dimanche, 29 août 2010
Les poètes maudits

Photo Sara
Nous avons récemment cité deux portraits de Vigny, écrits par Lamartine et Dumas.
Maurice Allem, dans sa biographie d'Alfred de Vigny publié à Paris aux éditions Louis-Michaud en 1911, dresse un portrait émouvant des "poètes maudits", que Jules Vallès ou Vigny lui-même ont si bien décrit.
"Victor Hugo et Vigny semblent s'être moins vus souvent à partir de 1830 ; mais à cette date le groupe romantique commence à perdre de sa cohésion ; si de nouvelles recrues lui arrivent encore, comme Théophile Gautier, (...) d'autres, comme Alfred de Musset, s'en éloignent déjà ; certains, et c'est le cas de Vigny et de Hugo, ont a présent conquis une sûre renommée, ils sont de plus en plus absorbés par le souci de leur propre carrière. La brèche est faite. Individuellement, chacun va passer. Les poètes qui seront maintenant attirés par l'éclat romantique seront souvent de pauvres jeunes gens, dont le talent poétique égalera rarement le saint enthousiaste, et qui, loin des salons où leurs aînés se réunissaient et s'organisaient pour la guerre, mourront lentement, à la lumière d'une faible lampe, dans leur chambre sans feu. Ceux-là seront vraiment, non pas les maudits, sans doute, comme l'écrira bientôt Alfred de Vigny, comme plus tard doit le redire Baudelaire, mais les hallucinés et les faibles, ceux qui n'auront pas su voir la réalité telle qu'elle est, qui ne se seront pas vus eux-mêmes tels qu'ils sont, et dont quelques uns, - un trop grand nombre -, las d'attendre sans lutte une fin qu'ils désirent, ne trouveront que le courage de hâter l'heure de leur mort".
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samedi, 28 août 2010
Deux portraits de Vigny

Photo de Sara
Alexandre Dumas et Alphonse de Lamartine dressèrent tous deux un portrait du cher Vigny.
Je (Edith) les recopie ici.
Au tome V de ses Mémoires, voici ce qu'écrit Alexandre Dumas (Hugo, c'est bien évidemment Victor Hugo) :
"Vigny est un singulier homme : poli, affable, doux dans ses relations, mais affectant l'immatérialité la plus complète ; cette immatérialité allait, du reste, parfaitement à son charmant visage aux traits fins et spirituels, encadrés de cheveux blonds bouclés, comme un de ces chérubins dont il semblait le frère. De Vigny ne touchait jamais à la terre que par nécessité : quand il reployait ses ailes et qu'il se posait, par hasard, sur la cime d'une montagne, c'était une concession qu'il faisait à l'humanité, et parce que, au bout du compte, cela lui était plus commode pour les courts entretiens qu'il avait avec nous. Ce qui nous émerveillait surtout, Hugo et moi, c'est que Vigny ne paraissait pas soumis le moins du monde à ces grossiers besoins de notre nature, que quelques-uns de nous - et Hugo et moi étions de cela - satisfaisaient, non seulement sans honte, mais encore avec une certaine sensualité. Personne de nous n'avait jamais surpris Vigny à table."
C'est au troisième tome de ses Souvenirs et Portraits que Lamartine peint Vigny :
"Le front d'Alfred de Vigny, dégagé de ses cheveux rejetés en arrière, était moulé, comme celui d'un philosophe essénien de la Judée, pour une pensée sensible mais toujours sereine. Poli et légèrement teinté de blanc et de carmin, il était modelé pour réfléchir au dehors la pensée qui luisait au dedans ; une gracieuse dépression des tempes l'infléchissait en se rapprochant des yeux. On voyait qu'il y avait, non pas effort, mais attention continue dans les nerfs et dans les muscles qui formaient l'encadrement des regards ; bien que cette attention intérieure et tournée en dedans produisit involontairement une certaine tension des paupières qui rétrécissait le globe de l'oeil, la couleur bleu de mer, de ce liquide qu'aucune ombre ne tachait, et la franchise amicale de son coup d'oeil qui ne cherchait jamais à pénétrer dans le regard d'autrui, mais qui s'étalait jusqu'au fond de l'âme chez lui, inspirait à l'instant confiance absolue dans cet homme. C'était limpide comme un firmament. Qu'aurait-il eu à cacher ? Il n'avait jamais conçu la moindre pensée de tromper personne ; feindre lui aurait paru une demi-duplicité. Il n'y avait, grâce à ce regard en complète sécurité, ni soir, ni nuit sur cette physionomie ; tout y était plein soleil de l'âme. Il laissait regarder et il regardait lui-même sans épier quoi que ce fût dans le regard de son inerlocuteur ; ce qu'il éprouvait, il ne le soupçonnait pas. La lumière ébouit d'elle-même et ne voit pas l'ombre".
