Oui, j’y crois ! Sache que ma seule vraie histoire d’amour – je t’en ai déjà parlé – est intimement liée à mes luttes politiques. En cela je te rejoins, l’amour amoureux rejoint l’amour fraternel que l’on ressent pour d’autres êtres.

 

- Julie ?

 

- Oui, ce sera une lettre à Julie.

 

Cette fois c’est moi qui censure et coupe un passage de notre conversation qui ne concerne personne. Nous échangeâmes quelques mots sur Julie, dont je ne parle plus beaucoup bien que son visage flotte constamment autour de moi, où que j’aille, quoi que je fasse, depuis notre séparation.

 

- Ce sera donc, repris-je, une lettre à Julie, une lettre profondément amoureuse et profondément de gauche.

 

Elle ne répondait pas. Je sais dans ce cas qu’elle est en train de réfléchir.

Elle eut ainsi l’idée de demander à des auteurs ayant eu une vie politique engagée de leur écrire une lettre d’amour ayant trait à leur engagement.

 

Elle appela Esther ensuite. Esther est mon amie de cœur et d’esprit, et mon ennemie en idées. Je la respecte, l’admire et suis catastrophé par tout ce qu’elle pense. Jamais je n’aurais cru que je pourrais un jour avoir une amie qui pense des choses pareilles. Elle écrira donc la seconde lettre d’amour engagé d’AlmaSoror : une lettre d’amour de droite. La droite d’Esther est encore plus épouvantable que toutes les droites que je connais. La droite d’Esther est latiniste et catholique, contre-révolutionnaire, infiniment conservatrice et antiprogressiste. Mais j’aime profondément Esther. C’est en grande partie grâce à elle qu’en plus de croire à l’amour, je crois à l’amitié.

dimanche, 23 novembre 2008

Epiphanie d'Esther Mar

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« Ce qui fait la noblesse d’une chose, c’est son éternité ».

Leonard de Vinci

 

 

 

Ma vie ne ressemble pas aux grandes affiches de publicité qui  dominent la rue et le métropolitain.

Je ne croque pas la vie à pleines dents, ni ne consomme, ni ne suis consommée.

Je regarde les photos de ma prime jeunesse : un visage adulte regarde un visage nubile.

Je sais que je n’étais pas heureuse, pourtant je regrette cette jeunesse.

Chaque pas est un pas vers la mort. Chaque souffle, en créant la vie, appelle la mort.

Comment accepter cette inexorable fuite en avant du temps, qui marque ma personne physique et morale ?

 

I'm trying to tell you something about my life
Maybe give me insight between black and white
The best thing you've ever done for me
Is to help me take my life less seriously, it's only life after all


Choisir l’intemporel.

Puisque tout passe, puisque rien ne me remplit, puisque l’angoisse ne sera jamais vaincue que par la force intérieure, puisque l’amour est incertain comme le temps, puisque le temps change dans l’espace, puisque l’espace m’est inaccessible…

Puisque je vais mourir un jour, peut être sans douleur, peut être dans la souffrance, puisque je vieillis jour après jour malgré ma soif d’enfance, puisque je m’affaisse malgré mes faims vitales, puisque mon corps n’est qu’un corps, puisque dans la nuit, quelque fois, je ne crois plus à l’âme… Je choisis l’intemporel.  

 

Well darkness has a hunger that's insatiable
And lightness has a call that's hard to hear
I wrap my fear around me like a blanket
I sailed my ship of safety till I sank it, I'm crawling on your shore.


Les commandements de la vie intemporelle

 

1 J’accepte que la nouvelle jeunesse me pousse de l’autre côté de l’âge et prenne ma place

 

2 Tous les jours j’accomplis des choses essentielles qui m’auraient paru autant essentiels si j’avais vécu dans un autre lieu il y a plusieurs siècles et qui me paraîtraient essentiels si je vivais dans un autre lieu dans plusieurs siècles

 

3 Chaque jour, je touche à la haute culture (par exemple, je lis le Voyage de Baudelaire, ou une tirade d’Andromaque, de Racine), à la nature (je m’occupe d’une plante, admire une étoile…), à l’animalité (j’offre à manger à une bête, j’observe fraternellement un animal…) et à la spiritualité (je prie ou je laisse mon cœur ouvert à tout ce qui le dépasse et qui lui survivra)…

 

4 Je sais que mon existence a autant de valeur que le plus riche et admiré des êtres de cette terre et que le plus misérable et laid des êtres de cette terre

 

5 Je ferme les yeux, souffle loin du monde immédiat et fais se rencontrer mon cœur, mon corps et mon esprit. Je les vide. Je laisse alors la vie les remplir ou ne pas les remplir.

 

6 Je pose un acte qui fasse que ma vie aura été quelque chose de bien pour quelqu’un. J’allume un ou plusieurs cœurs. Je m’oublie pour réchauffer la vie d’un autre. Un sourire ? Un regard ? Une gentillesse ? Quelque chose qui fasse que ma vie aura créé de bonnes sensations.

 

En suivant ces commandements je sais que je toucherai chaque jour à l’essentiel. Je ne laisserai pas trop de temps passer sur mon ego, ma vulgarité et mes petitesses.

 

I stopped by the bar at 3 a.m.
To seek solace in a bottle or possibly a friend
I woke up with a headache like my head against a board
Twice as cloudy as I'd been the night before
I went in seeking clarity.


L’intemporel seul est éternel. Les modes et les pensées passent. Que reste-t-il à travers les siècles ? L’intemporel. Alors pourquoi se noyer dans le temporel ?

- Parle-moi, Rainer Maria Rilke, comme tu parlais à Franz Kappus.

- L’avenir est fixe, cher monsieur Kappus, mais c’est nous qui nous déplaçons dans l’espace infini.

- Merci.

 

Je choisis l’intemporel. C’est ma façon de toucher l’éternité.

 

Esther Mar

Et des extraits de Closer to Fine, une chanson des Indigo Girls

vendredi, 21 novembre 2008

Mélange de paternités

Mélange de Paternités

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Du temps de nos Pères… Voyage en paternité traditionnelle

"Chez tous les peuples qui connaissent des lois, la puissance paternelle est par elle-même
une manière d'esclavage pour les enfants.

Tant que vit le père, le fils est habité par un sentiment de sujétion et de dépendance,
il a l'impression qu'il n'est pas son propre maître, ou plutôt qu'il n'est pas une personne à part entière,
mais un simple organe dans un corps plus vaste,
et que son nom appartient davantage à un autre qu'à lui-même.

L'inestimable avantage pour un enfant d'être guidé par un être plein d'expérience et d'affection,
et nul ne peut tenir ce rôle mieux que son propre père, se paye par l'étouffement total
de la jeunesse, et généralement de toute la vie".

Giacomo Leopardi (Pensées)

 

 

Liste des paragraphes

éducation des pères, souvenirs des fils, regrets des pères,

paternités occidentales, pères de gauche et pères de droite,

Vaneigem contre le patriarcat et l’agriculture,

Où sont passés nos pères ?

Une prière traduite dans toutes les langues du monde

 

I

Education des pères

Extrait d'une lettre d'un père Aztèque

Extrait de l'"Education chréstienne" (1666)

suivi de "Tu seras un homme, mon fils", de Rudyard Kipling

 

Un père aztèque à son fils

Nopiltzé, nocözqué, noquetzalé, ötiyöl, ötitläcat, ötimotlälticpacquïxtïco,...

