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dimanche, 12 janvier 2014

18 juillet 1573. Véronèse comparaît devant la Sainte Inquisition

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Véronèse avait livré son tableau - une commande des Dominicains vénitiens de San Giovanni - représentant La Cène ; quelque temps plus tard, l'Inquisition invita  les commanditaires à exiger de Véronese une modification, qui consistait à remplacer un personnage de chien par Sainte Marie-Madeleine. Le peintre refusa.

Il fut convoqué au tribunal de l'Inquisition. En effet, il avait pris des libertés avec la vérité historique, c'est-à-dire le texte de la Bible, pour ajouter des personnages fantasques (un fou, un perroquet, des chiens, des nains), personnages qui éloignaient le tableau d'une représentation de la vérité tout en pointant les imperfections de la Création divine, soulignant mesquinement que Dieu avait aussi créé les nains et les fous. Par ailleurs, les hommes armés du tableau portaient un uniforme qui rappelait celui des hommes du Saint Empire germanique, l'ennemi allemand. Enfin, comble de l'insolence, Véronèse a représenté les visages de confrères (Dürer, le Titien, le Tintoret, Bassano, et même ses propres traits) sur les personnages du tableau.

Au terme du procès, Véronèse fut obligé de modifier le tableau et de changer son titre. Ce n'était plus la Cène, événement fondamental de l'Evangile, fondateur de la messe et cœur du catholicisme, mais Le repas chez Levi, scène non moins évangélique, mais plus triviale, dans laquelle Matthieu (alias Lévi) festoie chez lui avec des amis.

Ci-dessous, nous reproduisons un extrait de son procès.

 


Le juge. — Avez-vous connaissance des raisons pour lesquelles vous avez été appelé ?
Le peintre. — Non.
Le juge. — Vous imaginez-vous quelles sont ces raisons ?
Le peintre. — Je puis bien me les imaginer.
Le juge. — Dites ce que vous pensez à cet égard.
Le peintre. — Je pense que c’est au sujet de ce qui m’a été dit par les Révérends Pères, ou plutôt par le prieur du couvent des saints Jean et Paul, prieur de qui j’ignorais le nom, lequel m’a déclaré qu’il était venu ici, et que Vos Seigneuries Illustrissimes lui avaient commandé de devoir faire exécuter dans le tableau une Madeleine au lieu d’un chien, et je lui répondis que fort volontiers je ferais tout ce qu’il faudrait faire pour mon honneur et l’honneur du tableau ; mais que je ne comprenais pas que cette figure de la Madeleine pût bien faire ici, et cela pour beaucoup de raisons que je dirai aussitôt qu’il me sera donné occasion de les dire.
Le juge. — Quel est le tableau dont vous venez de parler ?
Le peintre. — C’est le tableau représentant la dernière cène que fit Jésus-Christ avec ses apôtres dans la maison de Simon.
Le juge. — Où se trouve ce tableau ?
Le peintre. — Dans le réfectoire des frères des saints Jean et Paul.
Le juge. — Est-il à fresque, sur bois ou sur toile?
Le peintre. — Il est sur toile.
Le juge. — Combien de pieds mesure-t-il en hauteur ?
Le peintre. — Il peut mesurer dix-sept pieds.
Le juge. — Et en largeur ?
Le peintre. — Trente-neuf environ.
Le juge. — Dans cette cène de Notre-Seigneur, avez-vous peint des gens ?
Le peintre. — Oui.
Le juge. — Combien en avez-vous représenté, et quel est l’office de chacun ?
Le peintre. — D’abord le maître de l’auberge, Simon; puis, au-dessous de lui, un écuyer tranchant, que j’ai supposé être venu là pour son plaisir et voir comment vont les choses de la table. Il y a beaucoup d’autres figures, que je ne me rappelle d’ailleurs point, vu qu’il y a déjà longtemps que j’ai fait ce tableau.
Le juge. — Avez-vous peint d’autres cènes que celle-là ?
Le peintre. — Oui.
Le juge. — Combien en avez-vous peint, et où sont-elles ?
Le peintre. — J’en ai fait une à Vérone pour les révérends moines de Saint-Lazare; elle est dans leur réfectoire. Une autre se trouve dans le réfectoire des Révérends Pères de Saint-Georges, ici, à Venise.
Le juge. — Mais celle-là n’est pas une cène, et ne s’appelle d’ailleurs pas la Cène de Notre-Seigneur.
Le peintre. — J’en ai fait une autre dans le réfectoire de Saint-Sébastien, à Venise, une autre à Padoue, pour les Pères de la Madeleine. Je ne me souviens pas d’en avoir fait d’autres.
Le juge. — Dans cette cène que vous avez faite pour Saints-Jean-et-Paul, que signifie la figure de celui à qui le sang sort par le nez ?
Le peintre. — C’est un serviteur qu’un accident quelconque a fait saigner du nez.
Le juge. — Que signifient ces gens armés et habillés à la mode d’Allemagne, tenant une hallebarde à la main ?
Le peintre. — Il est ici nécessaire que je dise une vingtaine de paroles.
Le juge. — Dites-les.
Le peintre. — Nous autres peintres, nous prenons de ces licences que prennent les poètes et les fous, et j’ai représenté ces hallebardiers, l’un buvant et l’autre mangeant au bas de l’escalier, tout près d’ailleurs à s’acquitter de leur service; car il me parut convenable et possible que le maître de la maison, riche et magnifique, selon ce qu’on m’a dit, dût avoir de tels serviteurs.
Le juge. — Et celui habillé en bouffon, avec un perroquet au poing, à quel effet l’avez-vous représenté dans ce tableau ?
Le peintre. — Il est là comme ornement, ainsi qu’il est d’usage que cela se fasse.
Le juge. — A la table de Notre-Seigneur, quels sont ceux qui s’y trouvent ?
Le peintre. — Les douze Apôtres.
Le juge. — Que fait saint Pierre, qui est le premier ?
Le peintre. — Il découpe l’agneau pour le faire passer à l’autre partie de la table.
Le juge. — Que fait celui qui vient après?
Le peintre. — Il tient un plat pour recevoir ce que saint Pierre lui donnera.
Le juge. — Dites ce que fait le troisième ?
Le peintre. — Il se cure les dents avec une fourchette.
Le juge. — Quelles sont vraiment les personnes que vous admettez avoir été à cette cène ?
Le peintre. — Je crois qu’il n’y eut que le Christ et ses apôtres; mais lorsque, dans un tableau, il me reste un peu d’espace, je l’orne de figures d’invention.
Le juge. — Est-ce quelque personne qui vous a commandé de peindre des Allemands, des bouffons et autres pareilles figures dans ce tableau ?
Le peintre. — Non, mais il me fut donné commission de l’orner selon que je penserais convenable ; or, il est grand et peut contenir beaucoup de figures.
Le juge. — Est-ce que les ornements que vous, peintre, avez coutume de faire dans les tableaux ne doivent pas être en convenance et en rapport direct avec le sujet, ou bien sont-ils ainsi laissés à votre fantaisie, sans discrétion aucune et sans raison?
Le peintre. — Je fais les peintures avec toutes les considérations qui sont propres à mon esprit et selon qu’il les entend.
Le juge. — Est-ce qu’il vous paraît convenable, dans la dernière cène de Notre Seigneur, de représenter des bouffons, des Allemands ivres, des nains et autres niaiseries ?
Le peintre. — Mais non…
Le juge. — Pourquoi l’avez-vous donc fait  ?
Le peintre. — Je l’ai fait en supposant que ces gens sont en dehors du lieu où se passait la cène.
Le juge. — Ne savez-vous pas qu’en Allemagne et autres lieux infestés d’hérésie, ils ont coutume, avec leurs peintures pleines de niaiseries, d’avilir et de tourner en ridicule les choses de la sainte Église Catholique, pour enseigner ainsi la fausse doctrine aux gens ignorants ou dépourvus de bon sens ?
Le peintre. — Je conviens que c’est mal , mais je reviens à dire ce que j’ai dit, que c’est un devoir pour moi de suivre les exemples que m’ont donnés mes maîtres.
Le juge. — Qu’ont donc fait vos maîtres? Des choses pareilles peut-être?
Le peintre. — Michel-Ange, à Rome, dans la chapelle du Pape, a représenté Notre-Seigneur, sa mère, saint Jean, saint Pierre et la cour céleste, et il a représenté nus tous les personnages, voire la Vierge Marie, et dans des attitudes diverses que la plus grande religion n’a pas inspirées.
Le juge. — Ne savez-vous donc pas qu’en représentant le jugement dernier, pour lequel il ne faut point supposer de vêtements, il n’y avait pas lieu d’en peindre ? Mais dans ces figures, qu’y a-t-il qui ne soit pas inspiré de l’Esprit-Saint ? Il n’y a ni bouffons, ni chiens, ni armes ni autres plaisanteries. Vous paraît-il donc, d’après ceci ou cela , avoir bien fait en ayant peint de la sorte votre tableau, et voulez-vous prouver qu’il soit bien et décent ?
Le peintre. — Non, très-illustres seigneurs, je ne prétends point le prouver, mais j’avais pensé ne point mal faire; je n’avais point pris tant de choses en considération. J’avais été loin d’imaginer un si grand désordre, d’autant que j’ai mis ces bouffons en dehors du lieu où se trouve Notre-Seigneur.