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mercredi, 25 août 2010
Soliloques de l’errance
I le van,
II la route
III la ligne

I Le van
Nous écoutons la radio dans le van
Le vent s’engouffre par les vitres baissées
Et j’ai pris le volant, je conduis vite
A droite comme à gauche le paysage est mystérieux
Magnifique
Etrangement coloré
Nous voyageons avec une femme enceinte
Elle dort dans le van
Je vais passer le volant à quelqu’un
A l’homme qui se tait
Qui rit de temps en temps
L’autre femme est âgée
C’est la plus belle
Elle a quelque chose de différent
Son pull-over tombe, on voit toujours un peu ses seins
Ses cheveux longs et doux flottent dans la lumière
D’immenses champs de blé mûr
De très grands oiseaux bleus
Telles sont les images qui nous entourent
J’ai arrêté le van
Nous sommes seuls sur la route
La route abandonnée
La belle femme différente ôte ses boucles d’oreilles
Elle s’approche de moi
Son pull-over tombe, on voit ses seins comme d’habitude
Ses cheveux longs et doux volent dans la lumière
Son souffle est effrayant
Elle veut souvent montrer qu’elle peut choquer,
Qu’à son âge elle aime encore rigoler
Elle nous emmène si loin
Elle va nous entraîner au-delà des champs de blé
Le ciel bleu-rose s’étend sans fin
Où serons-nous demain ?
Le vent détruit les pensées
La femme enceinte s’est éveillée
Lorsque je voulais être quelqu’un
Avant de quitter mon pays
Je ne savais pas que je mentais
Après ma fuite j’ai rencontré des vrais amis
Et j’ai pu contemplé des visages authentiques
Les paysages splendides
Dans lesquels nous évoluons
Ont brisé les idées, brûlé la raison
Et la vie est devenue dense
Et la vie devient une danse
Un grand soleil multicolore caresse les blés ondulants
Quelqu’un a éteint la radio
Je sors les bières du van
J’en propose à l’homme silencieux
A la belle différente
Au garçon aux yeux verts
J’aime la belle différente
La bière coule dans ma gorge
Et cela pique un peu
Et cela désaltère
On remonte dans le van
Le van va partir
Le van va repartir
Ce voyage finira-t-il un jour ?
J’attends une réponse…
II La route
La route est étroite, la saab roule lentement. La chienne est inquiète, elle ne dort plus.
Le soir se pose, arriverons-nous quelque part avant que le soleil ne disparaisse totalement ?
Peut-être avons-nous fait une erreur en partant si loin. C’est toi qui as voulu, tu te sentais bien.
Mais voilà que ton ventre te fait mal, il ne faudrait pas que le bébé arrive avant deux ou trois jours.
Les hautes montagnes s’étendent à l’horizon. La route devient vraiment dangereuse. Les derniers rayons de soleil se dissipent. Tu me demandes si nous allons mourir.
Donne à manger à la petite chienne, s’il te plait, elle semble avoir faim. Il reste de l’eau et de la bière. Je ne vois aucun village à l’horizon.
Les cimes des montagnes couvertes de soleil rose s’assombrissent et la route est presque impraticable. Nous allons dormir ici, près du gros rocher. Pourvu que ton bébé n’arrive pas cette nuit… J’arrête la voiture.
Allume ton briquet. Il y a des couvertures dans le coffre. S’il y a des dangers, ma chienne aboiera. Donne-lui à boire, et toi aussi, sers toi.
Je n’aurais pas dû te suivre depuis le début. J’aurais dû m’éloigner quand je t’ai rencontrée. Tu suis ton destin, c’est ce que tu dis. Tu devrais plutôt suivre les conseils de tes docteurs. Un voile sombre enveloppe le paysage aride ; on distingue un lac au creux des montagnes. Ne vois-tu pas des poissons sauter hors de l’eau ?
Tu dis que je dois t’aider à sortir ton bébé. Que sommes-nous venues chercher, loin de toute habitation ? Tu devras me dire un jour la vérité. Nous devons survivre pour ton bébé, et pour ma petite chienne qui respire ton ventre.
Il fait complètement noir, maintenant. Les étoiles scintillent comme s’il neigeait dans le ciel. Tu frissonnes et tu souris, tu sembles heureuse.
Sans la chienne, je n’y serais pas arrivée. La chienne est près de toi, elle souffle sur le bébé, et le bébé s’endort, je crois qu’il n’a pas froid. Entre mes mains, je l’ai tenu quelques instants. Entre mes mains, j’ai senti sa vie.
Sans la chienne, je n’y serais pas arrivée. Elle m’ordonnait avec ses yeux. Elle savait exactement les gestes qu’il fallait. Elle a tiré avec sa gueule. Elle a soufflé sur le petit corps. Elle a mordu pour faire crier. Elle a coupé l’amarre. Elle a léché pour nettoyer. Et je t’ai donné ton bébé. Tu l’as installé dans tes bras.
Le briquet ne s’allume plus. Il nous faut attendre le matin. Le vent souffle dans les montagnes et je retiens les couvertures.