"Mon fils, mon bijou, ma plume, tu es venu à la vie, tu es né, tu es arrivé sur terre, sur la terre de Notre-Seigneur (...). Et nous t'avons regardé, nous qui sommes ta mère et ton père, et aussi tes tantes, tes oncles, ceux de ta famille t'ont regardé, ont pleuré, ont été pris de compassion à ton égard lorsque tu es venu à la vie, lorsque tu es venu au monde.

(...)

"Cela a été bien difficile et terrible pour moi de t'élever, de te fortifier, pour que tu prennes de l'âge et de la taille.

J'ai les bras et le dos à bout, à force de donner en partage, de rechercher ce que tu as bu, ce que tu as mangé.

Je ne t'ai pas abandonné, je ne t'ai pas négligé, pour toi j'ai souvent connu les pleurs et la compassion, je ne t'ai pas mis dans le fumier, dans les excréments.

En aucun cas je n'ai saisi, je n'ai pris dans le coffre, dans la caisse, dans le pot, dans l'assiette des autres de quoi t'élever, de quoi te fortifier.

En fin de compte, les qualités d'aigle et de jaguar {d'homme} ont crû, ont grandi ; c'est en toute quiétude, en toute tranquillité que je partirai en te laissant en compagnie, en société.

(...) Si tu vis bien, si tu fais bien ce que je t'ai dit, quand on te verra, pas comparaison avec toi on donnera de la pierre et du bâton à celui qui ne vit pas bien, qui n'obéit pas à sa mère et à son père.

Et maintenant c'est tout, par ces mots nous nous retirons, nous ta mère et ton père ; par ces mots nous te vêtons, nous te secouons, nous te vernissons, nous te pansons : tâche de ne pas les rejetter, de ne pas les mettre au rebut".

Réponse du fils :

"Mon père bien-aimé, ton coeur a laissé (des bienfaits), tu m'as fait du bien, à moi qui suis ton bijou, ta plume. Peut-être vais-je saisir, peut-être vais-je recevoir ces mots, ces paroles qui sortent, qui tombent de tes entrailles, de ta gorge, par lesquels tu accomplis ton devoir envers moi, ton bijou, ta plume, afin que je ne sois pas furieux le jour où j'aurais fait, où j'aurais commis quelque chose de mal, d'injuste, afin que ce ne soit pas pour toi, mon père, un sujet de reproche."

Huëhuetlàtolli, "discours de vieillard", recueilli par Fray André de Olmos (auteur de la première grammaire nahuatl) au XVIème siècle, traduit du nahuatl et présenté par Michel Launey dans son Introduction à la langue et à la littérature aztèques (Mexique).

 

L’éducation chrétienne au XVIIème siècle

 

Maximes

 

Touchant le soin qu’il faut avoir de faire rendre aux Enfans ce qu’ils doivent à leurs Pères.

 

Ayez grand soin particulièrement que vos enfans soient fort respectueux à l’endroit de leur père, qu’ils l’aiment, qu’ils l’honorent, & qu’ils le craignent. Ne leur pardonnez jamais la désobéissance à ses ordres. Ne souffrez point qu’ils luy parlent autrement qu’avec soumission et avec respect. Celuy qui obéit à son père donne beaucoup de joye et de consolation à sa mère, dit l’Ecriture.

 

Touchant la liberté qu’il faut donner aux Enfans d’exprimer leurs sentimens et leurs pensées.

 

Prenez bien garde de ne pas reprendre continuellement vos enfans, & de ne pas les traiter avec trop de sévérité dans les moindres de choses. Ne les obligez pas vous-même par votre rigueur à blesser le respect qu’ils vous doivent ; & en leur commandant des choses trop difficiles de les contraindre à vous désobéir.

Il faut même leur laisser quand ils sont un peu avancés en âge la liberté de vous représenter leurs raisons et leurs plaintes, & de ne les traiter pas avec dureté, lorsqu’ils croient être en quelque sorte blessés par la conduite que vous tenez à leur égard.

Que les enfans apprennent à respecter leur père et leur mère et que les pères et les mères craignent de se mettre en colère contre leurs enfans.

 

(De l’Education chrestienne des enfans, 1666 )

 

 

Tu seras un homme mon fils

(texte anglais suivie de l’adaptation française)

 

If you can keep your head when all about you
Are losing theirs and blaming it on you,
If you can trust yourself when all men doubt you
But make allowance for their doubting too,
If you can wait and not be tired by waiting,
Or being lied about, don't deal in lies,
Or being hated, don't give way to hating,
And yet don't look too good, nor talk too wise:

If you can dream--and not make dreams your master,
If you can think--and not make thoughts your aim;
If you can meet with Triumph and Disaster
And treat those two impostors just the same;
If you can bear to hear the truth you've spoken
Twisted by knaves to make a trap for fools,
Or watch the things you gave your life to, broken,
And stoop and build 'em up with worn-out tools:

If you can make one heap of all your winnings
And risk it all on one turn of pitch-and-toss,
And lose, and start again at your beginnings
And never breath a word about your loss;
If you can force your heart and nerve and sinew
To serve your turn long after they are gone,
And so hold on when there is nothing in you
Except the Will which says to them: "Hold on!"

If you can talk with crowds and keep your virtue,
Or walk with kings--nor lose the common touch,
If neither foes nor loving friends can hurt you;
If all men count with you, but none too much,
If you can fill the unforgiving minute
With sixty seconds' worth of distance run,
Yours is the Earth and everything that's in it,
And--which is more--you'll be a Man, my son!

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir,
Si tu peux être amant sans être fou d’amour ;
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles,
Sans mentir toi-même d’un mot ;


Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les Rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frères,
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur
Rêver, sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser, sans n’être qu’un penseur ;
Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu peux être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant ;

 

Si tu peux rencontrer triomphe après défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront ;
Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras un Homme, mon fils.

 

Rudyard Kipling

II

Souvenirs des fils

François de Chateaubriand

 

« Les soirées d'automne et d'hiver étaient d'une autre nature. Le souper fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée ; on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m'asseyais auprès du feu avec Lucile ; les domestiques enlevaient le couvert et se retiraient. Mon père commençait alors une promenade, qui ne cessait qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de ratine blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa tête, demi-chauve, était couverte d'un grand bonnet blanc qui se tenait tout droit. Lorsqu'en se promenant, il s'éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on ne le voyait plus ; on l'entendait seulement encore marcher dans les ténèbres : puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu à peu de l'obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi, nous échangions quelques mots à voix basse, quand il était à l'autre bout de la salle : nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait, en passant : « De quoi parliez-vous ? » Saisis de terreur, nous ne répondions rien ; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille n'était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et des murmures du vent.

Dix heures sonnaient à l'horloge du château : mon père s'arrêtait ; le même ressort, qui avait soulevé le marteau de l'horloge, semblait avoir suspendu ses pas. Il tirait sa montre, la montait, prenait un grand flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie, entrait un moment dans la petite tour de l'ouest, puis revenait, son flambeau à la main, et s'avançait vers sa chambre à coucher, dépendante de la petite tour de l'est. Lucile et moi, nous nous tenions sur son passage ; nous l'embrassions, en lui souhaitant une bonne nuit. Il penchait vers nous sa joue sèche et creuse sans nous répondre, continuait sa route et se retirait au fond de la tour, dont nous entendions les portes se refermer sur lui.

