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vendredi, 07 août 2009

J'arrive où je suis étranger

 

 

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Phot Sara

 

Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive où je suis étranger

Un jour tu passes la frontière
D'où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu'importe et qu'importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon

Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l'enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C'est le grand jour qui se fait vieux

Les arbres sont beaux en automne
Mais l'enfant qu'est-il devenu
Je me regarde et je m'étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus

Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d'antan
Tomber la poussière du temps

C'est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C'est comme une eau froide qui monte
C'est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu'on corroie

C'est long d'être un homme une chose
C'est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux

O mer amère ô mer profonde
Quelle est l'heure de tes marées
Combien faut-il d'années-secondes
A l'homme pour l'homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées

Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive où je suis étranger

 

Louis Aragon

 

 

mercredi, 05 août 2009

Errants des mégapoles d'Europe

 

 

 

 

Lorsqu’on traduit les droits de l’homme dans les langues qui ne possèdent pas les mots de la philosophie grecque et chrétienne, les articles sont ramenés à leur plus simple expression. Chacun peut aller où il veut… chacun peut avoir une maison… L’ironie du grand texte nous prend à la gorge : en son nom, nous jetâmes sur la Serbie, sur l’Irak, des bombes. Mais dans nos cités, n’est-ce pas l’inégalité qui plonge les gens dans la misère et l’oppression qui les laisse sans ressource ?

Le roman des jungles urbaines

Comme les figures célèbres des romans - Jean Valjean, Oliver Twist et Rémi sans famille, Gervaise et les filles de De Quincey -, les peuples de l’abîme vivent dans l’inframonde de la cité, se disputent ses restes, se réchauffent loin du soleil social.
Mais, exaltés dans la fiction, on les conspue dans le réel. On force les enfants à finir le poulet, puis les berce avec l’histoire d’une gentille petite poule ; de même, on les écarte de cet homme aux habits miteux qui empeste sur le macadam, pour leur conter, avec des larmes dans la voix, l’histoire de Jean Valjean.
Il faut pourtant poser des yeux ouverts sur notre monde. Dans les rues des villes, des hères survivent au milieu de la grande consommation. Pour les humains brisés par les travaux, l’isolement et le manque, il n’y a pas de recours. Au XXème siècle, nous vîmes éclore des architectures qui parquaient les êtres dans des tours laides, vite insalubres, aux portes des villes. Mais voilà que fleurissent de nouveaux nomadismes.

Les gueux

Qui sont ces êtres qui, lorsque nous tirons les verrous sur la chaleur de notre foyer, continuent de hanter la nuit de la ville ?
Le paria vit hors du monde social ; il l’accepte, bien qu’il en souffre : c’est une condition de sa dignité morale. Il ne veut pas de la vie cadrée, sans choix, sans vérité, que le monde lui propose. L’exclu s’est trouvé déshérité, socialement, matériellement, financièrement. Il n’attise pas la pitié de la société ; il l’indiffère, ne correspondant ni à ses héros, ni à ses protégés. On assiste le défavorisé avec condescendance ; il en souffre, ou bien il est complaisant.
Ainsi la figure de l’exclu est double : celui qui refuse notre monde ; celui qui n’y accède pas. La société pose, comme condition pour donner l’asile à un être humain, qu’il accepte le contrat qu’elle lui propose. Mais ce contrat n’est-il pas biaisé, entre une énorme société organisée et l’individu qui naît en son sein ?

L’espace, la lumière et le mouvement

Où peuvent vivre les gueux, avec leurs chiens et leurs bagages, sans déranger l’ordre économique et social ? La rue n’est pas libre. Tout l’espace du monde est sous contrôle. Où vivre, où déployer son corps, où cueillir sa nourriture ? Des courageux se battent pour le droit des animaux à vivre leur animalité dans un monde dévoré par le « progrès ». Etendons cette lutte aux humains : qu’ils puissent aussi vivre leur animalité – le déploiement libre de leur corps et de leur cœur dans un espace ouvert.
La liberté de circuler, la liberté de vivre sous un toit, supposent mille papiers en règle. Les champs, les forêts, les océans ne sont plus libres.
Que signifie une liberté qui ne serait qu’un concept, un droit différé, un droit administré ? L’homme face à l’univers n’existe plus : il n’y a plus que l’homme face à la société et la société face à l’univers.

