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lundi, 14 janvier 2013

Maître de Ravenswood : soirée Rouge Célibat

Nous accueillons, pour la première fois, le Maître de Ravenswood. Il interviendra tous les lundis soirs sur AlmaSoror pour nous donner une idée de soirée à passer, seul ou accompagné.


Laissons-lui la parole.

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Soirée Rouge célibat

Chers frésoeurs d'AlmaSoror,

Je vous propose de passer une soirée Rouge célibat.

Rouge, parce que vous boirez une boisson rouge. Vin rouge (par exemple le Démon de midi languedocien ou bien le Rasteau d'élodie Balme), ou toute autre boisson rouge (tel un jus de fruits rouges).
Vous aurez un szlaszeck aux champignons (végétarien), acheté quelque part ou confectionné par vos soins, et une galette des rois pour une personne. Si vous n'aimez pas la cuisine syldave, remplacez le szlaszeck par un beignet aux champignons.

Célibat parce que vous baignerez dans l'étymologie de ce mot beau comme l'amour, comme le sang, comme la révolution : caelebs. Le célibat, c'est la vie céleste... C'est la vie de celui qui ne s'appuie pas sur l'autre.

Vous rentrerez chez vous et éteindrez toutes les lumières vives pour ne laisser qu'une lampe suffisante à la lecture.

Vous allumerez une bougie que vous installerez dans un coin obscur de la pièce, et que vous pourrez voir depuis l'endroit où vous serez installé.

Vous vous munirez des Mémoires d'outre-tombe, de François René de Chateaubriant et vous lirez, toutes les dix pages, trois paragraphes.

Peut-être pendant la lecture, ou bien plus tard, quand vous aurez lu une ou deux heures, vous pourrez écouter Standchen, de Franz Schubert, et Red Wind de Jan Gabarek. Les voici :

Et vous vous demanderez : «laquelle de ces musiques me fait oublier une vision du monde bâtie sur les notions sociales d'échecs et de réussite ? Laquelle me rapproche le plus de l'intelligence universelle qui nous embrasse tous dans le grand baiser du Poisson immense ? Laquelle m'emporte là où l'on ne voit plus que les âmes des êtres ?» Impossible en ces terres spirituelles de distinguer le grand ou le petit, le riche ou le pauvre, le moraliste ou le délinquant, l'homme ou la femme, l'animal ou l'homme. Seules les âmes se meuvent et palpitent. Certaines sont déchiquetées. Certaines sont douces. Certaines sont grandes. Certaines sont monstrueuses. Sans visages, on ne voit plus que leur vérité pure, et on pleure de savoir que c'était cela, et ce n'était que cela, la vérité : l'âme telle qu'elle est.

Alors, la bougie dans le coin qui vous fait face, le halo lumineux de la lampe au-dessus de votre livre, la pénombre alentour, vous finirez le vin rouge et les miettes qui restent de la galette. Et vous aurez la fève, et vous vous couronnerez, et vous choisirez la plus belle âme du monde pour votre roi, pour votre reine.

Rouge est le célibat des amis de Maître Ravenswood.

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lundi, 03 décembre 2012

Gesril

Un souvenir d'enfance de Chateaubriand, qui parle de Gesril.

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Gesril, meilleur ami de l'écrivain et compagnon des jeux et des bêtises de son enfance, sera fusillé à la Révolution. La France est la gouvernante des enfants Chateaubriand.

 

"J"allais avec Gesril à Saint-Servan, faubourg séparé de Saint-Malo par le port marchand. Pour y arriver à basse mer, on franchit des courants d'eau sur des ponts étroits de pierres plates, que recouvre la marée montante. Les domestiques qui nous accompagnaient, étaient restés assez loin derrière nous. Nous apercevons à l'extrémité d'un de ces ponts deux mousses qui venaient à notre rencontre ; Gesril me dit : "Laisserons-nous passer ces gueux-là ," et aussitôt il leur crie : A l'eau, canards !". Ceux-ci, en qualité de mousses, n'entendant pas raillerie, avancent ; Gesril recule ; nous nous plaçons au bout du pont, et saisissant des galets, nous les jetons à la tête des mousses. Ils fondent sur nous, nous obligent à lâcher pied, s'arment eux-mêmes de cailloux, et nous mènent battant jusqu'à notre corps de réserve, c'est-à-dire jusqu'à nos domestiques. Je ne fus pas comme Horatius frappé à l’œil : une pierre m'atteignit si durement que mon oreille gauche, à moitié détachée, tombait sur mon épaule.
Je ne pensai point à mon mal, mais à mon retour. Quand mon ami rapportait de ses courses un oeil poché, un habit déchiré, il était plaint, caressé, choyé, rhabillé : en pareil cas, j'étais mis en pénitence. Le coup que j'avais reçu était dangereux, mais jamais La France ne put me persuader de rentrer, tant j'étais effrayé. Je m'allais cacher au second étage de la maison, chez Gesril qui m'entortilla la tête d'une serviette. Cette serviette le mit en train : elle lui représenta une mitre ; il me transforma en évêque, et me fit chanter la grand'messe avec lui et ses sœurs jusqu'à l'heure du souper. Le pontife fut alors obligé de descendre : le cœur me battait. Surpris de ma figure débiffée et barbouillée de sang, mon père ne dit pas un mot ; ma mère poussa un cri ; La France  conta mon cas piteux, en m'excusant ; je n'en fus pas moins rabroué. On pansa mon oreille, et monsieur et madame de Chateaubriand résolurent de me séparer de Gesril le plus tôt possible."


