Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

jeudi, 27 janvier 2011

Voltaire, Saint-Simon et le Roi-Soleil

 

gare de Dijon, chez Paul

 

Nous livrons un extrait de Saint-Simon, par Gaston Boissier, publié en 1892 dans la collections "Les grands écrivains français". Boissier relate comment Voltaire adula le siècle de Louis XIV autant que Saint-Simon l'execra.

Voltaire

Voltaire

 

Si nous voulions nous donner le plaisir de voir comment les mêmes faits peuvent changer d’aspect suivant le côté d’où on les regarde, nous n’aurions qu’à comparer les Mémoires de Saint-Simon au Siècle de Louis XIV de Voltaire. Quoiqu’ils aient travaillé souvent sur les mêmes documents et consulté les mêmes personnages, rien ne diffère plus que la façon dont ils jugent le Roi. Ce qui indigne l’un est justement ce qui cause à l’autre l’admiration la plus vive. Cette tendance à égaler toutes les classes de la nation sous l’autorité royale, Voltaire l’aperçoit comme Saint-Simon, mais au lieu de la blâmer, il y applaudit. Je ne sais s’il en a bien aperçu les conséquences politiques ; elles l’auraient peut-être effrayé, car, en politique comme en littérature, il était conservateur ; mais il est charmé des effets qu’elle a produits pour la vie sociale en France : c’est de ce relâchement des règles de l’ancienne hiérarchie, de ce mélanges des diverses conditions qu’est sortie la société française du XVIIIème siècle. Voltaire, dont elle est le milieu véritable, en a fait un tableau séduisant qui est une des belles pages de son livre. Autrefois, dit-il, chacun était enfermé dans son état, et chaque état se reconnaissait à ses défauts. « Les militaires avaient une vivacité emportée, les gens de justice une gravité rebutante, à quoi ne contribuait pas peu l’usage d’aller toujours en robe, même à la cour. Il en était de même des universités et des médecins ». Tout est changé ; en renonçant au costume, il semble qu’on ait quitté l’esprit particulier de sa profession. Tout le monde se rapproche ; les qualités des hautes classes se communiquent aux autres ; la politesse qui était le privilège de quelques hôtels pénètre jusqu’au fond des boutiques. « L’extrême facilité introduite dans le commerce du monde, l’affabilité, la simplicité, la culture de l’esprit, ont fait de Paris une ville qui, pour la douceur de la vie, l’emporte probablement de beaucoup sur Rome et sur Athènes dans le temps de leur splendeur ». Voilà pourquoi les étrangers y affluent ; ils viennent y goûter les agréments d’une vie livre, aisée, dont ils n’avaient pas l’idée ; ils sont heureux de fréquenter ces sociétés où les rangs sont mêlés, où personne n’apporte les préjugés de sa condition, où chacun ne vaut que par son mérite ; et ils s’en retournent dans leur pays avec l’éblouissement de ce monde qu’ils ont entrevu et dont ils essaient d’introduire chez eux une image fort imparfaite. C’est ainsi que la France est devenue le modèle de toutes les autres nations.

 

Saint-Simon, Louis de Rouvroy, Ferté-Vidame

Saint-Simon

 

 

Saint-Simon, on le comprend, parle d’un autre ton. Tout ce que Voltaire célèbre lui déplait et l’irrite. L’affluence des étrangers, dont on est si fier, ne le flatte guère : « Quel bon pays, dit-il, est la France, à tous les escrocs, les aventuriers et les fripons ! » Il a remarqué, lui aussi, comme un indice grave, que chacun renonce au costume de sa profession. L’exemple vient des ministres qui ont quitté le manteau, le rabat, l’habit noir, l’uni, le simple, le modeste, et se sont habillés comme les gens de qualité. Il est suivi par les conseillers d’Etat, les intendants de finance, les magistrats qui se permettent de porter le velours, « puis il gagne les avocats, les médecins, les notaires, les marchands, les apothicaires, et jusqu’aux gros procureurs ». C’est le signe extérieur d’une horrible confusion qui le désole ; il la regarde « comme une image de l’enfer, où nul ordre ne règne ». En 1712, lorsqu’il écrivait dans le silence ses Projets de rétablissement du royaume de France, il espérait encore qu’on pourrait guérir « ces légers Français de cette lèpre d’usurpation et d’égalité », mais au moment où il rédige ses Mémoires, il ne se fait plus aucune illusion ; il se sent vaincu ; il se regarde comme un homme du passé, « il se répute mort et sa dignité éteinte ». S’il continue, par désoeuvrement, par habitude, à faire des recherches sur les grandes maisons de France, et à s’occuper des privilèges des ducs et pairs, il sait bien que personne ne le lira, et qu’il « écrit pour la beurrière ». Mais en reconnaissant sa défaite, il ne s’y résigne pas ; il se retourne avec colère contre celui dont tout le mal lui semble venir (Louis XIV). Les années qui se sont écoulées depuis qu’il est mort n’ont rien diminué de son ressentiment. Outre que ce n’est pas son habitude d’oublier et de pardonner, le spectacle, qu’il a chaque jour sous ses yeux, de ce monde où tous les rangs sont mêlés, « où personne ne se connaît plus », ce spectacle qui fait la joie de Voltaire, ranime sans cesse sa haine et l’entretient dans sa fraîcheur. Voilà ce qui explique qu’il ait traité si durement Louis XIV.

