dimanche, 13 septembre 2009
Les vertiges
par Alexandre Loisnac
Ce n’est pas sans fierté qu’elle s’avouait ne pas avoir mangé un seul feu rouge depuis plusieurs mois. L’idée de son rétablissement lui faisait souvent battre les flancs à tout rompre et lui prodiguait une joie louche et fugace. Si elle arrivait à se passer des feux rouges, ce serait gagné. Malgré leur goût fruité, ceux-ci lui avaient causé tellement de nausées qu’ils lui semblaient représenter le symbole idéal de ses excès. En se privant de ce pêché mignon, elle était certaine d’arriver également à se passer avec facilité des mets plus aisés à digérer : tickets de métro goût chlorophylle, écharpes à l’anis ou à la violette, rayons de soleil acidulés et autres flocons laiteux de nuages.
Cependant, un après-midi qu’elle déjeunait d’un œuf mollet parsemé de persil, une fiole de Tabasco, sans qu’elle en sut la cause, tomba sur les tomettes et, bien que robuste et charnue d’aspect, se brisa bêtement. Ce bris, au son si stupide dans sa cuisine vide, fut un tocsin à sa raison. Elle fut engloutie par le retour de ce qui pétrissait par trop ses habitudes. En observant le sol constellé d’éclats rougeâtres, tentant de distinguer les fientes de sauce du rouge des tomettes, elle sentit très vite au bout de ses doigts une foule de piments rampants. Elle brûlait de s’ôter les ongles à la tenaille tant ils lui semblaient bouillir. La violence inattendue du son né de la chute de cette fiole si sotte, éclatée d’une vulgarité oisive, lui laissa aux sens une musique d’effroi. Ce furent ses oreilles intérieures qui souffrirent, celles qui entendent tous les sons inutiles et obsédants, celles qui nient tout silence, tout repos. D’un coup, jusqu’au bruit de sa manche frôlant le rebord de la table sembla un crissement de papier de verre. Elle s’entendit déglutir en torrent, le cliquetis de l’horloge, semblable au mouvement lourd et agressif d’une usine en marche, lui enfonçait des myriades d’épingles entre les cheveux, une chaleur malsaine lui emplit le visage. Elle se serait gratter jusqu’au sang si elle n’avait pas été si effrayée par le chaos sonore qu’aurait pu produire un seul de ses mouvements. A cet instant, un seul chuchotement l’aurait fait hurler. Elle n’avait aucun silence en elle.
La fatigue la prit, très lourde, et elle y trouva une excuse pour se blottir dans son fauteuil, laissant les affres physiques de l’épuisement du corps prendre la place de ses efforts mentaux.
La seule chose qui l’apaisait, dans ce grand fauteuil où elle se cachait comme une vieille chatte, était quelque chose d’un club de jazz. Les furies calmes de ces atmosphères qu’elle fantasmait lui semblaient la parfaite image inversée de ses délires. Là-bas, la folie se rêvait bonne. Les sièges étaient de cuir et non de velours, la fumée dans l’air et non au crâne, la musique libre mais sage. Elle souhaitait plus que tout au monde que ses terreurs soient aussi maîtrisables que des envolées de trombone, qu’elle puisse en jouer pour les faire retomber dans le tempo cadré de thèmes inébranlables. Alors voilà ; quand lui venait le mauvais air, elle entrait dans la boîte de jazz. Elle évitait à tout prix de poser ses yeux ailleurs que sur les rayures de velours du grand fauteuil qui lui servait de nid, de peur que ses pupilles ne sortent d’elle pour aller s’éclater sur la matière des murs, du sol ou de n’importe quel objet alentour. Elle était seule dans ces instants, aussi seule qu’une agonie. Le jazz pouvait durer des heures, autant que ses sueurs d’esprit.
***
Il lui venait à l’esprit le bruit de la mer, accroché quelque part sur sa montagne, un flux et un reflux presque soupirant de langueur. Il avait parcouru un bon nombre de massifs, chaque été, et trouvait dans ses escalades solitaires une incubation à son appétit sexuel. A chaque pic gravi, il redoublait d’ardeur charnelle pour quelques mois, laissant dans son sillage urbain des nuits moites à n’en plus finir. Il lui suffisait de quelques minutes, chaque année. Après plusieurs jours de marche, cherchant à s’isoler au plus des populations des pays et régions qu’il parcourait, il se trouvait une face immense et compliquée de quelque mont sauvage. Il commençait alors sa descente, parfaitement harnaché et, à l’endroit et au moment propices, se collait à la paroi de pierre, cherchait à l’agripper par n’importe quel moyen et l’écoutait le dominer férocement. Les centaines de mètres cube de rocaille le pénétraient lentement et il sentait parfois une érection encombrante lui couper le souffle, pendu à sa corde, fondu à une façade terrifiante. Il descendait alors sur un vague terrain plat, glacé, hagard, et il lui prenait parfois des jours pour retrouver la route des hommes depuis le perchoir où il finissait ses étreintes. Ces expéditions étaient véritablement dangereuses et nul doute qu’aucun cercle d’alpinistes n’aurait cautionné ses voyages, cette recherche de la solitude complète, l’absence totale de moyens de communication avec laquelle il prenait la route et les acrobaties d’apparence insensées et périlleuses auxquelles il se livrait.
