dimanche, 25 décembre 2011
Insomnie bretonne à Paris
C'était lors d'une insomnie, à Paris. J'ouvris la fenêtre et les mains qui vivaient alors à côté de moi mirent le disque sur le vieux tourne-disque. Il n'y a plus de disques ni de tourne-disques aujourd'hui, il y a des blogueuses à Insomniapolis, qui tuent le temps en sauvant quelque chose de l'espace mental. Le vent de la ville tournait dans ma tête et c'était un vent chargé d'un peu de mer de l'Ouest, je vous le jure. Il y avait le souvenir des émeutes et des vengeances personnelles qui se maquillaient en politique. Il y avait la mémoire des mots de grand-mère, de la silhouette d'un très vieil oncle. Et loin de l'Erdre où j'avais tant cru, à quelques pas de la Seine où j'avais tant bu, c'était la voix de Gilles Servat qui tanguait un air de nostalgie. Et je me demandais : est-on encore bretonne quand on a tout perdu ? Mais on n'a rien perdu quand on dort dans une antre, que la ville n'est pas froide, car clochards et chiens n'ont ni toits, ni murs. La seule question tangible était : est-on encore bretonne quand on a perdu quelque chose ? La réponse se chante en chansons. On dort en Bretagne dans toutes les villes du monde quand on pleure en souriant dans la bise nocturne.
(Merci à l'internaute à qui j'emprunte la vidéo)
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samedi, 24 décembre 2011
épuration
Jacques Benoist-Méchin, dans ses mémoires, raconte sa condamnation à mort.
"... Par ces motifs,
Condamne Benoist-Méchin à la peine de mort, le condamne à la dégradation nationale à vie, le condamne à tous les dépens,
Ordonne que le présent arrêt sera exécuté à la diligence de M. le procureur général,
Fait et prononcé au palais de Versailles, salle des Congrès, le 6 juin 1947, à 18h30.
Selon les dires d'un témoin (J-B Derosne, dans le journal l'Epoque, du 7 juin 1947), je n'ai pas bronché durant la lecture de l'arrêt. Comment pourrait-il en être autrement puisque d'être condamné à mort me laisse indifférent ? Mais je sens monter en moi une grande vague de commisération.
Au terme des débats, le président m'a demandé "si j'avais quelque chose à ajouter pour ma défense". J'ai répondu par la négative, sachant que ma cause était jugée d'avance et qu'aucune de mes paroles ne parviendrait à combler l'abîme qui me sépare de mes accusateurs. Ceux-ci ont voulu me retrancher du monde ; mais moi, de par ma propre volonté, je me suis déjà retranché d'eux.
Pourtant, je n'en ai pas encore fini avec le public qui a suivi pendant bientôt huit jours les audiences de mon procès. Je ne peux lui laisser croire que j'accepte les termes de l'arrêt. Je me tourne vers la salle et m'écrie en guise de protestation :
- Tout cela n'est qu'un tissu de mensonges ! C'est comme s'il n'y avait pas eu de procès...
Je n'ai pas eu besoin de réfléchir pour trouver ces mots. Ils ont jailli spontanément de ma poitrine. En les proférant, j'ai tendu les bras vers l'assistance en geste d'adieu. Et voilà que l'assistance me répond en me tendant les siens. Dans les tribunes, des femmes pleurent ; des hommes me saluent d'un geste de la main ; d'autres applaudissent. Des cris fusent de toutes parts. Dans la loge réservée au président de l'Assemblée nationale, une jeune femme très belle, que je ne connais pas, se dresse et prononce avec indignation des mots dont le sens m'échappe car ils sont recouverts par le brouhaha général (c'est seulement beaucoup plus tard que j'apprendrai qu'elle s'appelle Anne de La Houssaye). Le tumulte augmente. Les jurés qui se dirigeaient vers la sortie se retournent et pâlissent. Le président Noguères s'écrie d'une voix dramatique : "Gardes ! Faites évacuer la salle !" Je ne vois pas la fin de la scène, car un lieutenant de la gendarmerie me reconduit, encadré de deux gendarmes, au petit salon qui m'est réservé.
Tandis que je m'éloigne de la salle des congrès, un vers que j'avais oublié remonte à ma mémoire :
Ô vous dont la barque est petite, retournez
à vos rivages...
C'est celui par lequel Dante a voulu signifier leur congé aux détracteurs de la Divine Comédie. Je n'en connais point qui reflète un dédain plus hautain. C'est à peu près ce que je ressens, en cet instant où, tournant le dos à mes juges que je ne reverrai jamais et laissant derrière moi un monde qui ne m'est plus rien, je m'engage dans un voyage sans retour sur une mer sans rivages. Comme si un fardeau pesant était tombé de mes épaules, tout me paraît soudain plus léger et plus lumineux.