 

Ces choses étant dites, les juges ont prononcé que le susdit Paul serait tenu de corriger et d’amender son tableau dans l’espace de trois mois à dater du jour de la réprimande, et cela selon l’arbitre et la décision du tribunal sacré , et le tout aux dépens dudit Paul.
Et ita decreverunt omni melius modo. 

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Pour approfondir :

La censure est de retour, d'Emmanuel Alloa (Magazine du Jeu de Paume, été 2013)

Pour un monde sans respect, d'Yves Bonnardel

Le discours de la servitude volontaire, d'Etienne de La Boétie

Comment Wang Fo fut sauvé, court métrage de René Laloux d'après Yourcenar

Main basse sur la mémoire, les pièges de la loi Gayssot

La déforestation du langage, sur Périphéries

"Lorsqu'ils sont venus chercher Dieudonné" (sur un blog intitulé Descartes)

 

mardi, 29 novembre 2011

Un billet sur Mongo Beti ?

Jean Bouchenoire, que nos lecteurs n'apprécient pas tous, mais qi'ils lisent souvent avec fébrilité, nous livre ses réflexions alors qu'il est plongé dans la lecture de l'écrivain franco-camerounais Mongo Béti.

Pour donner un contrepoint passionnant à son nationalisme identitaire militant, nous mettons après son article quelques extraits d'une entrevue d'Edouard Glissant à la fin de sa vie, empruntée au journal Télérama, ainsi qu'une vidéo de l'INA le montrant en 1957.

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Un billet sur Mongo Beti ?