Le talisman était brisé ; ma mère, ma soeur et moi, transformés en statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie. Le premier effet de notre désenchantement se manifestait par un débordement de paroles : si le silence nous avait opprimés, il nous le payait cher ».

 

(Les mémoires d’outre-tombe)

 

III

Regrets des pères

Montluc cité par Montaigne

 

Cité par Montaigne, le maréchal de Montluc se reproche sa grande dureté envers son fils. Pourquoi ne lui a-t-il pas communiqué son affection lorsqu’il avait son fils, vivant, en face de lui ?

 

« Ce pauvre garçon n’a rien veu de moy qu’une contenance refroignée et pleine de mespris. Il a emporté cette créance, que je n'ay sçeu ny l'aimer ny l'estimer selon son merite. A qui gardoy-je à descouvrir cette singuliere affection que je luy portoy dans mon ame ? estoit-ce pas luy qui en devoit avoir tout le plaisir et toute l'obligation ? Je me suis contraint et gehenné pour maintenir ce vain masque : et y ay perdu le plaisir de sa conversation, et sa volonté quant et quant, qu'il ne me peut avoir portée autre que bien froide, n'ayant jamais receu de moy que rudesse, ny senti qu'une façon tyrannique ».

 

 

Rudyard Kipling après la mort de son fils, sur le champ de bataille, à 17 ans

 

«If any question why we died, Tell them, because our fathers lied»
«Si quelqu’un vous demande pourquoi nous sommes morts, dites-lui que c’est parce que nos pères nous ont menti.»

C’est la phrase qu’il a fait graver sur la tombe de son fils.

Rudyard Kipling avait poussé son fils à partir à la guerre, alors même que celui-ci était trop jeune pour être mobilisé.

 

IV

Paternités occidentales

 

Paternité romaine : droit d’user et d’abuser.

 

Les enfants étaient la propriété du père. La propriété romaine (usus & abusus) était totale, sur les terres comme sur les gens.

 

Paternité féodale

 

Relation de droits et de devoirs entre le père et ses enfants.

Les seigneurs féodaux étaient soumis à des lois plus grandes que leur volonté, que ce soit dans leurs relations avec leurs enfants, avec leurs serfs et avec leurs biens et terres.

 

Paternité républicaine

 

La propriété républicaine est revenue au droit romain (droit de propriété totale, droit d’user et d’abuser), mais seulement pour les biens. Les enfants ne sont pas une propriété.

Les pères perdent le droit de choisir le destin de leurs enfants et les enfants deviennent égaux entre eux (aucun enfant ne peut être favorisé).

 

V

Pères de gauche et pères de droite

Extrait d’un débat à l’Assemblée Nationale sur l’école obligatoire, laïque et gratuite (5 décembre 1881).

 

 

M de La Bassetière

Si, dans ce sanctuaire de la famille, où je dois régner seul, où ma liberté est la condition de ma responsabilité, une autorité quelconque, fût-ce la plus haute, fût-ce celle de l’Etat, veut intervenir entre mon fils et moi, j’ai le droit de la repousser avec énergie et de lui dire : « Tu usurpes et sur le droit du père et sur le droit de Dieu ! »

 

Vous vous faites souvent les interprètes du peuple. Eh bien, j’ai le regret de vous le dire, vous ne le connaissez pas ; vous ne connaissez ni le peuple des villes, ni le peuple des campagnes ; vous ne connaissez pas même ce peuple que vous croyez vous appartenir, ce peuple de Paris. (…)

Et, messieurs, croyez-le bien, ce peuple est plus ému de votre loi que vous ne le pensez ; et j’entends ces ouvriers, ces laboureurs, vous dire avec cet accent venu du cœur que l’on ne contrefait pas, qui est une prière aujourd’hui et une indignation demain :

« Vous nous avez, dans des circonstances douloureuses, pour une patrie que nous connaissions et que nous aimions, vous nous avez demandé le sang de tous nos fils ; ce sacrifice était douloureux, nous l’avons accepté ; nous sommes loin de nous en repentir, mais aujourd’hui, au nom de la souveraineté de l’Etat que je ne puis pas reconnaître en ces matières, vous nous demandez encore l’âme de nos enfants ; nous nous souvenons cette fois que nous sommes chrétiens et pères, vous ne l’aurez jamais ! »

 

Paul Bert

Ah ! si le devoir naturel d’élever son enfant, de l’instruire, était un de ces devoirs purement moraux qui n’ont sur l’intérêt général qu’un retentissement lointain, je comprendrais l’hésitation. Car c’est chose grave, qui mérite en effet qu’on y réfléchisse, et qui explique bien des hésitations que de placer la loi au foyer de la famille, entre le père et l’enfant pour ainsi dire ; et lorsqu’il y aura conflit entre l’injonction de la loi et l’autorité du père de famille, de frapper celle-ci de déchéance. Je le reconnais, c’est quelque chose de grave et qui peut faire hésiter quand on envisage que cette face de la question. Mais je prie ceux qui sont frappés de se retourner et d’envisager non plus l’intérêt du père de famille, sa volonté, son caprice plus ou moins excusable, mais de considérer l’intérêt général de la société.

Faut-il répéter que la richesse sociale augmente avec l’instruction, que la criminalité diminue avec l’instruction, qu’un homme ignorant non seulement est frappé d’infériorité personnelle, mais il devient ou peut devenir pour l’intérêt social une charge ou un danger ?

Si l’intérêt de la société est ainsi engagé dans cette question, si l’intérêt de l’enfant est ainsi compromis, que devient le caprice ou la mauvaise volonté du père de famille ? Il a contre lui l’Etat et l’intérêt de son enfant. (…) Je prendrai parti le parti contre le père pour l’enfant, pour cette faiblesse que seule la loi protège et qu’elle a progressivement enlevée à une autorité jadis absolue, absolue jusqu’à la mort ».

 

VI

Vaneigem contre le patriarcat et l'agriculture

"Ils élèvent l'enfant de la même façon qu'ils se lèvent chaque matin : en renonçant
à ce qu'ils aiment".

Pour l'anarchiste situationniste Raoul Veneigem, la femme naturelle est à l'image de la civilisation naturelle et bonne, tandis que patriarcat et agriculture mènent à la ruine écologique et culturelle.

(Dans sa vision des femmes généreuses, non souillées par le capitalisme, qui s'offrent à tout le monde, n'omet-il pas de mentionner qu'elles n'ont pas vraiment le choix ?)

N'est-ce pas en effet de l'agriculture et du commerce instaurés par la «révolution néolithique» que surgit la vermine des rois et des prêtres ? N'est-ce pas de ce temps que la terre dépouillée de sa substance charnelle se sublimise en une déesse mère que viole et ensemence, par le travail des hommes, Ouranos, seigneur céleste, mâle et ubéreux ?

(...)

