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dimanche, 23 février 2014

Note sur les pigeons

Les pigeons des villes sont venus des falaises. Ils sont déracinés. Eux qu'on croirait amarrés aux cités humaines depuis toujours, c'est à partir de leur domestication, dans la haute antiquité, qu'ils sont arrivés, par centaines, par milliers, par grandes vagues de migration, peupler Lutèce. Lutèce est devenue Paris ; les pigeons se sont multipliés. L’exode maritime les a abîmés : leurs plumes sont affadies par l’air vicié des faubourgs et des usines. Vers la moitié du vingtième siècle, les pigeons, présents dans la ville depuis des siècles, ont dû faire face à de nouvelles vagues migratoires. Pigeons ramiers, tourterelles, étourneaux d’abord, et dans la foulée, mouettes et corbeaux, sont venus leur disputer la place. Aujourd’hui, le pigeon des villes peut pleurer ses lointaines falaises, assailli par les nouveaux oiseaux qui lui volent sa ville. Il n’est plus le maître chez lui : ses rivaux lui disputent les toits, la pitance et la haine amoureuse des Parisiens

vendredi, 25 janvier 2013

Crachats du temps

Une oeuvre de Hanno Buddenbrook, traduite par le comte Mölln aidé d'Edith de Cornulier-Lucinière

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I

Cendres aux bords des lèvres

 

Je ne sais si je pourrai survivre à la lutte effroyable que je mène contre mon fantôme intérieur. Il veut danser avec moi. Il dit : même les morts dansent, viens avec nous. Je tente de fuir. Je cours dans la rue, je fend la foule, mais partout où je m'arrête pour souffler, pour reprendre haleine, il est là. Il apparaît. Il sourit. Je me réfugie dans mon lit, mais il est là, entouré autour des draps, et il me prend dans ses bras.

Qui est-il ? J'interroge de mon regard angoissé, mais rien ne me répond. Sa voix est livide, son corps flasque. Les autres, que vivent-ils ? Eux, ils sont chacun dans leur cauchemar, comme moi ? Ou suis-je la seule hors du monde, dans un réel à part, où rien ne coule de source, rien n'est beau ni facile ni tendre ? J'interroge les regards qui m'entourent mais aussitôt, les paires d'yeux les portent ailleurs.

Il faut veiller ; il faut prier. Espérer, attendre, et continuer de garder une lumière, ou une lueur, si petite soit-elle, au fond de soi. Car on en aura besoin pour mourir. Veiller et prier, car nous ne savons l'heure ni le jour de notre adieu au monde.

Dans la ville, je marche, et je rêve d'un jour différent, dans un espace libre : une promenade heureuse sous un ciel gris et long comme mon enfance, mais vide de ces mots et de ces machines, de ces fils et de ces idées qui m'ont vieillie. Un ciel gris, bas et long sur des champs boueux. J'aurais des bottes et du vent dans les cheveux, les joues fraiches. Et je pourrais sentir le mouvement en moi, ce mouvement de la vie qui va vers la mort, avec élan.

Ici, dans la ville, nous sommes des restes de vie qui attendons la mort, sans élan.


II

Tabous blancs

 

La manipulation mentale et la torture physique sont si semblables. Je bois ma bière au fond du café, un véritable plaisir. Je sirote,je fumote, je pensote. Les gens passent et m'observent ; je les observe en contrepartie.

On m’a interdit d’avoir des relations incestueuses avec la mort. Je ne sais plus où aller.

Oui, il y a le soleil du ciel

Et il y a le soleil mystique

L’un se pare parfois d’arc en ciel

L’autre est toujours psychédélique

Non mon amour tu n’auras pas

Le regard noir que tu voulais

Depuis que tu es partie, mon amour, la mort ne me fait plus peur. Elle est devenue mon amie. Et de temps en temps, quand la ville tourbillonne et que je m’en éloigne mentalement, j’ai l’impression, au fond d’un bar fatigué, de lui payer un verre.