Pourquoi ? Parce que j'ai lu, ces dernières semaines, la passion au coeur, un violent enthousiasme au ventre, une exaltation profonde du cerveau, L'histoire de l'Afrique de Joseph KI-Zerbo, et ensuite une bonne partie de l'oeuvre protéïforme mais unifiée sous le drapeau de l'intelligence combattante et de la liberté bien-comprise, de Mongo Béti le bien-nommé.

Un extrait de l'hommage de Bernadette Ngono, sur le site d'Aircrige:

"En 1939, alors qu'il a 7 ans, son père est assassiné à Mbalmayo, son corps jeté dans le fleuve. Qui a commis ce meurtre? On ne l'a jamais su. Sûrement un homme décidé à briser l'élan de ce nègre entreprenant. C'est donc en orphelin qui s'attache à respecter les voeux de son père qu'Alexandre entre en 6ème au petit séminaire d'Akono, dans la lointaine banlieue de Yaoundé. Il y est pensionnaire, apprécie l'enseignement général qu'il y reçoit des pères blancs, mais manifeste déjà une insoumission aux obligations religieuses. Car l'adolescent est conscient de ce que son peuple est entrain de perdre bien plus qu'il ne reçoit: les valeurs culturelles sont déniées, les rites ancestraux sont interdits, les foyers à destination des jeunes fiancées, appelés "sixas", sont plutôt des pourvoyeurs en main d'oeuvre gratuite pour les missions. On connaît ce conflit qui a déchiré des générations d'Africains: "ce qu'on apprend vaut-il ce qu'on oublie?", or ici, on est forcé à l'oubli tout en souhaitant apprendre. Les pères blancs géreront ce conflit à sa place en l'excluant de leur établissement dès la fin de la classe de 5ème".

De Mongo Beti on peut lire la Ville cruelle (publié sous le nom d'Eza Boto) et le Pauvre Christ de Bomba.

Sans haine et sans amour : Mongo Béti donne le coup d'envoi à son oeuvre aux titres qui éblouissent, aux personnages qui savent être à la fois charnels et emblématiques.

Ville cruelle est un premier roman, c'est à la naissance d'un écrivain qu'on assiste.

Le pauvre Christ de Bomba c'est la prolongation d'un style qui s'éveille, d'une langue qui s'approfondit, d'une pensée qui se cache derrière les belles histoires pour mieux illuminer de sa clarté tranchante les cerveaux endormis des lecteurs télévissés. Le pauvre Christ de Bomba fait scandale. Et nous, si nous disions ce que nous vivions au quotidien, sans ambages, nos haines recuites, nos humiliations, notre stupéfaction d'être vendus par nos gouvernants, notre ahurissement devant l'arrogance de ceux qui viennent manger dans notre assiette et nous cracher ensuite à la figure, nous ferions bien scandale, nous aussi.

Quant à son livre Main basse sur le Cameroun, il lui a valu de nombreuses persécutions par les élites camerounaises et françaises.

Ce qui m'amuse aujourd'hui, mes amis, c'est que les Français nationalistes, qui veulent défendre leur pays et rester fidèles à leur propre histoire, faite d'errances et de lumières, subissent l'acharnement qu'ont subi les écrivains et militants africains au cours du XX° siècle, un acharnement de la part de leurs propres élites, et un mépris haineux de la part de ceux qui veulent les remplacer, les convertir, les coloniser en prenant leur place sur leur terre.

Les identitaires français d'aujourd'hui n'ont plus qu'à lire avidement les grandes oeuvres des écrivains d'Afrique noire qui, avec des idées différentes, des théories contradictoires, des visions opposées les unes aux autres, ont posé leur pierre littéraire, souvent accompagnée d'un paiement en nature, via de minutieuses et incessantes persécutions, à la libération de leur peuple.

Etrange ironie de l'histoire, que ceux pour qui ils écrivaient, pour les libérer de l'Europe, s'agglutinent en Europe quand leur pays est libéré politiquement. Etrange ironie de l'histoire que les identitaires français d'aujourd'hui s'insurgent contre les impérialistes et immigrationnistes de tous les temps pour mieux affirmer le droit à se sentir en France en pleine Île de France.

Car ce que l'élite française a fait dans ses colonies, elle le fait aujourd'hui sur le sol hexagonal. Détruire les maisons pour fourguer tout le monde dans des barres d'immeubles d'une laideur auparavant inégalée, dresser les uns contre les autres, favoriser l'explosion des familles, détruire les liens qui tiennent les gens entre eux, casser toute tradition, toute idée susceptible de constituer un barrage contre la grande soupe qu'ils veulent faire de la France, interdire via le Centre National du Cinéma, qui autorise et sanctionne toute la production cinématographique du pays, toute expression populaire digne, et surtout, culpabiliser à outrance ceux qui s'opposent à la nouvelle France multiculturelle, en les présentant comme l'incarnation du Mal Absolu : le fascisme. (En quoi donc, mes dieux ! la lutte pour rester soi-même face aux bulldozers financiers et aux mammouths politiques se rapprocherait du "fascisme"?)

Et je sais que vous ne serez pas d'accord avec moi, million d'amis, milliard de frères, nuage déployé d'humains. Mais je chante sur le blog d'AlmaSoror tant que sa tenancière m'y autorise, et je vous ai dit ce que je pense en profondeur des invasions barbares, qu'il s'agisse de celle des légions romaines en Gaule, de celle des administrations européennes en Afrique et de celle des hordes d'immigrés en France.

Jean Bouchenoire, qui vous salue.