La femme est au centre du monde à créer. (...)  Sa nature humaine et fécondante la tient à l'écart de la chasse comme d'une activité bestiale où l'épieu - et plus tard le fusil - se contente de prolonger et de perfectionner la griffe et la mâchoire du prédateur. Aux antipodes de la brute enchaînée aux cycles de mort, elle inaugure le cycle de la vie qui se crée elle-même. Telle est la réalité qu'inversera la civilisation patriarcale, dans un mensonge porté à sa perfection par le christianisme : la femme idéale est une vierge abusée et engrossée par un Dieu pour enfanter un homme enseignant aux hommes la vertu de mourir à soi-même.

La femme incarne la gratuité naturelle du vivant. Elle est l'abondance qui s'offre. De même que sa jouissance est tout à la fois donnée et sollicitée dans le jeu des caresses, de même se livre-t-elle à l'amour qui la prend pour de plus parfaites jouissances.

En elle et dans la relation passionnelle qu'elle ranime s'affirme ce style nouveau qui supplante peu à peu la tradition du viol, de la conquête et de la terre et d'elle-même. Une matrice universelle se forme à son image, pour alimenter, par les ressources d'une nature enfin humanisée, une humanité qui n'attend que le plaisir de naître et de renaître sans fin.

 

 

VII

Où sont passés nos pères ?

 

Sans ces pères sévères, où errons-nous ?

Hommes et femmes des temps modernes, nous sommes tous des fils orphelins : tout ce qui faisait le rôle paternel est désormais dévolu à l’Etat : choix des carrières (sélection sociale et délivrance des diplômes), surveillance de la répartition de l’héritage, instruction, contrôle des traitements…

Au regard de la paternité traditionnelle, dont il ne reste rien, le monde d’aujourd’hui peut se décrire ainsi : c’est l’assistance publique et les services sociaux, qui compteront bientôt un fonctionnaire par famille, qui délèguent aux parents le soin d’appliquer leurs préceptes.

Le rôle du père n'a pas disparu, mais il est passé aux mains de la société.

 

VIII

Une prière prononcée dans toutes les langues du monde

Pater noster, qui es in caelis
sanctificetur nomen tuum
adveniat regnum tuum
fiat voluntas tua
sicut in caelo et in terra.

Notre Père qui es aux cieux
que ton nom soit sanctifié
que ton règne vienne,
que ta volonté soit faite
sur la terre comme au ciel.


Panem nostrum quotidianum
da nobis hodie
et dimitte nobis debita nostra
sicut et nos dimittimus
debitoribus nostris
et ne nos inducas in tentationem
sed libera nos a malo.

Donne-nous aujourd’hui
notre pain de ce jour,
pardonne-nous nos offenses
comme nous pardonnons aussi
à ceux qui nous ont offensés
et ne nous soumets pas à la tentation
mais délivre-nous du mal.


Axel Randers, Esther Mar, Edith de Cornulier-Lucinière

 

Rosachay, une chanson andine en quechua

Rosachay, une chanson andine en quechua.

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Deux adolescents amoureux s’enfuient ensemble pour vivre leur amour.

 

 

Nous vous proposons de traduire cette chanson ensemble.

Le quechua est une langue magnifique et incroyablement différente des langues indo-européennes ! Comprendre une chanson en quechua, c’est ouvrir une fenêtre sur un univers imaginaire et intellectuel réellement autre et réellement beau.

 

C’est une chanson qui est connue dans une bonne partie des Andes quechuaphones (parlant le quechua) et elle raconte quelque chose de typiquement andin et de complètement universel.

Elle raconte une histoire bien connue dans les Andes. Deux jeunes sont amoureux mais leur relation n’est pas vraiment possible (elle n’arrange personne…). Alors ils s’en vont tous les deux. Ils partent ensemble, et quand ils reviendront un an plus tard – s’ils reviennent – ils auront gagné leur union aux yeux de tous.

 

 

Quelques indications.

 

1 Vous verrez que les emprunts à l’espagnol ne sont pas rares, puisque depuis 1625 (date du débarquement de Pizarro sur les côtes péruviennes), l’espagnol est parlé dans les Andes.

 

2 Le quechua est une langue agglutinante. De nombreux suffixes s’ajoutent à la racine des mots (s’agglutinent !) et tout le charme de la grammaire quechua réside dans le choix des suffixes. Ils permettent en effet de donner des variations de sens subtiles aux mots.

 

3 En quechua, on possède des suffixes qui donnent des indications sur la façon dont l’interlocuteur connaît ce qu’il dit. Ainsi, si je suis certaine de ce que je dis, que je l’ai appris d’une manière sûre, j’accolerai le suffixe assertif (mi-m) au mot principal de la phrase.

 

Je l’ai mangé. Mikhuni-m

C’est maintenant ! Kunan-mi !

 

Si je ne sais ce que je dis que par ouï dire, ou bien que… J’emploierai le suffixe citatif (si-s).

Sumaq-si… C’est beau (il paraît)…

 

Quand je raconte un rêve, j’emploie également ce suffixe. De même, quand je raconte des choses qui me sont arrivées alors que j’étais ivre. Ces états, l’ivresse et le rêve, ne permettent pas, en effet, de parler des événements avec l’assurance de l’assertion.

 

Si, enfin, je ne suis pas sûre du tout de mon affirmation, je le note par le ? chà. On peut aussi noter par ce biais un agacement ou une indifférence…

 

Ça doit être là-bas ! Haqay-chà !

Qu’il y aille ! Ripunchà !

 

Dans les chansons, on entend toujours le suffixe « si », de même que dans les contes. En effet, le statut de la fiction fait qu’on ne peut utiliser l’assertif « mi » comme si j’affirmais quelque chose de certain !

 

Il faut noter que ces suffixes, qui servent à indiquer la façon dont on connaît l’information qu’on donne, posent un problème lorsque les auteurs andins veulent créer une littérature moderne, semblable à notre littérature de fiction. Comment en effet se décider entre les suffixes ? Si l’on voulait écrire un roman comme en français, le narrateur devrait employer l’assertif, puisque le roman fait comme s’il s’agissait de la réalité (Emile Zola ne nous répète pas toutes les pages : « j’invente, c’est de la fiction, ce n’est pas quelque chose qui a eu lieu !)

Or, faire comme pour un roman français, n’est-ce pas entamer sérieusement l’existence de ces suffixes qui donne tant de sel au quechua ? Pourtant, mettre le citatif –si pendant un long roman coupe l’effet de la fiction en rappelant toujours qu’elle est fictionnelle… Voilà un problème passionnant qui montre à quel point l’adoption de larges pans d’une culture par une autre modifie profondément la pensée, les modes de communication et la culture, et à quel point ces modes de penser et de dire le monde peuvent être incompatibles.

 

Commençons !

 

Rosachay, Rosalinachay,

Clavelchay, clavelinachay,

Chiqachus sapayki kanki ?

Chiqachus solayki kanki ?

 

Rosachay, Rosalinachay

Clavelchay, clavelinachay

 

Rosa vient de l’espagnol Rosa (Rose).

-cha est un diminutif. Rosa-cha : petite rose.

-y est la marque du possessif de première personne.

Exemple : wasi = maison. Wasiy = ma maison

 

Clavel vient de l’espagnol clavel, œillet.

 

Nous avons donc : ma petite rose, ma petite rosette, mon petit œillet, mon petit œillet,

 

Chiqachus sapayki kanki ?

Chiqachus solayki kanki ?

 

Chiqa signifie vrai. -chu est la marque de l’interrogation. –s est le suffixe ? dont nous avons parlé plus haut.