 

III

Entrailles futuristes

 

Mon rêve est technologicide. Je crée un logiciel libre pour le cerveau et je l'offre au monde. Mes frères lointains, chacun d'entre vous pourra l'utiliser rapidement. Il faut juste vous reconfigurer. Ensuite, cela marche tout seul. Ça permet de rêver et ça permet d'oublier, sans substances interdites. Il faut juste laisser tomber les vieux concepts, ceux qui gèrent votre cerveau depuis l'enfance.

 

Hanno Buddenbrook

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lundi, 05 décembre 2011

Comment s’effectue la traversée, dans la dignité et la liberté, d’une époque troublée ?

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Phot.Olympe Davidson


Nous avons reçu il y a quelques jours un étrange billet de Katharina (F-B).

Lecture, relecture, et bonheur de la voir revenir sur la webasphalte almasororienne. Voilà donc, "Comment s’effectue la traversée, dans la dignité et la liberté, d’une époque troublée ?", par Katharina Fluch-Barrows.

 

 

 

 

Comment s’effectue la traversée, dans la dignité et la liberté, d’une époque troublée ?

 

Des contradictions nous étreignent.

 

Contradiction, entre l’admiration du sacrifice et l’envie de sécurité.
Comment rejoindre nos héros sans finir comme eux, brûlés sur un bûcher, enfermé dans un camp, crevé au bord d’un champ de bataille, lobotomisé dans un asile ? Et nos héros célèbres sont célébrés, mais quid de leurs égaux en courage qui n’ont pas atteint la notoriété ?
Une des solutions pour étancher notre soif de sacrifice peut être de se sacrifier, non pour une idée ou une cause, mais l’art, ou pour l’aide des autres. Quant à l’envie de sécurité, on peut essayer de la satisfaire en trouvant la sécurité dans les relations humaines avec ceux que nous rencontrons et qui nous entourent.

 

Contradiction, entre engagement politique et quête d’intemporel.
L’engagement politique souvent entre en conflit avec la quête d’éternité, d’intemporalité. Il oblige à se concentrer sur des contingences actuelles, des débats qui n’auront plus lieu demain, quand la noblesse et la beauté des choses tiennent, comme l’a dit Leonard de Vinci, à leur éternité.
On peut chercher quelles valeurs, quelles formulations pourraient rassembler (presque) tous les clans en présence : s’élever au-dessus de la mêlée pour tenter de voir si les combattants des deux côtés ne cherchent pas, au fond, la même chose. Quelle est cette chose ? Il faut axer son engagement sur elle.

 

Contradiction entre besoin d’expression et peur de la répression.
Face à des évènements et des situations déplaisantes, face à un silence qui oppresse ou à un mensonge, l’envie première qui monte est de prendre la parole pour établir la vérité. Or, si la situation est déplaisante et qu’elle le demeure, c’est qu’un certain nombre de personnes et d’institutions ne veulent pas que cette vérité soit dite.
Une façon de s’exprimer sans s’exposer outrageusement consiste à transmuter la vérité que l’on veut dire. Il faut transmuer l’expression brute du message en expression pure. Dans tous les domaines littéraires, et même dans la conversation, tâcher de dire le fond des choses sans parler des choses elles-mêmes. Exprimer la vérité nue, sans l’envelopper de son contexte. Elle n’en aura pas moins de poids, et pourra même servir à d’autres gens, en d’autres temps, pour d’autres contextes, libérée qu’elle sera des détails du temps présent.

 

Contradiction entre nos amis, ennemis les uns des autres.
Certains évoluent dans un monde social, idéologique, intellectuel uni : leur monde est assez uniforme pour qu’ils puissent organiser une soirée, un mariage, ou bien s’exprimer publiquement sans choquer atrocement tel ou tel groupe. Mais, pour ceux qui vivent entre deux ou plusieurs mondes, comprenant des opinions diverses ou opposées, bâties sur des analyses de la réalité qui ne se rencontrent jamais, analyses fondées d’après des expériences profondément différentes, comment concilier tout son monde ? Comment être d’accord avec l’un sans se créer un ennemi de l’autre ?
Une règle de comportement pourrait être de ne jamais se créer d’ennemi personnel : éviter tout mépris, toute colère, toute vantardise. On peut exposer ses contradictions, ses hésitations internes, ses déchirements, si on le fait d’un ton calme, sans but de choquer ou de se démarquer. Un peu comme quelqu’un décrirait son handicap physique, qui peut être une richesse, décrire ses conflits et reconnaître ce qu’ils nous apportent.