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Photos de Jean Bouchenoire par Mavra Nicolaievna Vonogrochneïeva


En guise de réponse à Jean Bouchenoire, des extraits d'une entrevue donnée par Edouard Glissant avant sa mort (2011), et une vidéo de lui datant de 1957

 

Extrait de l'interview téléramesque qu'on peut lire ICI

Dans ces moments-là, on devient un homme révolté ?


Quand on est militant, on n’est pas révolté. Le révolté est impuissant. Le militant, lui, sait quoi faire, ou du moins il le croit. En tout cas, il a de quoi faire.

 

(...)

 

Votre engagement militant, vécu très librement, hors des partis, n’a jamais éteint votre création. Vous avez toujours lié poétique et politique, certain que la première précédait en général la seconde. Mais avez-vous craint, un moment, que le combattant anticolonialiste prenne le pas sur le poète ?


Le militant peut devenir féroce, cruel. Il peut devenir aveugle et se briser intérieurement. J’ai fait attention à cela. De telles déformations proviennent de l’obligation pour un militant d’adopter sans réserves son dogme, de bâtir son idéologie. Les nécessités de sa lutte ne lui laissent pas le temps d’envisager des problématiques. J’ai connu des militants qui souffraient de cet état.

(...)


Poétique et politique ont parfois du mal à s’accorder. Votre ami Patrick Chamoiseau, prix Goncourt 1992 pour Texaco, a dit combien il pouvait être dur d' « écrire en pays dominé » : « Comment écrire alors que ton imaginaire s’abreuve, du matin jusqu’aux rêves, à des images, des pensées, des valeurs qui ne sont pas les tiennes ? » (Ecrire en pays dominé, éd. Gallimard, 1997.) Avez-vous eu le sentiment – l’avez-vous encore ? – d’« écrire en pays dominé » ?


Je ne suis pas d’accord avec Chamoiseau. Comme l’a remarqué Frantz Fanon, on peut être dominé de plusieurs manières. Si on est dominé par une détérioration intérieure, c’est-à-dire si l’être lui-même est déconstruit en profondeur, et s’il accepte ou subit passivement cette déconstruction, alors, effectivement, on ne peut pas écrire. Ecrire, c’est souffrir sa liberté. Un être dominé, assimilé, ne produira qu'une longue plainte aliénée.
Si on est dominé dans la vie sociale et quotidienne, mais en gardant toute sa puissance d’imaginaire, c’est autre chose. Quand le Martiniquais ne peut s’imaginer autrement que comme français, c’est son imagination qui est détruite ou déroutée. Mais même dans cet état d’aliénation, son imaginaire persiste, s’embusque, et peut à tout moment lui faire voir le monde à nouveau. Et moi, je lui dis: « Agis dans ton lieu, pense avec le monde. »

 

Ce que vous reprochez à la France, c’est sa propension à faire la morale à la terre entière ?
Je ne reproche rien à la France. Mais voyez l’expression « la-France-patrie-des-droits-de-l’homme ». Cela n’enlève rien à la grandeur de ce pays, mais cette expression, à mes yeux, n’a pas de sens. Les droits de l’homme, de la femme, de l’enfant, ont des variantes tellement relatives sur la surface de la Terre. Dans certaines tribus précolombiennes, on organisait le suicide rituel des vieilles personnes qui ne pouvaient plus suivre le groupe dans son nomadisme. Le vieux qui ne pouvait plus ni bouger ni travailler et qui menaçait l’équilibre et la vie de la communauté finissait sa vie dans un suicide rituel, au cours d’une grande cérémonie festive. C’était le dernier service qu’il rendait et c’était la dernière joie qu’il partageait. Au nom des droits de l’homme, un Occidental dira que cette pratique était profondément inhumaine, et de son point de vue, il aura raison, sans voir cependant que, chez lui, dans les rues des grandes villes, des centaines de gens meurent sur les trottoirs dans des conditions infiniment plus inhumaines et dégradantes, parce qu’ils ne peuvent plus ni bouger ni travailler.
Comment définir les droits de l’homme de manière réellement « universelle » ? Mettre en apposition les diverses conceptions des humanités – ce que j’appelle une « poétique de la relation » – serait beaucoup plus profitable à tous. En France, la colonisation a été justifiée, au départ, au nom de telles idées « universelles ». Au nom d’une mission civilisatrice à laquelle Jules Ferry et beaucoup d’hommes de gauche ont sincèrement cru. Il s’agissait de répandre sur le monde les idées des philosophes des Lumières du XVIIIe siècle, mais l’exploitation des matières premières et des produits manufacturés restait la seule nécessité.

Edouard Glissant

 

dimanche, 13 décembre 2009

Dictionnaire de la délivrance psychique 4

 

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photo ECL

 

 

Devoir de mémoire : processus d'effacement de la mémoire du devoir.

 

Sous la direction de Conan Kernoël

lundi, 07 septembre 2009

Mouvantes fictions de la société européenne

 

 Identité, vérité et liberté 

 

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Phot Sara

 

 

 

 

Demain, quelle Europe ? L’Europe tentera d’éviter les deux risques, les monstres égalitaires et ultralibéraux. Il faut aussi qu’elle évite de devenir une juxtaposition de cultures et d’identités qui se réservent le droit de discourir sur elles-mêmes, avec une cour de Justice qui tranche sur les vérités. Cela serait la mort de la liberté et de la démocratie. Cela serait totalitaire.