 

Gaston Boissier

mardi, 18 janvier 2011

Apernox

Urville_silhouette-500x497.jpg

Urville, par Sara

 

(un billet d'Edith)

Ouvrir la nuit à la fenêtre de la cuisine : c'est ce que je viens de faire.

Tout s’épouse : la nuit suspendue aux étoiles, mes lèvres suspendues à une bière et ton nom qui flotte dans la mémoire de notre jeunesse. C’est l’heure de songer à la vie que j’aurais menée, si j’avais fait d’autres choix, aux carrefours que j’ai traversés.

 

J’ai suivi des sentiers du milieu, ne sachant opter entre la route des autres et l’effrayant chemin des douaniers. J’avais des idées idéales, des besoins vitaux : j’ai eu peur de l’absolu et j’ai eu ma part de chances et de guignes.

 

Comme Zénon, ne pas chercher à éclairer la foule qui ne veut pas savoir, à déstabiliser des manipulateurs qui n’auront aucun scrupule à écraser des Saint Jean Bouche d’Or.

Mais penser avec tranquillité, penser seule, et, quelquefois, rencontrer d’autres fantassins détachés du bataillon de la pensée unique, d’autres vagabonds sans autre guides que les étoiles trop hautes pour être bâillonnées.

Boire des bières sans chercher à convaincre, renoncer au monde sans abandonner le courage de penser.

 

Se demander : quelles sont les idées interdites ? Y a-t-il des choses que je n’aurais pas droit d’écrire ou de prononcer en public ?

En faire une liste, et s’habituer à les considérer dans le calme, ces choses indicibles. Certaines nous plairont. D’autres nous dégoûteront. D’autres nous laisseront perplexes. Si l’on ne peut les considérer en paix, ces idées, les suivre mentalement jusqu’au bout sans les haïr, c’est qu’on est toujours retenu par les brides des maîtres-penseurs, qui sont parfois avoués tels, parfois hypocritement déguisés en libertaires ou en amis.

 

Se demander encore toutes les choses laissées libres, tous les possibles qui nous sont offerts, toutes les voies incontrôlées par la société, ou même inconnues d’elle, inexplorées. S’ouvrira la porte sur de vastes déserts à traverser, des routes à suivre, des océans à naviguer.

 

Le pouvoir ne veut pas être « agacé ». Nicolas Fouquet n’était pas trop riche (il était très endetté) ; ce n’est pas l’argent que le Roi lui reprocha, mais son apparence de richesses. C’est l’insolence, pas le fond réel des situations, qui vexe les tenants du pouvoir et les pousse à sévir sans pitié. Or, c’est l’insolence qui nous donne envie de vivre. Dilemme.

 

La bière tiédit dans le soir. L’hiver est doux ici, frais ; jamais froid. Les jeunes gens là bas fument du cannabis en attendant de décider ce qu’ils feront ce soir. Ils ne feront sans doute rien.

samedi, 15 janvier 2011

Rorate Caeli

 

2010.Août.coucherdesoleil1.jpg

 

Photo Sara

 

(Un billet d'Esther Mar)

 

Je recopie l'intérieur du 33 tours que j'écoutais pendant l'Avent à une époque révolue. J'étais jeune. J'habitais en province.

 

Monastères

Choeurs des moines trappistes

33 tours artistique SM 33-11

Les moines ne sont pas des chanteurs traditionnels, leur chant est tout entier l'expression de leur prière. Aussi, quelle que soit leur qualité ces disques ne sont pas des documents seulement destinés aux amateurs de musique ancienne et de chant grégorien.