 

Ainsi, chiqachus  signifie : est-ce vrai ?

Sapa est un mot passionnant, qui veut dire seul, unique, chaque. Un mot « indivisualisant ».

 

Exemples :

Sapa p’unchaw = chaque jour (p’unchaw = jour)

Lorsqu’il s’emploit pour dire seul, on ajoute un possessif. Ainsi on dit : mon seul je suis.

 

Sapa-y kani = mon seul je suis.

 

Kay est un verbe qui correspond à nos deux verbes être et avoir.

 

Ainsi

Wasi-y kan, littéralement : ma maison elle est. Traduction : j’ai une maison.

Mais : sumaq kani = belle je suis. Traduction : je suis belle.

 

Dans le cas de notre strophe :

Sapayki kanki : ton seul tu es.

 

Arrêtons nous ici pour donner la conjugaison entière de kay au « présent ». (Il ne s’agit pas vraiment de présent, mais de temps non marqué. On ne marque le temps que quand c’est essentiel à la compréhension).

 

Kani Je suis

Kanki tu es

Kan il est/c’est

Kayku nous (exclusif) sommes

Kanchik nous (inclusif) sommes.

Kankichik vous êtes

Kanku ils sont

 

Nous inclusif = nous, nous tous

Nous exclusif = nous (et pas vous !)

 

Sola vient de l’espagnol Sola (seul). Comme il est « quechuisé », il est traité comme sapa, c'est-à-dire que l’on dit solay kani (seul-mon je suis).

 

La répétition n’est pas lourde en quechua. Elle participe au contraire à la beauté du rythme de la langue.

 

Cette première strophe pourrait se traduire ainsi. Ma petite rose, ma petite rosette, mon petit œillet, mon petit œillet, est-ce vrai que tu es seul ? Est-ce vrai que tu es seul ?

 

Entamons la deuxième strophe !

 

Ñuqapis sapaysi kani,

Ñuqapis solaysi kani,

Hakuchu compañakusun,

Hakuchu contratakusun.

 

Ñuqa signifie moi. –pis/pas s’accole à un mot et signifie aussi. Ainsi, ñuqapis veut dire moi aussi. Maintenant que nous savons cela, nous devrions être capable de traduire les deux phrases.

 

Ñuqapis sapaysi kani,

Ñuqa-pis sapa-y-si ka-ni

Moi-aussi seul-mon-suffixe citatif (on dit que…) je suis

 

Moi aussi, je suis seul. Moi aussi, je suis seul.

 

Hakuchu ! c’est une expression figée qu’on peut donner par « allons-y ! on y va ! »

Compaña vient de l’espagnol compaña compagne, et est traité en quechua comme un verbe (le quechua a verbalisé ce qui en espagnol est un nom). Il est donc conjugué : compañakusun.

 

Compaña-ku-sun

« être compagnon »-ku-sun

le suffixe ku est réflexif et affectif à la fois. Il a un sens réflexif (nous nous mettons ensemble ; je m’habille…).

-sun est un futur et impératif de première personne du pluriel.

 

Exemple du verbe mikhu au futur :

 

Mikhusaq

Mikhunki

Mikhunqa

Mikhusun

Mikhunchik

Mikhunkichik

Mikhunku

 

Contrata- vient de l’espagnol « contratar », et est pris pour « se marier ».

 

Traduction de la seconde strophe :

Moi aussi, je suis seule,

Moi aussi, je suis seul(e)

Allons-y, mettons-nous ensemble

Allons-y, épousons-nous

 

La troisième strophe, maintenant !

 

Sangararamantas kani,

Aqumayumantas kani,

Hakuchu urpi ñuqawan,

Hakuchu sunqu ñuqawan.

 

Sangarara : nom de lieu

-manta : de

 

Parisiens, vous pouvez dire : Parismanta kani ! Je suis de Paris.

(-manta s’emploie aussi ainsi : rumi-manta wasi, une maison en pierre (rumi = pierre ; franciasimimanta rimani francia-simi (en langue française) rimani (je parle)).

 

Aqumayu = nom de lieu (aqu = sable ; mayu = rivière)

 

Je suis de Sangarara, je suis d’AquMayu (rivière de sable)

 

Hakuchu ! nous l’avons vu précédemment, signifie allons-y

Urpi = colombe. (urpichay = ma petite colombe). En français on dirait mon amour…

-wan = avec. Nous avions déjà vu « ñuqapis » = moi aussi. Ñuqawan = avec moi.

Sunqu = cœur. Je pense qu’appeler quelqu’un cœur est une façon hispanisée de considérer le mot sunqu (cœur, force vitale), mais peut-être que non.

 

Traduisons donc :

Je suis de Sangarara,

Je suis d’Aqumayu

Allons ! colombe, (viens) avec moi

Allons ! cœur (viens) avec moi

 

La famille intervient à la quatrième strophe :

 

Mamanchik maskawaptinchik,

Taytanchik maskawaptinchik,

Ñachà karupiña kasun,

Ñachà Limapiña kasun.

 

Mamanchik maskawaptinchik

 

Mama = mère. Ce n’est pas un emprunt ! C’était déjà « mère » en quechua, avant l’arrivée des Espagnols…

Maska = chercher.

Courage, entrons dans le verbe émaskawaptinchik ». Maska est la racine « chercher. –wa- signigie me/nous et va avec le dernier suffixe du verbe –nchik-. –wa…nchik dans un verbe signifient la relation sujet objet : « ils nous ». (me chercher, nous chercher). –pti- indique que le sujet de ce verbe n’est pas le sujet du verbe principal de la phrase. Maskawaptinchik signifie donc : ils nous chercheront, ou nous cherchant, ou encore pendant/tandis qu’ils nous chercheront.

 

Deuxième vers : Taytanchik maskawaptinchik

tayta-nchik.

Tayta = père, monsieur. –nchik = notre, nos

 

Ñachà karupiña kasun

Ña = déjà

-cha = suffixe dont nous parlions en introduction. Ici on pourrait traduire par « Nous serons sans doute déjà loin »…

karu = loin

-pi = indication de lieu (wasiypi = dans ma maison. Franciapi = en France. Haqay=là-bas, haqay-pi = là-bas.)

 

Ñachà Limapiña kasun

Lima = la grande et mythique ville de Lima. La métropole de perdition. La ville lointaine, dont on entend parler, dont on rêve et que l’on ne voit jamais.

 

Traduction de cette strophe

Nos mères nous chercheront (ou quand nos mères nous chercherons, ou nos mères nous cherchant)

Nos pères nous chercheront, (idem)

Nous serons sans doute déjà loin,

Nous serons sans doute déjà à Lima !

 

Notes sur le genre et le pluriel

Les promoteurs du quechua actuels sont très influencés par l’espagnol. S’ils se battent pour la reconnaissance du quechua au même titre que l’espagnol, ils considèrent toujours la grammaire espagnole comme la norme, et sans même s’en rendre compte ils passent leur temps à dénaturer le quechua en le calquant sur l’espagnol.

Exemple : ils marquent systématiquement le pluriel, comme si c’était une faute de ne pas le marquer. Ils appliquent, d’une manière générale, les règles rabachées de grammaire espagnole à la langue quechua !