Cet été, pour la première fois, il entendait la mer à l’approche du fantasme. Ce paradoxe le rendait incroyablement impatient, il sentait ses hanches se raidir de fougue et lui revenaient en plein membres les lentes pénétrations de ses nuits parisiennes, les feulements contenus du plaisir des filles qu’il ramenait chez lui, le goût de mercure qu’il sentait dans leur bouche au moment de leur orgasme si patiemment amené.
C’est surtout cette femme de quarante ans à laquelle il pensait. Elle avait des cheveux roux et des yeux un peu fauves et dorés. Ils sont restés voisins pendant des années, comme s’ils avaient vieilli ensemble dans leur chair, pris ensemble, à quelques portes et étages d’intervalle, une maturité des muscles et de la peau qui rend le toucher si profond. Il était certain qu’elle le guettait et il passait de longs moments à penser l’odeur de cannelle de ses cuisses. Il se voyait atterrir chez elle rudement, à une heure incongrue, deux heures et demie du matin, et elle l’attendrait, grandie de haine et d’un désir poivre et sel irrésistible. Il la voulait franche, sans aucune espièglerie de gamine, puissante de remous tièdes, déguisée de seins écarlates du fait d’une lumière de mauvais goût. Il voulait son bordel d’une nuit sombre au goût méchant.
Il était certain qu’il ne l’aurait jamais depuis son déménagement. Il s’était installé à l’ouest de la ville, sûr que les beaux quartiers donneraient plus de mal à ses chasses. A tort. La dernière fille dans laquelle il a mordu était cette enfant d’à peine dix-neuf ans, à la peau blanche de céramique, dont même le contact était froid. Ses cheveux noirs et brillants, coiffés dans un mouvement suranné, lui donnaient un charme idiot qui lui plu. Il s’est dit qu’elle n’était sans doute pas vierge, une petite bourge conne qui aime la queue, et ce dès l’instant où elle a posa son soulier noir vernis de fausse écolière sur le rebord métallique de la marche du train de Deauville. Son absence totale d’obligations professionnelles, il vivait d’une rente récente et méritée, lui autorisait à attendre plusieurs jours le retour des trains de Deauville. Elle le reconnu aussitôt. Ils ont fait l’amour debout. Elle a gardé les yeux serrés tandis qu’il portait sa flamme en elle, des heures, jusqu’à ce qu’elle jouisse plusieurs fois, sans un bruit. Lui-même tremblait fortement et se forçait délicieusement à entretenir ce silence poussif, exquis, qui lui procura un brasier sans nom.
Et là lui vient le bruit de la mer, il fait frais et il ne connait pas le nom de sa montagne. D’un mouvement brusque il détache les lanières de son baudrier.
Il tomba à la renverse dans le vide, en faisant malgré lui une culbute ridicule dans les airs. Il ne pensait à rien, et le choc sourd de ses os sur les roches n’a rien secoué. Son baudrier restait pendu plusieurs dizaines de mètres au delà, se balançait mollement d’avant en arrière, puis s’arrêta clairement. Un éclat de soleil torve tissait l’ombre d’un bassin sur la paroi.
***
Ni mer, ni montagne. Tout au plus de vagues collines épargnées des usines. Quelques fragments de forêts sombres, des nuits d’été aux encres de novembre. Elle trouvait son absolu où on l’avait élevée, dans les contreforts ennuyeux du pays lorrain. Ce paysage lui confiait un ressac particulier, un flux et reflux d’étranges terrils, d’une mer de poussière figée qui, à trop outrer les bois, finit par en faire partie. Si bien que ces minables reliefs forestiers perdraient tout charme à ses yeux hors la majesté d’agonie des séquelles ouvrières auxquels ils offraient écrin.
Peut-être se demandait-elle ce qu’il y avait au-delà des buttes boisées, sans doute avait-elle l’aiguille de l’élan qui venait lui irriter les habitudes. Alors quoi ? Et bien, quitter ces douceurs, les chaleurs fruitées des mois d’août et l’odeur de la terre du jardin ? Quitter son père courbé sur la bêche, aux sueurs élégantes des soleils de mirabelle ? Prendre gentiment congé de sa mère et du café de quatre heures, de la partie de scrabble et des dentelles ? Peut-être le jardin aux allées en pente raide lui semblait-il maintenant moins saugrenu d’aventures. Pas vraiment une révolte au fond, plus un fait de la vie, c’est vers Nancy que les chosent arrivent pour les jeunes filles curieuses de la région.