 

Partie I -  Ne pas figer le passé : la vérité est une fiction

 

"En tant qu'historiens et citoyens, nous pensons qu'il n'y a pas 

de vérité d'Etat" - Jean-Pierre Azéma

 

 

 

La quête juridique de la vérité

 

Plusieurs lois prescrivent des jugements de valeur et donnent des codes de conduite lors de l’enseignement de l’histoire dans les écoles françaises. Ces lois tentent de réparer des violences subies en exigeant une parole de compassion et la reconnaissance de souffrances infligées. 
 

Est-il réellement efficace d’établir une vérité historique officielle pour promouvoir les valeurs humanistes ? Est-ce qu’une quête si absolue de la justice historique, un contrôle si total du discours sur l’histoire passée ne risque pas de détruire, précisément, la libre expression de la démocratie et des droits de l’homme ? Devons-nous tenter d’élaborer un enseignement qui convienne à toutes les entités qui forment la société – toutes les entités reconnues – et particulièrement celles dont la valeur a été niée par le passé ? La prescription de l’histoire doit-elle se faire par l’Etat, et selon le critère de la souffrance ? 
 

A trop se concentrer sur la « réception » d’une parole par des groupes, on perd la notion du « besoin d’expression » des individus. Et, de même que la négation des souffrances crée des frustrations dangereuses, passer la muselière aux citoyens sur un thème, une période passée, peut mener à ces mêmes dérèglements. 
 

L’histoire n’est jamais close. On ne refermera jamais le livre. On n’aura jamais fini de bâtir la maison du passé du monde. Souvenons-nous que les interprétations, sans forcément se renier les unes les autres, bougent avec le temps, car la société relit sans cesse l’histoire en fonction de ce qu’elle est en train de devenir. L’emprisonnement de la pensée dans des cadres ne peut constituer un projet de société viable. Les idées brimées ne peuvent être qu’exaltées. 
 

La légalisation d’une idée ne la rend pas plus vraie. Le droit est une fiction, l’histoire est une interprétation. Cela fait leur force ; cela fait leur nécessité ; cela fait leur incertitude.
 

 

L’un des effets néfastes de ces lois fixant l’histoire est la construction de coupables et de victimes de naissance. Il y a un danger et une malhonnêteté à établir ainsi des martyrologues. 
 

De la reconnaissance officielle de vraies victimes découle nécessairement la reconnaissance officielle de vrais méchants. Aux victimes héréditaires correspondent donc des coupables héréditaires. 
 

Or, pour obtenir la reconnaissance de sévices subis, encore faut-il que cette reconnaissance corresponde à la morale actuelle du pouvoir ; ce n’est pas le cas, entre autres exemples, du génocide vendéen, qui demeure presque oublié. (« Il n’y a plus de Vendée, citoyens républicains. Elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. (…) J’ai tout exterminé », affirme en 1793 Westermann aux Révolutionnaires). Une victime officielle est donc forcément une émanation du système dominant. 
 

Enfin, souvent nous luttons contre un pouvoir selon ses propres valeurs, par nécessité - sinon, nous n’aurions aucun effet sur lui. Nous dévoyons alors autant notre identité brimée que nos « dominateurs » eux-mêmes l’ont fait. Dès lors, quelle est la réalité de cette entité victimaire, dont l’identité s’est modifiée à travers la quête de la reconnaissance ? 
 

 

 Les identités multiples et le demos

 

Le demos – le peuple – étant un corps, un tout, notre société peut-t-elle souffrir d’être divisée en parties dont certaines assumeraient une culpabilité ou une victimisation de naissance ? De même que la démocratie ne supporte aucune prérogative natale (noblesse, roture, …) dont émaneraient des droits, il me semble qu’elle ne saurait mieux s’accommoder de l’hérédité coupable et victimaire.
 

La question dès lors est cruciale. Un Français d’origine finlandaise ou sénégalaise est citoyen d’un pays qui a colonisé l’Afrique, même s’il est arrivé après la décolonisation. Une telle situation pose l’immense problème de la nationalité. Peut-on être français pour la vie civique et étranger pour l’Histoire ? Quand on prend la nationalité d’un pays, choisit-on des valeurs, des grandeurs et des crimes ? Cela ne pose pas trop de problème tant que le peuple accepte d’être « indivisible », comme la Constitution le prône. Mais si une différence est faite entre les coupables et les victimes, la raison s’affole. Peut-on exiger la solidarité positive et se dédouaner de la solidarité négative, en réclamant à la fois l’intégration à la République française à part entière, et le droit de n’en refléter qu’une partie ? Dans ce cas, quelles sont les conditions d’exemption ? Est-ce qu’une démocratie survit sans demos uni, mais simplement avec des morceaux d’ochlos revendiquant des parcelles de droits ? La France se pose la question à travers des débats profonds et intenses. A l’échelle de l’Europe aussi, un jour, il faudra décider.
 

 

Partie II - Ne pas figer le présent: l’identité est une fiction

 

" « Le monde entier est un théâtre »

William Shakespeare

 

Les paradoxes de l’identité 
 

Le premier paradoxe de l’identité est qu’elle dépend de la personne que nous avons en face de nous. Le jeu de rôle fait une grande partie de notre identité. Les identités se font à travers la relation à l’autre, et ne sont pas statiques. Une attitude néo-coloniale force la personne d’en face à se comporter d’une certaine façon, opprimée ou vindicative. De même, une attitude néo colonisée crée en partie les réactions condescendantes ou culpabilisées de l’interlocuteur. En créant son identité, on force celle de l’autre.
 