Spécialisés dans le reportage, dépassés peut-être par cette ambiance unique de la Trappe, nous avons voulu faire de ces disques le reflet fidèle de notre propre émotion.

Plus que jamais nous avons voulu faire vrai, et capter quelque chose de l'ambiance monastique.

C'est pourquoi les chants de procession ont été enregistrés pendant que la Communauté marchait dans le cloître... Le SALVE fut enregistré le soir pendant l'office... Toutes les cloches du monastère accompagnent le chant du MAGNIFICAT solennel... La mate sonorité dans le "plein air" du cimetière conventuel contraste avec celle de l'église cistércienne... Le GLORIA LAUS (spécialement retenu par l'Académie Charles CROS) fut enregistré dans le réalisme de l'opposition des plans sonores : solistes dans l'église et choeurs dans le cloître.

"MONASTERES" ne constitue pas un échantillonnage de morceaux grégoriens, mais un reportage discret et suggestif sur le "silence chantant" d'une abbaye de Trappistes.

Nous sommes heureux de présenter sur microsillon la collection "MONASTERES" qui, à l'unanimité des Membres du Jury, a obtenu le "GRAND PRIX DU DISQUE" en 1949.

S.M. ROBREAU

Cette collection est à l'origine de notre existence d'éditeurs, nous l'avons dit souvent : c'est notre enfant chéri.
Ce report sur microsillon nous a été beaucoup demandé, nous y avons apporté tous nos soins afin que non seulement vous ne soyez pas déçu mais que votre joie soit égale à la nôtre en retrouvant ces "émotions nobles" que nous ont procurées, respectés avec la plus grande fidélité, ces chants parfois rudes d'une si parfaite santé.

FACE A

Le Salve Regina de Citeaux

Le salve de la Trappe. Antienne du 1° mode.

Pièce justement célèbre. A coup sûr une des plus belles du répertoire grégorien. Particulièrement émouvante lorsqu'on l'écoute dans l'ambiance recueillie d'une église cistércienne.
C'est la fin de la journée, l'office des Complies s'achève. Tous les moines se sont assemblés pour ce dernier chant en l'honneur de Notre-Dame : l'église est dans l'obscurité, seule, la statue de la Vierge qui domine le maître-autel est illuminée.
Huysmans a noté en des pages devenues classiques l'impression que fit sur lui, l'audition du Salve Regina.
On retrouve gravés dans la cire l'émotion, la ferveur, l'élan, la tendresse, le respect qui caractérisent cette prière...

Alleluia : Magnificat

Mon âme exalte le Seigneur, Alleluia !

C'est la réponse de Marie à sa cousine Elisabeth.
C'est le chant de joie - paisible et tout intérieur - d'un coeur immaculé vers son Dieu.
La mélodie est celle de l'Alleluia : DOMINE IN VIRTUTE TUA du V° dimanche après la Pentecôte, merveilleusement mise au service de ce chant d'humble gratitude.

Tierce au monastère

Fragments de l'office de Tierce, dans la Liturgie cistércienne

L'occupation principale des moines est le chant de l'office.
Ce disque donne des fragments d'un office qui est chanté avant la messe.
Psalmodie... Chant de l'antienne "APERTIS THESAURIS SUIS" de la fête de l'Epiphanie, suivi d'un texte appelé Capitule et d'un dialogue entre le célébrant et le choeur.
La cloche qui se fait entendre annonce la Grand'Messe qui doit suivre immédiatement.
C'est, traduit avec fidélité, l'ambiance d'un office à la Trappe.

Libera Me - Répons (I° mode)

Procession de la levée du corps, dans le cloître. Texte de la liturgie cistércienne.

Le LIBERA ME est une mélodie de la liturgie des funérailles. Elle accompagne, dans le rite cistércien, la levée du corps.
Le défunt, reposant sur une simple civière, vient d'être amené dans le cloître de l'abbaye. Le cortège s'organise vers l'église au chant de cette prière si calme, si consolante, même dans les passages où la mélodie s'efforce de traduite l'épouvante du jugement dernier : "Quando coeli movendi sunt et terra, dum veneris judicare soeculum per ignem" (délivrez-moi, Seigneur, de la mort éternelle en ce jour terrible où les cieux et la terre sont ébranlés, jour où vous viendre juger le monde par le feu).
Nous avons respecté fidèlement cette ambiance de procession et de prière ardente.