Mémoires d'Outre-tombe - François-René de Chateaubriand

(Photo : au large des Sables d'Olonne, par Mavra V-N)

 

 

 

jeudi, 18 février 2010

Un père

 

Souvenirs d'enfance de Chateaubriand : la présence du père.

 

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Les soirées d'automne et d'hiver étaient d'une autre nature. Le souper fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée ; on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m'asseyais auprès du feu avec Lucile ; les domestiques enlevaient le couvert et se retiraient. Mon père commençait alors une promenade, qui ne cessait qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de ratine blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa tête, demi-chauve, était couverte d'un grand bonnet blanc qui se tenait tout droit. Lorsqu'en se promenant, il s'éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on ne le voyait plus ; on l'entendait seulement encore marcher dans les ténèbres : puis il revenait lentement vers la lumière et élergeait peu à peu de l'obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi, nous échangions quelques mots à voix basse, quand il était à l'autre bout de la salle : nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait, en passant : « De quoi parliez-vous ? » Saisis de terreur, nous ne répondions rien ; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille n'était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et des murmures du vent.

 

Dix heures sonnaient à l'horloge du château : mon père s'arrêtait ; le même ressort, qui avait soulevé le marteau de l'horloge, semblait avoir suspendu ses pas. Il tirait sa montre, la montait, prenait un grand flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie, entrait un moment dans la petite tour de l'ouest, puis revenait, son flambeau à la main, et s'avançait vers sa chambre à coucher, dépendante de la petite tour de l'est. Lucile et moi, nous nous tenions sur son passage ; nous l'embrassions, en lui souhaitant une bonne nuit. Il penchait vers nous sa joue sèche et creuse sans nous répondre, continuait sa route et se retirait au fond de la tour, dont nous entendions les portes sse refermer sur lui.

Le talisman était brisé ; ma mère, ma soeur et moi, transformés en statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie. Le premier effet de notre désanchantement se manifestait par un débordement de paroles : si le silence nous avait opprimés, il nous le payait cher.

 

François-René de Chateaubriand in Les mémoires d'outre-tombe

 

lundi, 08 février 2010

Un père

 

Souvenirs d'enfance de Chateaubriand : la présence du père.

 

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Les soirées d'automne et d'hiver étaient d'une autre nature. Le souper fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée ; on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m'asseyais auprès du feu avec Lucile ; les domestiques enlevaient le couvert et se retiraient. Mon père commençait alors une promenade, qui ne cessait qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de ratine blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa tête, demi-chauve, était couverte d'un grand bonnet blanc qui se tenait tout droit. Lorsqu'en se promenant, il s'éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on ne le voyait plus ; on l'entendait seulement encore marcher dans les ténèbres : puis il revenait lentement vers la lumière et élergeait peu à peu de l'obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi, nous échangions quelques mots à voix basse, quand il était à l'autre bout de la salle : nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait, en passant : « De quoi parliez-vous ? » Saisis de terreur, nous ne répondions rien ; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille n'était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et des murmures du vent.

 

Dix heures sonnaient à l'horloge du château : mon père s'arrêtait ; le même ressort, qui avait soulevé le marteau de l'horloge, semblait avoir suspendu ses pas. Il tirait sa montre, la montait, prenait un grand flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie, entrait un moment dans la petite tour de l'ouest, puis revenait, son flambeau à la main, et s'avançait vers sa chambre à coucher, dépendante de la petite tour de l'est. Lucile et moi, nous nous tenions sur son passage ; nous l'embrassions, en lui souhaitant une bonne nuit. Il penchait vers nous sa joue sèche et creuse sans nous répondre, continuait sa route et se retirait au fond de la tour, dont nous entendions les portes sse refermer sur lui.

Le talisman était brisé ; ma mère, ma soeur et moi, transformés en statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie. Le premier effet de notre désanchantement se manifestait par un débordement de paroles : si le silence nous avait opprimés, il nous le payait cher.

 

François-René de Chateaubriand in Les mémoires d'outre-tombe

 

lundi, 18 janvier 2010

Un mot sur l'enfance

 

 

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Là-bas, avant...

 

 

"Ce qui n'était pas consacré à l'étude était donné à ces jeux du commencement de la vie, pareils en tous lieux. Le petit Anglais, le petit Allemand, le petit Italien, le petit Espagnol, le petit Iroquois, le petit Bédouin roulent le cerceau et lancent la balle. Frères d'une grande famille, les enfants ne perdent leurs traits de ressemblance qu'en perdant leur innocence, la même partout. Alors les passions modifiées par les climats, les gouvernements et les moeurs font les nations diverses ; le genre humain cesse de s'entendre et de parler le même langage : c'est la société qui est la véritable tour de Babel".

 

 

Chateaubriand