Le second paradoxe de l’identité est que toute tentative de la définir la fonde, mais aussi la fige. Quand on crée les frontières identitaires et idéologiques autour d’un groupe, on crée des camps, on impose de choisir son camp. Cela revient à empêcher les transversalités, à annihiler les tentatives de penser différemment : on nie tous les points de vue pour officialiser la croyance majoritaire, qui a tendance à être la moins complexe, et donc la moins complète. Ainsi, la militance homosexuelle rend difficile à certains homosexuels d’affirmer leurs divergences par rapport à la pensée majoritaire de « leur groupe », qui s’arroge l’identité homosexuelle – un exemple à l’évidence déclinable à toutes les communautés. 
 

Le troisième paradoxe de l’identité, c’est que nous sommes peut-être plus la somme de nos oublis, que celle de nos caractéristiques conscientes. Dès lors, définir son identité, ce n’est pas seulement s’affirmer : c’est nier une immense partie de soi, sans doute bien plus grande que celle qu’on affirme. L’identité définie annihile beaucoup notre liberté d’être et d’imaginer ce que nous pourrions être. Spirituellement, philosophiquement, nous sommes contraints par une appartenance presque forcée.
 

 

 

L’individu, le collectif et la parole

 

Nous remettons en cause, avec beaucoup de raison et de retard, l’extrême individualisme qui nous a poussé à détruire les liens sociaux et familiaux, et le liant qui gardait toute la société unie et se dressait en barrage entre l’individu et son désir immédiat et égoïste. Pourtant, il faut se souvenir aussi que ce que nous aimons dans nos libertés, provient précisément de la place accordée à l’individu en tant que tel, et non seulement au groupe. C’est l’attention à l’humain individuel, à sa vie personnelle, au contrôle qu’il peut avoir sur son parcours dans la société, qui donne tout son sens à l’humanisme universel. A quoi sert une idée d’humanité qui vivrait pour elle, et non pour servir chaque être unique qui la compose ? 
 

Qui peut dire ce que nous sommes ? Le cœur d’un homme est-il réductible au sous groupe dont il fait partie, ou bien est-il immense et entier devant l’univers ?
 

L’habilitation à penser, à parler, qu’elle soit identitaire - je suis métis donc je peux parler des métis, je suis une femme donc je peux parler de la condition féminine, je suis lesbienne donc je peux parler des homosexuels - ou sanctionnée par un diplôme, est une confiscation absurde de la parole d’autrui. La parole, la pensée, mais aussi l’action devraient être ouvertes à tous. Il devrait toujours y avoir présomption de capacité dans les rapports entre les êtres humains d’une société. De capacité politique, intellectuelle, sociale. 
 

On doit pouvoir tout penser. On ne peut certes pas tout exprimer. Il nous faut un espace mental infini, il nous faut un espace d’expression vaste.
 

 

Possibilité d’être mauvais, possibilité d’être fou

 

Il paraît curieux de se battre pour la possibilité d’être un méchant. Il paraît curieux de se battre pour le droit au déséquilibre mental. Pourtant, la question n’est pas anodine : laisser les gens penser des choses méchantes, délirantes ou désagréables, est une garantie de la liberté de penser, de la liberté d’être : c’est un espace mental et intellectuel libre. 
 

Ce n’est pas parce que nous refusons l’intolérance et la discrimination que nous devons exiger une gentillesse agréée et généralisée. Les méchants et les fous jouent leur rôle, eux aussi, et contribuent au débat. D’ailleurs, si ces catégories des bons et des méchants existent dans toutes les sociétés, ceux qui les constituent changent régulièrement de camp, en fonction des modes intellectuelles et du pouvoir politique. La reconnaissance de la diversité, ce n’est pas seulement de la diversité des identités, mais aussi de la multitude des idées sur le monde.
 

Les identités de groupes, prescriptives, entament les aspirations de la personne, et nient l’existence d’un champ intime irréductible aux autres. Si je décide que je suis, au fond, de la même espèce que ma chienne et que nous sommes venues d’une planète lointaine pour visiter les conditions humaine et canine, est-il bon de me laisser vivre cette croyance en liberté ? C’est une grave question de société, historique, philosophique, mais aussi politique, à laquelle je ne trouve pas de réponse. 
 

 

 La compassion et la violence

 

Les plus belles idées possèdent leur monstre ; toute tentative de perfection risque de tourner à l’horreur, parce que le systématisme n’est pas capable d’embrasser la complexité de nos relations humaines. 

 

L’envers de la reconnaissance systématique de l’oppression, c’est l’oppression intellectuelle généralisée. Faut-il, alors, baisser les bras et cesser d’espérer améliorer le monde? Non. 
 

Il est dur de renoncer à la quête du remède idéal face au spectacle extrêmement violent du monde. Mais peut-être peut-on renoncer à la perfection comme but matériel, et s’en servir comme étoile du berger. Si la recherche de la perfection, économique, politique et intellectuelle, représente le totalitarisme égalitaire, l’acceptation de la fatalité correspond à la barbarie ultralibérale. Ces deux récifs sont des causes de naufrages tragiques. Il nous faut naviguer avec justesse pour les éviter. L’imperfection universelle s’oppose ainsi aux perfections totalitaire et ultralibérale. Il me semble qu’elle laisse à l’esprit plus d’espace mental que le totalitarisme, et au corps, plus de possibilité matérielle de vivre que l’ultralibéralisme. 
 

 

Partie III - Ne pas figer le futur: que la citoyenneté soit une réalité

 

 

« Suivant que nous aurons la liberté démocratique ou la tyrannie démocratique, la destinée du monde sera différente. »

Alexis de Tocqueville

 

Les droits de l’homme et du consommateur 

 

Nous ne devrions pas agréer la carte identitaire et les droits auquel elle donne accès. Avec les réductions identitaires, le petit-fils de paysans qui ne comprenaient que le patois et n’étaient jamais sortis de leur village ardéchois serait un coupable de la colonisation. 
 