 

 

Merci d’avoir accompagné nos deux amants dans leur désir de fugue. Fermons les yeux, imaginons les hautes montagnes des Andes et pleurons en relisant la chanson… Ou bien imaginons-nous au marché, car sur les marchés des villages, des garçons et des filles chantent ce type de chansons accompagnés de musiciens. C’est ainsi que commença le chanteur Fredy Ortiz, du groupe Uchpa (cendres), déjà interviewé en quechua dans AlmaSoror. Il est aujourd’hui rocker connu au Pérou, et continue de chanter dans sa langue maternelle mais avec de la batterie et des guitares électriques.

 

 

Katharina Flunch-Barrows et Edith de Cornulier-Lucinière

L'incendie de Mars

L'incendie de Mars

par une voix d’outre tragédie.

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La voix coulait dans l’appartement, dans la maison aux trois étages, dans la rue, dans le quartier. La voix profonde et chaude qui berça mes années de jeunesse, si jeunesse il y a. J’ai gardé les disques ; je n’ose plus les réécouter.

Le bras malade du tourne-disque brisé tournait sans lassitude, et les disques râlaient, crachaient leurs mystères chamaniques, leurs cris sourds et rythmés. Parfois, un tango gémissait des choses anciennes qu'on ne comprenait déjà plus. Les gens de la petite ville se moquaient de moi, de mes machines démodées. « Son tourne-disque est une antiquité ! » Aujourd’hui que le monde technique n’est plus, que nous n’avons plus que nos bras et nos champs meurtris, je ne regrette plus ma différence.

C’était l’époque où il pleuvait. Il pleuvait des nuées de gouttelettes qui tapotaient nos visages et nos cheveux, trempaient nos vêtements tissés industriellement de matières que nous ne connaissons plus. Plus que la possibilité de marcher tête nue et yeux nus sous le soleil, sans combinaisons de protections, plus que la possibilité merveilleuse d’entrer nus ou presque dans l’océan et de jouer avec les vagues, c’est la pluie que je regrette, la douce pluie que nous évitions, demeurant enfermés en nos maisons et appartements, cette pluie ruisselante qui rafraîchissait et ressemblait à la vraie vie.

De la fenêtre qui me fut attribuée à la dernière péroraison commune, j’observe les mots et les choses qui passent, passent, passent sous les panneaux d’énergie. Dans quelques centaines d’années, nos futures générations pourront, retirer ces panneaux. Alors dans sa splendeur dont la mémoire fait frissonner mes nuits, dans sa splendeur immodérée apparaîtra le ciel, et ils verront, et ils crieront, fous de joie, la merveilleuse beauté du monde.

La merveilleuse beauté du monde que nous avons détruit.

 

Je me souviens du jour où j’entendis que Mars avait pris feu. Entre ce jour et la catastrophe peu de semaines passèrent, mais les gens du commun n’étaient pas inquiets – ceux qui criaient au drame étaient pris pour des niais. Pourtant, en haut lieu comme en lieu scientifique, les personnes ne pouvaient ignorer ce qui attendait la planète terre.

Les gens regardaient la télévision, lisaient les journaux, cliquaient sur leur clavier d’ordinateur pour chercher des informations, mais peu reconnûrent que la planète allait mourir… De fait, elle n’est pas morte.

Nous étions presque sept milliards d’êtres humains à cette époque. Les endroits aujourd’hui sinistrés étaient habitables, les mers et les montagnes représentaient une partie infime du globe. Il n’y avait d’ailleurs pas de montagnes géantes.

La catastrophe fut un événement insupportable. Beaucoup ne se sont pas remis de la disparition des trois quarts de l’humanité, de l'effondrement des civilisations… L’avant catastrophe leur paraît un âge d’or et d’innocence enviable. Peu se souviennent de l’horreur. En ce qui me concerne, le jour de l’horreur fut un jour de purification. Je comprends beaucoup mieux le monde tel qu’il est aujourd’hui. Je m’en sens plus proche.

L’humanité grouillante colonisait chaque endroit de la planète, mettant à mort des milliards et des milliards d’animaux chaque année. Nous n'étions pas plus solidaires entre humains qu'envers les autres animaux.

Aujourd’hui, je me sens solidaire. La catastrophe fut un drame monumental, effrayant, criminel ; mais la sinistrose était là avant – c’est elle qui provoqua la catastrophe, et désormais nous faisons attention à notre vie, à nos frères humains et animaux, à nos objets, à notre terre.

 

L’incendie de Mars – je n’ai osé le dire à personne - je veux l’écrire aujourd’hui pour qu'un lecteur, un jour, sache à quel point ce fut beau.

Je me souviens de la mer d’un bleu vert profond et scintillant, du rougeoiement invisible qui enveloppait le paysage au fur et à mesure que l’incendie se développait et que Mars se consumait. Je ne voyait que ce rouge diffus, n’apercevais pas la planète embrasée. L’annonce de la catastrophe ajoutée à la beauté étrangement nouvelle du paysage me mit dans une sorte de transe spirituelle impalpable, calme, état dans lequel je demeurai pendant tout le drame.

Je vis tant de gens mourir lors de cette tragédie. Lorsque les voix de la radio se turent, je crus à l’imminence de ma propre fin, que j’attendais depuis quelques jours. La mer montait, la mer montait jusqu’à nous, en une vague lente, incroyablement lente, invisible. Telle une marée, la mer montait. J’attendais, allongée avec d’autres sur un grand matelas au rez de chaussée, à hauteur de la terrasse, regardant arriver la mer qui allait nous recouvrir et nous noyer. Je ressentais cette future noyade plus comme un étouffement progressif, parce que malgré qu’elle s’approchait la mer ensevelissante me paraissait irréelle. L’incendie de Mars avait plongé depuis quelques heures la Terre dans un état de chaleur confuse, il me semblait que l’eau ne serait ni mouillée, ni violente, simplement une fraîche couverture bleue qui nous prendrait tous et nous ferait disparaître en son sein, jusqu’à ce que notre existence cesse.

J’attendais la mort, patiemment, me félicitant de la beauté du spectacle et de la gentillesse résignée et tranquille de mes compagnons. J’aurais pu être comme tant d’autres perdue d’angoisse au milieu des tours que les assassins-architectes construisaient alors en masse, ou j’aurais pu être isolée, en prison…

Dans les villes, ils devaient être au bistrot, dans les rues…

Moi, j’étais face à la mer qui venait lentement, avaleuse et silencieuse, sans vent. Dans la chaleur de l’incendie de la planète voisine, je me sentais bercée par des pensées passionnantes et profondes. Je me demandais pourquoi, alors que tant de gens avaient vécu jusqu’à leur mort en prenant la planète et la vie qui l’habite comme une évidence, fallait-il que nous voyions s’effondrer la grande entreprise de construction, c’est à dire de destruction, qu’avait été l’humanité depuis son réveil technique.

J’étais allongée sur un matelas, et la mer prenait possession de la colline, et montait. Elle arriverait bientôt sur la terrasse. Peut être que nous serions soudainement pris par la peur et la rage vaine de vivre. Pour l’instant, malgré l’imminence de la destruction ultime et son aspect inéluctable, dans un calme songeur, nous contemplions, et moi, prise dans mon rêve-pensée, je vécus le moment le plus beau de ma vie.

 

Je sais comment j'ai survécu, non pourquoi. J’ai vu des choses depuis.

