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dimanche, 13 janvier 2013

Ces bêtes qu’on abat : Déjeuner dans une crêperie du Morbihan

 C'est une saga qu'aucun scénariste n'aurait le courage d'écrire. Les films les plus gores ne sont que des comédies Walt Disney en comparaison. Les plus courageux d'entre vous auront sans doute du mal à la suivre jusqu'au bout...

C'est la saga interdite aux profanes.

AlmaSoror est fière de proposer sur son site l'extraordinaire saga de la viande. Celle qu'on ne lit jamais, celle dont on entend jamais parler, celle qui a lieu dans des endroits où l’œil citoyen ne peut pénétrer.

Si vous ne vous sentez pas capable de la lire, sachez que l'enquêteur l'a écrite. Sachez que des milliards d'individus la vivent aux portes de nos villes. Si vous n'êtes pas capable de la lire et que vous êtes capable de consommer le résultat, alors vous êtes un merveilleux citoyen du Meilleur des Mondes.

Voici donc le journal de Jean-Luc Daub, enquêteur dans les abattoirs français.

 Ces bêtes qu'on abat peut s'acheter en version imprimée :

Ou bien se lire sur cette page qui lui est dédié.


Déjeuner dans une crêperie du Morbihan

 

Après ma deuxième visite d’abattoir de la journée, nous approchons de l’heure du déjeuner.

 

Je pars donc à la recherche d’une crêperie, de quelque chose de typique. J’avais en effet besoin d’un cadre agréable qui me dépayserait, qui me ferait oublier les atrocités que j’avais vues dans les abattoirs du matin. J’entre dans un petit bourg où je suis certain d’en trouver une : il y a toujours une crêperie quelque part en Bretagne. Bien joué ! Je gare ma voiture juste devant et je sors mon chien pour le promener un peu. Mon fidèle compagnon, toujours avec moi lors de mes déplacements, aura sa part de crêpes.

 

Nous entrons dans la crêperie, la gérante nous accueille en chaussons et vêtue d’un tablier de cuisine. Le cadre est un peu vieillot, mais suffisamment agréable pour ma petite personne. Ça sent bon les crêpes, mon appétit vient. Je m’installe à une table qui comprend deux places, je n’ai invité personne, je serai donc tout seul.

 

La patronne me tend la carte. Mon choix est vite fait, je prends une galette aux champignons, j’adore les champignons. Et surtout pas de viande, j’en ai assez vu durant la matinée, et de toute façon je ne la digère pas bien ! Ma place est au milieu de la salle sur une petite table, de laquelle je peux observer tout ce qui se passe. Les cartes présentent encore le double affichage en euros et en francs. Quatorze francs la galette aux champignons… qui dit mieux ? et au blé noir, bien sûr. Les photos des petits-enfants de la famille sont accrochées sur les murs.

 

Les clients attendent longtemps avant d’être servis, ces pauvres dames ne sont que deux pour la cuisine et le service. Elles sont débordées, ne laissent pas paraître leur stress et pourtant elles courent beaucoup. Ça y est, la patronne me sert ma galette et ma bouteille de cidre brut. Bon sang qu’elle est bonne, je me régale ! J’ai vraiment besoin de me détendre, mais dans ma tête je repasse les visites des deux abattoirs. Pire, je prends des notes qui me serviront à établir les comptes rendus. Mes voisins de table se demandent ce que je peux bien écrire, ça me donne un air important. Le cidre brut, au bout de quelques bolées, me faisait tourner la tête.

 

Je commande à présent une crêpe sucrée aux pommes. La gérante m’apporte ma crêpe, me fait croire qu’elle n’a plus de pommes et qu’elle est obligée de les remplacer par de la compote, alors que de toute façon, sur la carte, il est indiqué « crêpe compote » ! Elle aussi s’imagine que je suis quelqu’un de sûrement important à mon allure, et puis j’écris pendant que je mange. Elle voit bien que je ne suis pas d’ici. L’ambiance de cette crêperie me paraît irréelle, décalée dans le temps.

 

Tiens, la patronne s’est trompée, elle vient d’apporter une bouteille de cidre à moitié pleine à des clients singuliers. À d’autres qu’elle connaît, elle lance : « Alors Bernard qu’est-ce que je te sers ? ». Une choucroute répond-il. Et là, je pensais que c’était une plaisanterie, un peu parano, je me demandais comment ils pouvaient savoir que j’étais alsacien ? Mais en fait, je n’y étais pas, la choucroute est bien inscrite au menu de ce jour. Eh oui ! Mais que l’on se rassure, servie avec du lard et des saucisses bien de Bretagne, sûrement extraits des cochons provenant d’élevages intensifs que j’avais vu se faire tuer le matin même.

 

L’endroit est passablement enfumé. Cette fumée épaisse, grasse et lourde, ne provenait pas des cigarettes. Elle nous arrivait de la cuisine dont la porte était grande ouverte. Les allées et venues de la patronne et de la cuisinière entre la cuisine et la salle de restauration, contribuaient à répandre ce brouillard lourd de graisse et de cuisson dont personne ne semblait être importuné. Tout le monde paraissait s’en accommoder. On peut voir que les clients sont des habitués du repas de midi, ils connaissent la maison. Mais, s’ils sont habitués, qui suis-je au milieu d’eux ?

 

D’ailleurs, les tables sont prêtes d’avance. Sur chaque table, les bouteilles sont disposées de manière particulière, tel un rituel. Elles sont même déjà ouvertes, et parfois même entamées. Si leur déjeuner est ainsi toujours programmé, comment leur vie doit-elle être?

 

Le cidre que je bois est brut, un peu comme le gens du coin qui sont durs comme le granit (mais chaleureux lorsqu’on prend la peine de les connaître). Il semble que le climat et la rusticité de la vie d’ici y sont pour quelque chose. Nous sommes en centre Bretagne, en l’an deux mille un. C’est la dernière crêperie du coin, m’a-t-on dit. Les anciens forcenés de la crêpe terminent leur longue vie professionnelle en fermant leur boutique. Les jeunes, même du coin, ne veulent pas reprendre, ni continuer.

 

Tiens, des gens qui se donnent de l’importance, ils ont même une cravate. C’est certain, il faut les prendre en considération, ils doivent travailler dans des bureaux et bien gagner leur vie. Peut-être travaillent-ils dans les bureaux des abattoirs que j’avais visités ? Des gens importants quoi ! Peut-être des commerciaux venus de grandes agglomérations, j’en ai souvent rencontrés. Allons, à quoi bon se pavaner comme cela ! Pourquoi en mettre plein la vue ? C’est aussi pour cela que les jeunes partent et quittent leur campagne. On leur fait croire qu’il y a mieux ailleurs, qu’on peut faire mieux ailleurs, qu’il faut quitter son habit des champs pour l’habit des villes. Allez, venez dans nos grandes villes, vous serez plus chics, plus urbains. Laissez tomber vos sabots pleins de crottin, apprenez le français en suivant l’exemple des bourgeois parisiens de l’époque, car parler le breton cela faisait plouc.

 

L’influence des grandes villes vient entacher ma crêperie authentique. Tout change, tout bouge, et la patronne un jour ne mettra plus ses chaussons pour accueillir des clients égarés comme moi… Mais qui sait, peut-être qu’un restaurant végétarien prendra le relais lorsque les consommateurs seront prêts !

 

 

 

 

 

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