Je ne crois pas à ton destin. Je ne sais pas pourquoi je t’accompagne.
Nous roulons vite sous le soleil. La route s’est élargie. La route s’est aplanie. Tu souris, tu nourris ta petite fille. La chienne vous contemple d’un œil sage. Je n’ai pas dormi cette nuit.
Que veux-tu donc trouver en haut de la montagne ? Vas-tu m’abandonner en haut de la montagne ? Je comprends vaguement que tu voulais quelqu’un pour t’emmener…
Nous serons ce soir au sommet de la montagne. Les rayons de soleil chargés de vent, le vent chargé de rayons de soleil, le lac tout en bas qui s’éloigne, tout est calme.
Je sais que ce soir, tu nous diras adieu, à ma chienne et à moi, et nous redescendrons. J’ai peur que tu me laisses ton bébé.
Que vas-tu chercher en haut de la montagne ? Tu nous diras adieu, à la chienne et à moi. J’ai peur que tu nous laisses ton bébé…
III La ligne
Il fut un temps où je vivais dans une ville.
Je travaillais et j’avais planifié ma vie.
Comme c’est drôle d’y penser aujourd’hui :
J’avais planifié ma vie.
Un certain temps que je demeure sans bouger
Sur ce transat, sur cette place ensoleillée.
C’est l’été, il a la mer au bout de la rue.
Ce pays est vraiment beau.
Je bois des verres de jus de fruits frais étranges,
Des gens traversent la place, jamais pressés.
Ici, j’ai une chambre dans le seul hôtel.
Que j’aime être de passage.
Je songe à l’enfance lointaine quelquefois,
Enfance contrainte, enfance triste, enfance malade,
J’ai abandonné tout ce qu’on voulait m’apprendre.
J’ai cessé d’être quelqu’un.
Ma vie est une étrange suite de sensations,
Des sensations douces, subtiles, corporelles.
J’aime les gens que je croise et qui m’accompagnent.
Parfois, je fais des rencontres.
Dans des motels ou sur des routes ou sur des plages,
Des rencontres, parfois de vagues amitiés,
On fait un peu de route ensemble, on fait l’amour,
On m’invite dans des familles.
Ma vie est-elle un long détour ou un destin ?
Ces longues promenades sur des plages vides.
Ces voyages dans des trains ou dans des bateaux.
Y a-t-il une ligne ésotérique ?
Ce jus de fruits frais et moelleux m’emplit de paix.
Parfois, j’envoie des lettres aux gens du temps passé.
C’est l’été, la mer m’appelle au bout de la rue.
Ici, j’ai une chambre d’hôtel.
Après mon bain, dans la mer tiède, ce matin,
Je suis allée dans une grande bibliothèque
Me renseigner sur le passé de cette ville.
Les maisons sont belles ici.
Je suis arrivée hier par le dernier train.
Je remonte le pays, je suis toujours la cote.
Je compose dans les motels pendant la nuit
Pour gagner de l’argent.
Je compose des musiques pour des films incertains.
Une très vieille femme hier soir dans le train
A tiré les cartes et lu les lignes de ma main,
Mais je n’ai pas très bien compris.
J’avais des habitudes et quelques certitudes,
Et puis un jour d’hiver, j’ai compris tout à coup.
La viande était moins cuite, l’assiette pleine de sang,
J’étais une criminelle.
J’ai hurlé, tout le monde a ri, je suis partie.
J’ai voulu oublier la pensée, les idées,
J’ai voyagé et je n’ai plus voulu rentrer.
Et puis, j’ai vendu ma musique.
Sur la plage de sable fin, au petit matin,
Au cours de la balade j’ai rencontré quelqu’un.
Nous avons bu des boissons fraîches sous le soleil,
Nous nous sommes caressées.
Elle est descendue elle aussi dans le motel.
On va rester un mois pour boire de cette ville.
Cette femme avait des secrets et des mystères.
Ai-je des secrets ?
Ai-je des secrets,
Ai-je des secrets…
Edith de CL, 1999-2003
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lundi, 23 août 2010
après-midi augustienne

(un billet d'Edith)
J'ai beau être, comme tant d'autres, un petit être rabougri, replié sur mes peurs, mes doutes et mes inconfiances, de temps en temps cette existence m'appelle à grands cris ! Je voudrais y faire quelque chose, de belles choses, avec mes mains, mes yeux, mon coeur. Je voudrais savoir donner de la force et de la confiance aux gens que je rencontre. Je voudrais allumer les vies qui m'entourent et me croisent. Je voudrais faire rire les autres au plus profond d'eux mêmes, les vivifier ; par des mots ou par des gestes, ou simplement par mon regard, leur rendre leur héritage, leurs symboles, leur parole, leur puissance. Qu'ils aient la foi que leur vie est libre, belle, intelligente.
Et vis à vis de moi ? Devenir l'hôte attentive de ma vie, non plus sa passive invitée. Tenir la chandelle au portail de mon coeur, veiller sans cesse, accueillir, protéger, vaincre.
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