Je n’ai plus honte de mes frères d’espèce. Dans chacun de leurs actes, dans chacun de leurs gestes et jusque dans chacun de leurs mots, le respect de la vie est ancré. Le respect de l’air et de l’animal, de la plante et de l’espace, du silence et du temps qui s’écoule au rythme qu’il veut ; le respect des choses qui naissent et des êtres qui poussent. Le respect des corps dans leur immatérialité, des esprits dans leur matérialité. Nous ne tuons plus : nous préservons, avec tendresse, crainte et attention. Nous qui avons tout perdu, nous ne ressemblons plus du tout à ceux que j’appelle désormais nos prédécesseurs, bien que j’en aie fait partie.

Nos descendants reverront le ciel. Quelle splendeur que d’avoir la liberté qui flotte au dessus de nos têtes, vaste, aux couleurs changeantes. Le ciel était notre principale image, notre seule vision de l’infini. Cette vision n’empêcha pas l’humanité de détruire ciel et terre. Nos descendants, quand ils verront le ciel, seront à nouveau vraiment humains : ils seront redevenus des animaux. D’ici là, chaque génération doit œuvrer à guérir le monde, pour qu’il puisse vivre à nouveau tout seul.

Nous espérons que nous avons dépassé le problème de la transmission de l’expérience. Nous espérons que l’expérience humaine passée puisse être partagée et ressentie dans ses profondeurs par tous, sans quoi nous craignons la fin de la vie pour toujours.

La civilisation dévastée, c’est le résultat du corps dévasté, de l’animalité dévastée, de la terre dévastée.

 

Edith de Cornulier Lucinière

Noche de modas

Un très vieux magnat de la chaussure épouse une jeune mannequin. Mais la nuit de noce un crime atroce est commis...
Un texte espagnol du banquier océanique Antonio Zamora.

 

Noche de modas

antonio zamora

La asesinó la misma noche en que se casó con ella. A las tres y cuarto de la madrugada del domingo, Estanislao Margüenda, el conocido magnate de la lencería fina, llamó a la policía para confesar su crimen. Diez minutos después lo encontraban sentado en el suelo del porche de su casa, “medio desnudo, con la cabeza apoyada en la pared, la mirada perdida y los brazos colgando”, según el testimonio de una vecina que acudió al oír la sirena del coche-patrulla. Un portavoz policial declaró que los agentes hallaron el cadáver de Liliana Mayo, la top model de 25 años con la que el empresario había contraído matrimonio unas horas antes, desnudo a los pies del enorme y doselado lecho nupcial. Al parecer, había sido estrangulada con su propio sujetador, que encontraron  enrollado alrededor del largo cuello amoratado. A los agentes les llamó la atención comprobar que apenas había señales de lucha y que ni siquiera la cama estaba deshecha.

Poco podían imaginar tan trágico desenlace —hubo quien se atrevió a bromear con el doble sentido nada más conocer la noticia— los más de quinientos invitados que esa noche habían tenido el privilegio de asistir a la para algunos demasiado ostentosa celebración de la boda, en los salones del más exclusivo hotel de la capital. A los ojos de la mayoría de los presentes no había dudas sobre lo que estaba sucediendo. Uno de los hombres con mayor fortuna e influencia del país —tantas al menos como para, según los menos afectos, hacerlas valer en el mercado matrimonial frente a sus muchos años, sus escasos centímetros y una indisimulable cojera que le acompañaba desde que todos le recordaban— adornaba la cúspide de su brillante carrera empresarial con la adquisición de la más rutilante estrella de las pasarelas, cuyos andares tenían la elegancia de Rita Hayworth y cuya sonrisa rubia evocaba el poder de seducción de la mismísima Marilyn. Pero también hubo, entre aquella variopinta congregación de políticos, actores, hombres de negocios, toreros y modelos, quien se emocionó al ver la mirada embelesada del novio alzándose hacia el rostro de Liliana mientras ejecutaban —otra expresión que en su momento suscitó bromas— el protocolario vals que inauguraba el baile.

No debe ocultarse, sin embargo, que antes había sucedido algo que dejó cierto poso de desconcierto en la concurrencia. No es que el hecho tuviese mayor trascendencia, pero sin duda fue el único momento de toda la celebración en el que se observó una significativa, aunque transitoria, quiebra en el previsible y fluido curso de los acontecimientos.

Fue al llegar la tarta nupcial. La mesa principal, con los novios y los familiares más próximos, se encontraba en el centro del salón, de altísimos techos, al menos un metro y medio por encima del resto de los comensales, en una suerte de pérgola regia a la que se accedía por una escalera alfombrada en rojo. La misma alfombra que atravesaba la enorme estancia hasta perderse en uno de sus extremos. Desde ahí precisamente partió la elevada tarta, iluminada por un cordón de diminutas velas blancas y solemnemente empujada por dos camareros de negro, justo cuando el resto de luces se apagaba casi del todo y la más nupcial de las melodías se adueñaba del espacio. Las primeras palmas se mezclaron de inmediato con expresiones de estupor y risas apenas reprimidas que provenían de las mesas más cercanas a la comitiva. Según avanzaba ésta, su estela de exclamaciones y mofas iba en aumento, de manera que al llegar a la pérgola real un revuelo entre escandalizado e irreverente le había ganado la partida al respetuoso conato de aplauso inicial y hasta a la misma música, que cesó bruscamente. Detenido el escalonado postre frente a la roja escalera, su piso superior quedaba casi a la altura de los anonadados ojos de Estanislao, que no podían dejar de mirar a las dos figuras que lo coronaban, sin darse cuenta de que su brazo derecho sostenía una copa de champán en posición de brindis inminente. Liliana, sus padres, su hermana y hasta la anciana madre del novio imitaron con notable exactitud el pétreo gesto. No era para menos. En lo alto del monumento de crema y nata, allí donde todos esperarían una pulcra e idealizada representación de los contrayentes, se exhibía un fiero dinosaurio verde con sombrero de copa y muletas, guiado mediante una correa por una Barbie rubia de mayor tamaño en uniforme de enfermera. La embarazosa parálisis que se apoderó de toda la pérgola se transmitió con singular eficacia al conjunto de la sala, acallando en buena parte las risas y dejando sólo un reguero de cuchicheos que se propagaba hacia las mesas más alejadas. Un pequeño abismo pareció abrirse en toda la sala. Por fortuna, antes de que las aguas abandonasen definitivamente su ceremonioso y festivo cauce, Estanislao Margüenda, el viejo empresario curtido en mil batallas, supo reaccionar: soltó una gran carcajada, cierto es que algo estridente, que sirvió para mostrar a los aturdidos comensales que aquello no iba a ser más que una broma nupcial sin consecuencias, una simpática ocurrencia de alguien que podía reírse tranquilamente de sí mismo si así le placía. Aplausos y risas se fundieron entonces en un mismo sentimiento colectivo de alivio y la fiesta pudo continuar.