Chorum Angelorum (VIII° mode)
Clementissime (III° mode)

Antiennes de la Sépulture dans la liturgie cistércienne

Ces deux antiennes marquent l'instant le plus émouvant de la sépulture dans la liturgie cistércienne.
Le défunt porté par les moines est conduit au cimetière au son des cloches et des psaumes. Toujours au son des psaumes la cérémonie de la sépulture se déroule. Sur la fin, alors que le défunt vient d'être descendu dans la fosse, retentit l'antienne CHORUS ANGELORUM chantée sur un mode joyeux.
Vient ensuite l'admirable prière CLEMENTISSIME : humble supplication que soulève un souffle d'espérance, de certitude, d'ardeur.
Tous les moines se sont prosternés et c'est l'appel à la miséricorde du Seigneur :

DOMINE MISERERE SUPER PECCATORE (Seigneur ayez pitié de ce pêcheur)

Ce disque enregistré au cimetière contraste étrangement avec le LIBERA ME chanté et gravé en procession dans le cloître. Ici aucune résonance, seules la prière monastique et la plainte de la cloche.

 

FACE B

Magnificat

Ton solennel - VI° mode. Antienne : VERBUM CARO FACTUM EST

Antienne "verbum caro factum est..." (le Verbe s'est fait chair puis il vint habiter parmi nous).
Magnificat : Chant de joie, où les moines blancs exaltent la gloire de Notre-Dame, Reine de Citeaux, et auquel vient s'ajouter la voix vibrante des cloches de l'abbaye.

Sanctorum Meritis
Du Commun des Martyrs - II° mode

Jesu, Corona Virginum
Du Commun des Vierges - VIII° mode

Deux hymnes : la première empruntée à l'office des Martyrs, célébrant sur une mélodie du II° mode, simple mais pleine d'allant et de joie, le triomphe des martyrs.
La deuxième, empruntée à l'office des Vierges : mélodie du VIII° mode plus ornée que la précédente, moins triomphante, mais plus fraîche, plus tendre, plus ardente.

Ave Maria

Offertoire du IV° dimanche de l'Avent - VI° mode
Je vous salue Marie pleine de grâce...

C'est un salut enveloppé de vénération profonde, chanté ici avec beaucoup de ferveur.
C'est celui de l'Ange et, groupé en un seul texte, celui d'Elisabeth.
C'est le message de Dieu à Notre-Dame, c'est le FIAT de Marie.
C'est l'Eglise, épouse, vierge et servante ; c'est - dans le Corps Mystique - l'âme virginale, terre bénie, dépouillée, en qui va naître le Sauveur.

Pueri Hebraeorum (I° mode)
Gloria Laus (I° mode)

Texte de l'édition vaticane

Deux pièces empruntées à la Liturgie des Rameaux. La première : antienne du I° mode, à la ligne mélodique simple, mais fraîche, et légère.
Le GLORIA LAUS est un cantique où alternent refrain et couplets. Il est chanté à la fin de la procession qui précède la messe des Rameaux. Le cortège s'est immobilisé dans les Cloîtres de l'Abbaye, pendant que deux solistes entrent dans l'église (dont la porte est aussitôt refermée) et font entendre ce cantique aux accents de la victoire, tandis que le choeur, massé dans le cloître, répond par l'acclamation : "GLORIA LAUS !" (A vous, la gloire, la louange, l'honneur) !

Rorate

Mélodie pour le temps de l'Avent

Mélodie très connue du temps de l'Avent, pour solistes et choeurs. Elle se chante au Salut du Saint-Sacrement et traduit admirablement les sentiments de l'avant-Noël : attente, espérance.
"PECCAVIMUS" (Nous avons péché, nous sommes tombés comme la feuille...), mais envoyez Qui vous devez envoyer : "Et mitte quem missurus es".
Puis c'est la promesse de pardon et de paix : CONSOLAMINI (console-toi, mon peuple).
Tout le choeur reprend une dernière fois cette supplique RORATE... "Ô Cieux, versez d'en haut votre rosée et que les nuées fassent pleuvoir le Juste".

mercredi, 12 janvier 2011

Mathilde et ses mitaines

Voici un extrait de Mathilde et ses mitaines, de Tristan Bernard (1921. Très agréablement illustré par J.G. Daragnès). Nous partageons le début du palpitant premier chapitre.

I

Il était un peu plus de minuit quand Firmin Remongel descendit du Métro à la station de "Couronnes", et prit la rue mal éclairée qui le menait à son domicile.