Cependant mon attente se prolonge dans le salon où je suis enfermé avec le lieutenant de gendarmerie et un de ses hommes. A travers la porte j'entends des clameurs, des ordres brefs, un bruit de pas précipités. Soudain un de ses battants s'ouvre pour laisser pénétrer mon avocat, le bâtonnier Marcel Héraud. Bien que son visage reste impassible, je sens qu'il est plus ému qu'il ne veut le laisser paraître. Jamais je n'oserai lui avouer que je n'ai pas entendu sa plaidoirie, ni celle de Maître Aujol. Pas plus, d'ailleurs, que le réquisitoire de monsieur Frette-Damicourt, car ayant achevé de répondre aux questions des magistrats, je me suis senti enveloppé par une nuée si profonde qu'elle m'a rendu quasi insensible à ce qui se passait autour de moi.
- Je viens d'effectuer une démarche auprès du président Noguères, me dit le bâtonnier. Je lui ai demandé d'autoriser votre mère à vous embrasser une dernière fois. Il s'y est refusé.
- Ah ? Bien...
(...)
- La foule, poursuit le bâtonnier, a voulu se masser dans la galerie pour vous saluer lorsque vous l'emprunterez pour aller à la sortie. Votre mère était au premier rang. Quelqu'un lui a apporté une chaise, de crainte que l'émotion... Vous comprenez... Son grand âge... Elle a refusé en disant : "Si mon fils passe devant moi en ce moment, je veux qu'il me voit debout !"
Chère maman ! C'est bien elle...
- Mais le président Noguères a fait évacuer la galerie. La manifestation de tout à l'heure l'a mis très en colère. Vous ne la verrez donc pas... (...)
Marcel Héraud se retire. J'entends de nouveau un bruit de voix. Et soudain éclate un tumulte indescrptible. Cette fois-ci, c'est à l'extérieur. Je marche vers la fenêtre et me penche sur l'appui pour voir ce qui se passe. Mon salon donne sur la rue des Réservoirs qui borde l'aile gauche du palais et rejoint la place d'Armes. Une foule d'au moins trois mille personnes s'est massée devant la grille d'entrée. Elle crie, elle hurle et secoue les barreaux de la grille comme si elle voulait les arracher. J'entends clamer en cadence : "Jurés, assassins ! Jurés, assassins !""
Jacques Benoist-Méchin, in A l'épeuve du temps (1983)
La photo est tirée d'un site dédié à Benoist-Méchin par son fils adoptif Ifrène Benoist-Méchin
Il est intéressant de lire le dossier "L'Épuration, un dossier controversé", sur le site du Centre National de Documentation pédagogique (ce dossier concerne la Marne).
Et dans AlmaSoror, nous parlons de Jacques Benost-Méchin par ici :
Trois esthètes du XX° siècle : Romain Rolland, Jacques Benoist-Méchin, Raoul Vaneigem
Le style immense et plein de pensée de Jacques Benoist-Méchin
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vendredi, 23 décembre 2011
Carvos Loup : N'oublie ni l'une,
Carvos Loup intervient le vendredi sur AlmaSoror, avec une photo illustrée par une phrase ou deux.

N'oublie ni l'une, ni l'autre. Ne trahis ni l'enfance (et ses jouets) ni l'adolescence (et ses jeux). Marche à travers nuits sans compter les étoiles. Qu'elles soient blanches ou noires, les nuits t'emporteront où tu dois aller.
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Carvos Loup : Verdure
Carvos Loup intervient le vendredi sur AlmaSoror, avec une photo illustrée par une phrase ou deux.

Les brouillards enveloppent le monde ; la vérité s'immisce dans nos relations, entre nos bras, au fond de nos yeux. Les chiens se dressent, étonnés.
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mercredi, 21 décembre 2011
L'amour ignoré
Tu m’aimais et tu ne partais jamais. Tu étais pour moi une entité si présente, et cette présence était si évidente que je ne pensais pas un jour manquer de toi. Tu étais comme l’arbre sur le chemin de tous les jours, qui salue et abrite et dont on ne sait pas qu’il attend notre passage. Tu étais l’évidence et ton absence seule m’a révélé l’importance de ton être, la grandeur de ton aide, l’immensité de ton amour. Combien sommes-nous à ignorer ceux qui nous portent ? Combien de nous croient qu’ils marchent seuls, qu’ils tiennent par leurs propres muscles debout quand c’est l’attention constante d’un protecteur qui nous fait tenir ?
Hélas, les plus aimants ne savent pas se vanter de leur amour, et les plus aimés méprisent cette nourriture qui leur parait fade parce qu’ils n’en ont jamais manqué. Aussi, quand la solitude nous trouve désespérés à l’aube nouvelle, quand le soutien n’est plus, alors seulement la connaissance de cet amour jamais rendu frappe les cordes de notre cœur comme un remord. Au remord destructeur s’allie le regret assassin de n’avoir pas aimé la personne qui nous aimait, de n’avoir pas compris que l’amour n’est pas la grande lumière pailletée qui attire les mouches mais le regard discret qui prie et aide sans rien dire.
Cœurs aimants, vous souffrez et vous portez le monde.
Cœurs aimés, à l’ingratitude insouciante de votre jeunesse suit la douleur amère des solitudes imprévues.
Et pourtant tout est dit dans la chanson de Solweig, dans le mépris de Peer et dans la musique éternelle des villes et du monde.
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