No se les escapó, empero, a aquellos que mejor conocían al viejo empresario un cierto movimiento nervioso, que algunos interpretaron como cansancio o simple vejez, que desde ese episodio afloró en su mirada y que en ella se instaló hasta el final de la celebración, con la excepción de aquellos momentos en que sus ojos se cruzaban con los de la bella Liliana para enternecerse como los de un niño. Dejando a un lado esos instantes de abandono, parecía don Estanislao distraído, como en otra cosa, hasta tal punto que su adorada y viuda madre tuvo que repetirle varias veces algunas frases —el mundo al revés— antes de que él se diera por enterado.  Especialmente sensible se mostraba a las carcajadas. Cuando se producía una algo más alta de lo normal en una mesa próxima, levantaba la cabeza y se quedaba inmóvil con los ojos muy abiertos sin mirar a ninguna parte. También era fácil sorprenderle observando fijamente a alguno de los invitados, sobre todo a sus colaboradores más próximos. Largo rato se pasó estudiando a Salustiano Redondo, su director financiero y hombre de confianza desde sus primeros pasos empresariales más de cuarenta años atrás. Gordo y solterón, siempre había estado ligado a don Estanislao, también en los malos momentos, que los hubo, y de él se decía que estaba casado con su empresa. Sin embargo, se comentaba en las mesas de familiares y amigos que la relación con su jefe y casi confidente había dejado de ser tan estrecha desde que este conociera a Liliana seis meses atrás.

También lanzaba el viejo magnate de la lencería miradas de reojo a las mesas ocupadas por los otros empresarios, sus iguales, los centros de poder del banquete. Constructores, dueños de cadenas de moda, hosteleros, restauradores, todos ellos habían sido cuidadosamente distribuidos por la sala con el exquisito rigor necesario para no herir susceptibilidades, lo que se había logrado mediante un escrupuloso respeto de la jerarquía económica. A más de uno de los presentes se le ocurrió señalar que el valor de los activos representados en cada mesa era inversamente proporcional a la distancia que la separaba de la pérgola nupcial. En el grupo más privilegiado parecía disfrutar de manera especial el siempre sonriente Livio Tarascani, poseedor de un imperio construido sobre la base de la exitosa cadena internacional de zapatos que llevan su nombre. Viéndole reír, conversar, brindar por la salud de los novios, muy pocos habrían podido creer que mucho tiempo antes Estanislao y él habían sido rivales. Pero “los negocios son los negocios”, gustaba de decir el novio, que nunca demostró el más mínimo atisbo de rencor hacia su ahora invitado de honor.

Y es que conviene recordar, como hace el propio Estanislao en su libro de memorias “La forja de un luchador”, que el viejo empresario no siempre fue lencero. Traído al mundo al final de la guerra, hijo único de un humilde zapatero de pueblo y cojo de nacimiento, un destino remendón parecía escrito para él cuando abrió los ojos por primera vez, pero la despierta mente del personaje y su tantas veces contrastado espíritu de superación quisieron otra cosa. Ya antes de la prematura muerte de su padre, el pequeño Estanislao había empezado a revolucionar el humilde negocio familiar, en un conmovedor ejemplo de la virtud que puede extraerse de toda necesidad. Como su cojera provocaba en muy poco tiempo notables destrozos en el zapato del pie bueno, con la consiguiente necesidad de costosas reparaciones periódicas,  el todavía niño ideó una suela reforzada de doble capa que, tras morir su padre y hacerse el adolescente Estanislao con las riendas del negocio, acabaría transformándose en la famosa “suela Margüenda”, secreto del éxito de la cadena de zapaterías que pasearía su apellido por todo el país. En veinte años de trabajo y sacrificios, el modesto hijo de zapatero se convertiría en uno de los empresarios más respetados. Fue entonces cuando, ya en su primera madurez, pareció Estanislao permitirse empezar a disfrutar de la vida, contrayendo matrimonio con Belinda Hermosilla, la joven y bella hija del famoso torero, a la que, como regalo de bodas, obsequió con un crucero de lujo por el Mediterráneo.

Aquellos días de vino y rosas tuvieron un inesperado final. El entonces joven e impulsivo Livio Tarascani, elegante primogénito de una acaudalada y noble familia de origen italiano cuya fortuna se había multiplicado en el sector del automóvil, decidió dedicar todos sus esfuerzos y recursos a introducir la moda italiana en el calzado nacional. En tres años sembró las principales ciudades de tiendas, oponiendo físicamente a cada rótulo de “Zapatos Margüenda” uno mayor y más brillante de “Calzados Tarascani”. No satisfecho con esto, el joven empresario lanzó contra su adversario una agresiva campaña de precios y publicidad que en algunos medios llegó a tacharse de desleal, en especial por aquel eslogan que durante un tiempo lucieron sus vitrinas: “¡Deja ya de cojear! Con Tarascani andarás derecho.” Las finanzas de Estanislao, a pesar de un draconiano plan de austeridad tutelado por Salustiano Redondo, no pudieron soportar el envite y en dos años su situación era casi desesperada. Al final, agobiado por los acreedores y por la repentina enfermedad de su mujer, se vio obligado a malvender la cadena de tiendas a Tarascani. Meses después moría la bella Belinda.

Hay que decir que el comportamiento de Livio Tarascani tras la compra de “Zapatos Margüenda” y, sobre todo, tras la muerte de Belinda Hermosilla fue ejemplar. Llenó de coronas de flores la residencia de los Margüenda, financió grandes esquelas en los principales periódicos y asistió en primera fila y de riguroso luto al funeral y al entierro de la joven fallecida. Pudo verse a los dos empresarios solemne y llorosamente abrazados junto a la tumba, gesto que a todos conmovió, porque mostraba con insuperable elocuencia que los asuntos humanos están muy por encima de los avatares de los negocios.

Con el tiempo, además, don Estanislao pudo recuperarse anímica y económicamente. En entrañable homenaje a su gran amor, empleó el dinero de la venta de “Zapatos Margüenda” en la creación de la ahora mundialmente conocida cadena de tiendas de ropa interior femenina “Belinda”. Eran precisamente los años de la revolución de la lencería, cuando las mujeres abandonaban los usos espartanos de las décadas precedentes y descubrían todo un nuevo universo de fantasía en sus prendas más íntimas. A esa fantasía —y de eso dan fe sus monumentales memorias— se entregó visionariamente en cuerpo y alma don Estanislao que, de nuevo en veinte años, volvió a escalar hasta la cúspide empresarial, vistiendo por dentro a mujeres de medio mundo y convirtiéndose en el Estanislao triunfante de todos conocido.

Esta vez parecía que su éxito era definitivo, sobre todo cuando se supo de su sorprendente relación con la bellísima Liliana, mito erótico casi cuarenta años más joven que él, a la que conoció en una fiesta en casa de Tarascani. Y más definitivo aún, si cabe, cuando se anunció la inminente boda entre ambos, cuyo tristísimo epílogo nadie podía haber imaginado.

Como ni siquiera los más allegados a la pareja podían imaginar la conversación que un día después del trágico desenlace mantuvieron dos de los agentes a cargo de las pruebas del presunto homicidio y que el abogado defensor de un apático Estanislao relataría vehementemente en el juicio ante la estremecida mirada de todo el país. Sostenía uno de los policías en las manos enguantadas, con el ceño arrugado, el precioso sujetador de fino encaje blanco con el que la modelo, Liliana, había sido estrangulada. Tras varios segundos consultó a su compañero:

—Esto… —se detuvo otra vez, con la mirada en la etiqueta y una ceja muy arqueada— ...¿no era una marca de zapatos?

—¿A ver? —se acercó el otro a la prueba—. “Tarascani”... ¡Habría jurado que sí!

 

Antonio Zamora

 

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