Quiconque a connu quelques temps, pour quelque raison, ce que c’est d’être différent, ce que c’est d’être minoritaire, sait la cruauté du regard des autres. Mais la constitution de groupes d’intérêts identitaires communs ne peut constituer le moindre début de solution à ce problème vieux comme les sociétés humaines. Ne laissons pas l’Etat de droit devenir l’hypermarché des droits. Soyons, tous ensemble et chacun séparément, citoyens dans un Etat de droit et non consommateurs dans un Etat des droits. Car la République (Res Publica, chose publique) n’est pas un grand marché aux droits et les citoyens ne sont pas, face à ces droits, des associations de consommateurs. Si notre attitude de consommateurs forge notre attitude de citoyens, le monde peut devenir un procès géant et sans fin… 
 

 

Nous ne devrions pas agréer la carte identitaire et les droits auquel elle donne accès. Avec les réductions identitaires, le petit-fils de paysans qui ne comprenaient que le patois et n’étaient jamais sortis de leur village ardéchois serait un coupable de la colonisation. Quiconque a connu quelques temps, pour quelque raison, ce que c’est d’être différent, ce que c’est d’être minoritaire, sait la cruauté du regard des autres. Mais la constitution de groupes d’intérêts identitaires communs ne peut constituer le moindre début de solution à ce problème vieux comme les sociétés humaines. Ne laissons pas l’Etat de droit devenir l’hypermarché des droits. Soyons, tous ensemble et chacun séparément, citoyens dans un Etat de droit et non consommateurs dans un Etat des droits. Car la République (, chose publique) n’est pas un grand marché aux droits et les citoyens ne sont pas, face à ces droits, des associations de consommateurs. Si notre attitude de consommateurs forge notre attitude de citoyens, le monde peut devenir un procès géant et sans fin… 
 

 

• Un monde irréparable

 

Ce débat autour de la vérité historique et des identités relève d’une exigence néfaste de perfection. Certes, elles sont compréhensibles, ces tentatives de réparer un monde humain brisé, meurtri, révolté par sa propre « inhumanité ». La frontière est floue, qui distingue deuil et réparation - mais les morts ne se réparent pas. Croire à la réparation, c’est croire à un futur proche, parfait et éternel. C’est rétrécir le passé, c’est confondre le présent et l’éternité : nous n’acceptons plus l’histoire, nous voulons la figer à jamais dans le procès final de l’Histoire, et consommer la Justice éternelle pour des siècles et des siècles. Jusqu’où fouille-t-on l’histoire ? Au grand procès du monde, qui juge et qui est jugé ? Sur quels faits fermerons-nous nos yeux, sur quels morts dirigerons-nous nos projecteurs ? 
 

 

 

La navigation européenne

 

Demain, quelle Europe ? L’Europe tentera d’éviter les deux risques, les monstres égalitaires et ultralibéraux. 

 

Il faut aussi qu’elle évite de devenir une juxtaposition de cultures et d’identités qui se réservent le droit de discourir sur elles-mêmes, avec une cour de Justice qui tranche sur les vérités. Cela serait la mort de la liberté et de la démocratie. Cela serait totalitaire. 
 

Dans quel monde intellectuel voulons-nous vivre ? 
 

Accepter l’imperfection du monde et refuser la fatalité : tels pourraient être les points de repère de la navigation européenne… 
 

Accepter l’imperfection nous évite l’écrasante et infinie tâche de satisfaire théoriquement chaque groupe, chaque entité de notre société, par des prescriptions intellectuelles qui, sans libérer ceux qu’elles croient préserver, méprisent et ôtent la parole aux autres. 
 

Refuser la fatalité nous garde d’un faux pragmatisme qui consiste à considérer que rien ne sera jamais parfait et qu’il est par conséquent stupide et idéaliste de vouloir changer quoi que ce soit à l’ordre naturellement cruel du monde.
 

La démocratie, n’est-ce pas l’acceptation de l’incertitude qui frappe sans cesse à notre porte ? N’est-ce pas l’acceptation de l’inconfort intellectuel ? 
 

 

Edith de Cornulier-Lucinière in Newropeans Magazine, 2006

 

samedi, 18 juillet 2009

Liberté, égalité : Au delà du "pride" et du "phobe"

 

baignoire 2008.jpg

 

 

1 émergences des mouvements en quête de droits 

 

L’année dernière (en 2006) eut lieu une « pute-pride ». Sur le modèle de ces pride qui prolifèrent (la gay pride, la veggie pride… qui laissent les homosexuels dignes et les végétariens dignes dans la plus profonde consternation…), les putes ont marché pour avoir le droit d’être putes. Intéressé, je me suis inscris à leur lettre de diffusion. Au bout de quelques mois, étonné de certains propos, je me suis renseigné plus en profondeur. Constituées principalement d’hommes, ceux qui s’appellent « les putes » ne reflètent absolument pas la majorité des prostituées de nos villes.  

 

Les mouvements de libération deviennent étranges : ils convergent tous vers le même genre de militance, copié sur les mouvements des minorités américaines, principalement les mouvements noirs, sans forcément que cette militance soit adaptée au sujet.
Ils créent de rien une culture commune censée tous les représenter ; ils créent des slogans autoglorificateurs (comme l’étaient les slogans « black is beautiful », « I am young, gifted and black ») ; ils confondent finalement le fait d’être ce quelque chose minoritaire avec le fait d’avoir des droits.
Or, c’est simplement le fait d’être un être humain qui confère des droits.
Le résultat de cette confusion m’interpelle : ce n’est plus contre la zone de non droit qu’ils combattent ; au contraire ils luttent pour une zone de surdroit, de surcroît collectif. 