 

Contradiction entre solidarité avec les autres et désir de survie personnelle.
Il est vrai que certaines situations nous demandent de choisir entre notre survie personnelle et la solidarité avec les autres. Ces situations tragiques et rares sur le plan pur de la survie physique, se multiplient dès lors qu’il s’agit de survie sociale.
Plutôt que d’hésiter longtemps entre se sauver et sacrifier l’autre, ou bien se compromettre sans être sûr de sauver l’autre, une possibilité qui nous est offerte est de multiplier ses savoir-faire, ses modes de survie et de les transmettre aux autres. Par exemple, en cas de pénurie de nourriture, la solidarité consiste à priver ses enfants pour partager avec les voisins. La survie personnelle consiste à privilégier d’abord ses enfants. La transmission des savoirs consiste à limiter nos dépendances extérieures en augmentant nos compétences (exemple, culture de navets dans un appartement), et, plutôt que de partager les navets, donner la recette de leur culture et de leur conservation. Augmenter et diffuser nos savoir-faire permet de se libérer de la dépendance des autres et d’amplifier l’autonomie de chacun.

 

Contradiction entre désir de compter et peur d’être mis au ban.
Les époques troublées sont peu sûrs, c’est une lapalissade. Qui peut dire quel choix faire et de quoi seront faits les manuels d’histoire de demain ? Faut-il prendre le risque de faire sa carrière et de finir devant une cour de justice ou bien doit-on renoncer à la vie publique – quelle qu’elle soit – pour ne pas risquer d’être mis au ban ?
L’ambition doit être affinée. Mieux vaut renoncer aux honneurs, aux premières places, à la compétition : on s’attachera ainsi à ne se faire remarquer que pour des paroles, des actes non motivés par l’avidité, mais par autre chose, de plus profond, et de plus justifiable en cas de pépin.

 

Contradiction entre détachement et engagement.
Face à la désagrégation du monde, faut-il intégrer une milice privée qui rétablira l’ordre ou se retirer dans son jardin pour contempler l’éternel végétal ?
L’engagement ne devrait jamais être source de trahison ; le détachement ne devrait jamais être source de lâcheté. On peut toujours se retenir de faire la fête quand d’autres souffrent, on peut toujours se retenir d’un acte de courage s’il doit détruire des vies. Le détachement en lui-même peut être vécu comme un engagement  servir des choses plus hautes que la haine et la mort ; l’engagement quant à lui peut mener à un détachement (vis-à-vis de son confort, mais aussi vis-à-vis de ses valeurs et idéaux initiaux). Il est bon de se rappeler que héros et traitres sont dans les deux camps. Quelle guerre civile a jamais opposé un groupe de héros à un groupe de traitres ? Cela n’existe pas. Les frontières du cœur et de l’abnégation ne sont pas celles des armes et des drapeaux.

 

Contradiction entre vouloir participer au combat collectif et peur de se tromper de camp.
Cette contradiction rappelle plusieurs contradictions précédentes, la joie fraternelle du partage et de l’amour, de la libération de quelque chose, est ce qui relie les combattants d’une armée. De deux armées. De deux armées qui se laminent l’une l’autre. Quand on a le choix de l’armée, comment choisir ?
Se souvenir que les camps dépassent les clans. Il y a le camp extérieur (l’armée, le clan), bien déterminé ; et il y a le camp intérieur (la substance de notre choix, sa raison morale). Je pense qu’il ne faut jamais sacrifier le camp intérieur au camp extérieur. Combien de gens, à cause d’une émotion initiale, d’un choc, d’une prise de conscience à un moment donné, ont embrassé une cause qui les a menés trop loin, bien au-delà de ce qu’ils ont voulu défendre, et même qui les a poussés à des actions contraires à l’émotion de révolte et de justice initiale ?

 

 Katharina Flunch-Barrows

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(Photos d'Olympe Davidson)