Pourquoi était-il venu habiter à Belleville, lui qui faisait son droit de l'autre côté des ponts ?
C'est que Belleville n'était pas loin du faubourg du Temple. Or, c'était dans ce faubourg que le père de Firmin, fabricant de chapeaux de paille à Vesoul, avait l'habitude de descendre, depuis vingt-cinq ans, chaque fois qu'il venait à Paris. De sorte que, pour toute la famille Remongel, le faubourg du Temple était devenu une espèce de centre exploré, et à peu près sûr au milieu de ce vaste Paris mal connu et suspect. Il n'était pas prudent du tout de s'aventurer dans les autres quartiers.

Cette conception un peu spéciale de la géographie parisienne avait trompé le jeune Firmin. Il avait cru innocemment qu'en traversant le boulevard extérieur, pour aller louer à quelques centaines de mètres, il ne s'égarerait pas trop loin de la zone tutélaire.

Décidé par la modicité du prix, bien qu'il ne fût pas avare, il avait loué une petite chambre très confortable dans une maison meublée, d'ailleurs fort convenablement habitée, mais qu'on ne pouvait atteindre qu'après avoir traversé deux ou trois rues inquiétantes où l'on voyait se glisser, passé onze heures du soir, trop d'ombres précautionneuses. Une fois la maison choisie, et son adresse envoyée à sa famille, il n'osa donner congé, car il eût fallu s'avouer à lui même qu'il n'était pas rassuré, et son courage traditionnel s'y refusait.

Il se fit la promesse tacite de ne pas rentrer trop tard le soir.

"Il vaut mieux, se dit-il avec sagesse, que je travaille à la maison plutôt que d'aller perdre mon temps dans les cafés."

Il devint donc, par peur de rentrer tard, l'étudiant austère et laborieux qui refuse systématiquement toutes les invitations.

Mais ce soir-là, il n'avait pu couper à un dîner trimestriel d'une société d'étudiants franc-comtois.

Après le dîner, qui fut suivi d'un concert d'amateurs, les étudiants de Franche-Comté se dispersèrent. Un certain nombre d'entre eux cependant restèrent agglomérés et se dirigèrent vers les lieux de plaisir.
Firmin, exceptionnellement, eût accepté de les accompagner, quitte à ne rentrer chez lui qu'au petit jour...
Mais ses camarades jugèrent qu'ils avaient déjà trop détourné de son travail ce vertueux garçon. Firmin s'en alla seul et prit le Métro qui l'amenait à dix minutes de chez lui.

Pendant son trajet dans le Métro, il s'efforçait de songer à son actuel sujet d'études. C'était les testaments... Alors il pensa à un autre chapitre du Code.

Malgré lui, il revenait toujours à un souvenir impressionnant de la nuit précédente. Dans son premier sommeil il avait été réveillé par un cri qui venait de la rue.
C'était un cri assez effrayant, un de ces cris "vrais" qui ne ressemblent pas du tout à ceux qu'on entend au théâtre, ni à des cris d'enfant qui pleure. Ce n'était pas non plus le cri d'un malade qui veut se faire plaindre et que sa painte même soulage. C'était certainement un cri arraché à la douleur, un cri d'être humain en détresse et qui n'a pas de recours.

Firmin s'était réveillé et avait couru à sa fenêtre, qui donnait sur un petit carrefour. Il avait vu fuir deux ombres qui lui semblèrent être deux hommes et qui disparurent tout de suite au tournant de la rue. Et cette fuite était aussi effrayante que le bruit entendu. Elle avait, comme lui, quelque chose d'éperdu et de soudain.

Etait-ce une attaque nocturne ? Etait-ce une bataille d'apaches ?

 

Tristan Bernard

dimanche, 09 janvier 2011

Culpabilité et béatitude

img017.jpg

Le soleil d'hiver baigne la ville froide. Les papiers administratifs sont faits. Une certaine somme s'est abattue sur le compte en banque, suite au rachat d'un livre par une maison d'édition étrangère.

Depuis une semaine, alors que la ville grouille et que ses habitants turbinent, s'activent, travaillent..., elle, elle se lève vers 9 heures du matin, prend une douche et un grand petit déjeuner, puis se recouche.

Au lit, elle lit, durant deux ou trois heures, quelquefois des encyclopédies, ou des auteurs grecs ou latins, quelquefois la bibliothèque  de son enfance : les bandes dessinées (Black & Mortimer, Victor Sackville, Tintin), les romans de la bibliothèque de l'amitié, des livres d'aventure du début du siècle.

Puis l'appel du ventre la mène à la cuisine, où, avec plaisir, sans hâte, elle cuisine un déjeuner original et soigné, qu'elle déjeune au coin d'un feu. Elle attend ensuite dans la douce chaleur que le feu s'éteigne en buvant un café et en réfléchissant à des événements passés.