Le fait, par exemple, que les mouvements homosexuels déclarent qu’il faut l’égalité des couples (et non plus l’égalité des personnes face au mariage, ou des sexualités face au mariage) montre bien que la revendication sonore et collective prime sur la pensée du droit. 

 

2 pride et phobe

 

Ces mouvements cherchent à imposer, sous prétexte que c’est le seul moyen de lutter contre la discrimination qui les atteint, une morale dominante douce à leur égard. Le paradoxe de ces minorités voulant que leur théories deviennent dominantes, c’est qu’elles affirment tenir leur légitimité de la majorité des gens qui les constituent. Or, la majorité, ils devraient le savoir, n’est pas un critère absolu. Par ailleurs, on sait bien que la majorité (de la population ou d’une minorité) s’obtient par la publicité. 

 

Nous avons donc une gaypride. On y clame des slogans contre l’homophobie. 

Mais sur le site de la veggie pride, on s’acharne contre la végéphobie. 

Quant aux putes (voyez leur site lesputes.org), elle veulent que soient punis par la loi les propos putophobes. 

 

Les mouvements de militance actuels sont donc axés sur le pride et le phobe

 

Ce système de revendications consiste à considérer tous les maux qui paraissent moindre comme anecdotiques, et tous les maux qu’on veut mettre en avant comme emblématiques. Par exemple, s’agissant de la parité ou des quotas ethniques, la situation de la victime de la discrimination positive est anecdotique, tandis que celle la victime de la discrimination « négative » est emblématique et on doit donc lui porter toute notre attention. 

Pourtant, ce n’est pas en montrant du doigt un symbole qu’on cessera le montrage du doigt généralisé.

 

3 La recette

 

L’éclosion de ces mouvements est charmante ou irritante, selon nos opinions… 

En tout cas la recette est désormais établie. Si vous voulez créer un courant fort pour votre minorité, suivez le modèle.

 

constituer une identité (valeurs communes, sigles, submode, vocabulaire, nouveaux concepts…)

fonder cette appartenance commune comme quelque chose d’inaliénable, mais à cheval entre le choix et inné (j’ai le droit de choisir d’être cela parce que je n’ai pas le choix !)

faire émerger une fierté et des revendications communes

organiser une marche

réclamer des droits spécifiques fondés sur l’imitation des droits auxquels ils n’ont pas accès, repabtisés « droits des groupes dominants »

créer un ennemi, un Phobe (homophobe, vegéphobe, putophobe)

réclamer la punition de l’ennemi, et qu’il écope d’une amende chaque fois qu’il ouvre sa gueule contre nous

agacer tout le monde, hors de la NI (nouvelle identité) mais aussi au sein de la NI

 

Bien sûr, il y a des complications, notamment un risque d’accumulation de privilèges dus à une surexposition aux discriminations (femme noire homosexuelle pute végétarienne), accumulation qui laisse le discriminateur potentiel (homme blanc hétérosexuel fidèle carnivore) très exposé puisqu’il est sans cesse pris à parti. Il paye pourtant tous les pots qu’il est censé avoir cassé et qu’il n’a en général jamais eu l’intention d’abîmer. 

 

Voilà.  La quête de la liberté ressemble parfois à une belle soif de liberté, parfois à une avidité consommatrice. En effet, les réclameurs de droits ressemblent plus (structurellement) à des associations de consommateurs réclamant des abonnements téléphoniques préférentiels qu’à des êtres humains refusant les chaînes. Pourquoi les « réclamations » relèvent d’un comportement de consommateurs ? Parce que nous sommes dans une société de consommation, et que la consommation pénètre tous les pores de notre vie, notamment la vie politique. Puisque la consommation domine, elle domine en pensée. 

 

4 Ni coupables, ni victimes : libres !

 

Le slogan que les putes (non représentatives puisqu’en majorité masculins, mais assez malhonnêtes pour se dire représentatives…) de la pute-pride clamaient en chœur était : ni coupables ni victimes, fières d’être pute.

La première moitié du slogan est magnifique : ni coupables ni victimes. Ni coupable, ni victimes d’avoir la liberté de vivre en liberté. 

Quant à leur fierté, ils et elles ont de la chance : cela fait longtemps que je ne suis plus fier de rien.

 

5 Comment favoriser la liberté ?

 

Au nom de l’antidiscrimination, toutes ces revendications souhaitent, au fond, obtenir le silence total et éternel de leurs ennemis. Car toute forme de désapprobation publique est vécue comme une atteinte au bien-être.
La liberté d’expression est ainsi considérée comme moins importante que le bien-être des individus. Mais c’est oublier que le bien être des individus dépend aussi de leur liberté d’expression. Alors mieux vaut que des gens puisse vous dire des choses qui vous déplaisent et que vous puissiez répondre plutôt que d’établir des silences forcés sur tous les sujets qui concernent les êtres humains. Si le silence est forcé, un monstre risque d’émerger, encore plus fort. On ne tue pas une pensée, on l’assomme un temps donné ou on la rend caduque. Et on ne la rend pas caduque en l’assommant !

Comment alors préserver un espace de vie assez large pour tous, sans que l’oppression sociale écrase ceux qui ne suivent pas les autoroutes ? 

 

Axel Randers