« Comment cela s'appelle-t-il, quand le jour se lève comme aujourd'hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l'air pourtant se respire, et qu'on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s'entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?
- Demande au mendiant. Il le sait ».
- Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s'appelle l'Aurore ».
Jean Giraudoux, Electre

Sur les routes d’Europe

Quel est le sens d’une culture qui s’oppose à la nature ? Quelle est l’essence d’une liberté qui oppresse les désirs des hommes ? Qu’est-ce qu’une économie qui broie l’individu ? Les errants d’Europe interrogent le fond des droits que nous prônons, des devoirs que nous exigeons. Une Europe suradministrée, surcontrôlée, où les droits théoriques se traduisent par des procédures administratives, ne peut être un rêve – ne peut être un phare. A l’aurore de notre avenir commun, ne choisissons pas une survie matérielle réglée pour les obéissants, tandis que les autres sont relégués aux mondes d’outre-société.
Que le visionnaire et le pragmatique triomphent de l’idéaliste, du fataliste et du procédurier. Le rêve européen ne doit pas être administratif et gestionnaire. Il doit avoir aussi ses routes libres…

Edith de Cornulier-Lucinière, Les Sables d’Olonne, Juillet 2006

 

 

lundi, 03 août 2009

Echec de l’école ou réussite de la télévision ?

 

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phot Sara

 

Un ami m’écrit ce matin que les enfants français passent 850 heures à l’école et 796 par an devant la télévision.

Un tel chiffre relativise à mon avis ce qu’on appelle l’échec de l’école.

L’école peut-elle réellement cultiver et instruire des enfants qui passent autant de temps, ensuite, à se décerveler ? 

 

Car la télévision décervelle. Visuellement, intellectuellement, culturellement, elle offre tout au rabais. Une vulgarité constante imprègne les images et les mots. Quant aux sons, répétitifs, criards, ils assomment toute possibilité de réflexion.

D’ailleurs, j’ai lu récemment qu’on avait calculé qu’un enfant européen reçoit presque 1000 publicités par jour (en comptant tous les supports publicitaires possibles). A mille pubs par jour, l’enfant est foutu. L’école ne peut plus rien faire. Aucun soutien financier, aucune intervention étatique ne pourra jamais contrebalancer l’injection de 1000 mensonges et incitations par jour dans les cerveaux enfantins.

 

La défense de la télévision sous prétexte qu’il y a des programmes intéressants, ou encore qu’elle ouvre sur le monde, ne me parait pas très probante, surtout qu’il faudrait dans ce cas la regarder une à deux fois par mois et que les gens le font bien plus souvent. 

 

Savoir s’occuper sans avoir rien à faire de spécial et sans appuyer sur le bouton de la télécommande, savoir réfléchir et créer une pensée sans entendre constamment une voix qui informe et en informant prescrit ce que nous devons penser, c’est savoir vivre par soi-même. 

Mais pourquoi vouloir vivre par soi-même si cela désociabilise ? Qui ne suit pas exactement les pérégrinations de « l’actualité » ne s’expose-t-il pas au ridicule, voire à la méfiance et à l’exclusion de la fête sociale ?

 

L’école instruisait et cultivait lorsqu’elle était la principale source de savoirs des enfants. Ils apprenaient à l’école et digéraient ensuite ce savoir en vivant leur vie du soir et de la fin de semaine. Mais maintenant, la source officielle de savoir – et les parents le prouvent en y étant accrocs, eux aussi - , c’est la télévision. L’école n’est donc pas totalement responsable de son échec : c’est l’emploi du temps des enfants, gorgé de télévision, qui a tant dévalorisé l’école. 

 

Ce n’est pas une plainte trop amère, puisque j’ai haï l’école et que je l’ai trouvée niaise. Heureusement, je n’aurais jamais eu l’idée de lui préférer l’injection dans mon cerveau de programmes télévisuels abjects ou tout simplement de culture au rabais.

 

Axel Randers

(2006)