Quand la cheminée a fini de crépiter, elle retourne à sa chambre et se remet au lit. Enfin elle écrit. Vers six heures, quand l'inspiration sera tarie, elle fera une longue promenade dans la ville. Il fera nuit quand elle rentrera. Ainsi passe l'hiver.

Observatoire de la culpabilité

Fond des lectures

Lors d'une lecture de Zozime, la culpabilité est basse. Lors d'une lecture de Tintin ou de la Comtesse de Ségur, la culpabilité est très élevée. Trouve-t-elle que les auteurs classiques sont plus brillants, plus intelligents, plus culturels que Hergé ou la Comtesse de Ségur ? Non ! La culpabilité n'est donc pas due à un jugement interne sur les lectures acceptables, mais sur l'échelle de valeur qu'elle croit objective.

Positions

L'indice de culpabilité monte avec la position couchée et chute avec la position assise ou debout. Lire ou écrire assise sur un fauteuil donne moins de culpabilité que lire ou écrire assise dans son lit. Or, lit-elle mieux dans un fauteuil que dans un lit ? Non. La culpabilité ne monte pas en fonction de la réalité de sa concentration, mais en fonction de l'échelle de valeur qu'elle croit objective.

 

Sommes-nous faits pour la béatitude ou pour la culpabilité ? La souffrance est-elle mesure de la vertu ? A-t-on le droit moral de vivre dans la douceur et la béatitude ?

 

Edith

jeudi, 06 janvier 2011

Dictionnaire de la délivrance psychique : autoproclamé

Roll1.édith&agnès-22.jpg

penseuses autoproclamées en train de bronzer, par Sara

 

Autoproclamé : lorsqu'une personne n'a pas de diplôme, d'agrément étatique ou d'appartenance médiatique et qu'elle s'exprime sur un sujet qui ne concerne pas sa vie quotidienne, on dit qu'elle est autoproclamée. Ainsi, un homme tenant un blog d'informations sera "journaliste autoproclamé" ; une personne partageant un travail personnel sociologique sera appelé "sociologue autoproclamé".

Lire le Dictionnaire de la délivrance psychique, de Conan Kernoël

lundi, 03 janvier 2011

Dictionnaire de la délivrance psychique : nauséabond

 

Roll1_édith+Mathilde-29.jpg

Les nauséabondes, par Sara

 

Nauséabond :


Une personne est nauséabonde lorsqu'elle a des idées non validées par la Pensée Bienfaisante pour l'Humanité. Les gens nauséabonds sont dangereux : leurs idées se répandent comme une maladie et infectent les esprits de toute la population, qui devient "facho". L'Etat doit en permanence lutter contre les nauséabonderies intellectuelles par la diffusion d'idées saines, via l'école, mais aussi via les panneaux d'affichage publics, les programmes télévisuels, et tous les supports de communication possibles.

 

Lire le Dictionnaire de la délivrance psychique, de Conan Kernoël

 

samedi, 01 janvier 2011

MMXI : l'année qui vient sera épopée

 

TE Lawrence.jpg

 

Dédicace des Sept piliers de la sagesse, de T.E. Lawrence, traduction (sublime) de Charles Mauron

A S.A.

 

Je t'aimais ; c'est pourquoi, tirant de mes mains ces marées d'hommes, j'ai tracé en étoiles ma volonté dans le ciel
Afin de te gagner la Liberté, la maison digne de toi, la maison aux sept piliers: ainsi tes yeux brilleraient peut-être pour moi
Lors de notre arrivée.

La Mort semblait ma servante sur la route, jusqu'au moment où nous approchâmes et nous te vîmes qui attendais :
Tu souris alors, et dans sa jalousie chagrine elle courut devant, t'emporta
Dans sa quiétude.

L'amour, las de la route, tâtonna jusqu'à ton corps, notre bref salaire, nôtre pour l'instant
Avant que la main molle de la terre n'explore ta forme et que les vers aveugles ne s'engraissent sur
Ta  substance.

Les hommes m'ont prié d'ériger notre oeuvre, la maison inviolée, en souvenir de toi.
Mais pour que le monument fût exact, je l'ai fracassé, inachevé ; et maintenant
Ils grouilles, les petits êtres, pour se rafistoler des masures dans l'ombre et la ruine
Du don que je te destinais.

 

Thomas Edward Lawrence, dit Lawrence d'Arabie