La plage de Warnemünde en fin de soleil donnait des horizons d’iode à sa raison. Sur sa serviette de plage, en joli bikini, elle sentait son flot de jeunesse s’épanouir auprès de l’onde marine d’une exotique RDA. Son compagnon s’était éloigné, parti cherché de quelques boissons, et elle s’exclamait de l’intérieur sur où l’avait mené ses années appliquées d’études, ses sympathies pour l’Est. En regardant le sable un peu sale alentour, elle se rêvait un hamac sur une plage immaculée, balançant mollement une nuit tropicale. Elle se pensait un air d’agrumes nouveaux et de faible brise tiède. La vie à venir lui semblait accueillante et rapide, pétrie d’une confiance sensible dans les faits. Tout s’offre et se prend, croyait-elle. En entendant les pas de son étranger, tenant dans chaque main une bouteille de bière, sur le sable compact de marée basse, elle se crû folle, d’amours impatientes, de regrets ignorés.
Alexandre LOISNAC
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samedi, 12 septembre 2009
Une fonction continue sans dérivée
Relisons la seconde contribution mathématique de Laurent Moonens à AlmaSoror, écrite en octobre de l'an 2006. Plongeons, plongeons, plongeons dans cette fonction continue sans dérivée.
Pour en apprendre plus sur Laurent Moonens, voici sa page ; voici notre présentation du docteur mathématique d'AlmaSoror ; et quelques vidéos de lui sont visibles ici.
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lundi, 07 septembre 2009
Mouvantes fictions de la société européenne
Identité, vérité et liberté
Phot Sara
Demain, quelle Europe ? L’Europe tentera d’éviter les deux risques, les monstres égalitaires et ultralibéraux. Il faut aussi qu’elle évite de devenir une juxtaposition de cultures et d’identités qui se réservent le droit de discourir sur elles-mêmes, avec une cour de Justice qui tranche sur les vérités. Cela serait la mort de la liberté et de la démocratie. Cela serait totalitaire.
Partie I - Ne pas figer le passé : la vérité est une fiction
"En tant qu'historiens et citoyens, nous pensons qu'il n'y a pas
de vérité d'Etat" - Jean-Pierre Azéma
La quête juridique de la vérité
Plusieurs lois prescrivent des jugements de valeur et donnent des codes de conduite lors de l’enseignement de l’histoire dans les écoles françaises. Ces lois tentent de réparer des violences subies en exigeant une parole de compassion et la reconnaissance de souffrances infligées.
Est-il réellement efficace d’établir une vérité historique officielle pour promouvoir les valeurs humanistes ? Est-ce qu’une quête si absolue de la justice historique, un contrôle si total du discours sur l’histoire passée ne risque pas de détruire, précisément, la libre expression de la démocratie et des droits de l’homme ? Devons-nous tenter d’élaborer un enseignement qui convienne à toutes les entités qui forment la société – toutes les entités reconnues – et particulièrement celles dont la valeur a été niée par le passé ? La prescription de l’histoire doit-elle se faire par l’Etat, et selon le critère de la souffrance ?
A trop se concentrer sur la « réception » d’une parole par des groupes, on perd la notion du « besoin d’expression » des individus. Et, de même que la négation des souffrances crée des frustrations dangereuses, passer la muselière aux citoyens sur un thème, une période passée, peut mener à ces mêmes dérèglements.
L’histoire n’est jamais close. On ne refermera jamais le livre. On n’aura jamais fini de bâtir la maison du passé du monde. Souvenons-nous que les interprétations, sans forcément se renier les unes les autres, bougent avec le temps, car la société relit sans cesse l’histoire en fonction de ce qu’elle est en train de devenir. L’emprisonnement de la pensée dans des cadres ne peut constituer un projet de société viable. Les idées brimées ne peuvent être qu’exaltées.
La légalisation d’une idée ne la rend pas plus vraie. Le droit est une fiction, l’histoire est une interprétation. Cela fait leur force ; cela fait leur nécessité ; cela fait leur incertitude.
L’un des effets néfastes de ces lois fixant l’histoire est la construction de coupables et de victimes de naissance. Il y a un danger et une malhonnêteté à établir ainsi des martyrologues.
De la reconnaissance officielle de vraies victimes découle nécessairement la reconnaissance officielle de vrais méchants. Aux victimes héréditaires correspondent donc des coupables héréditaires.
Or, pour obtenir la reconnaissance de sévices subis, encore faut-il que cette reconnaissance corresponde à la morale actuelle du pouvoir ; ce n’est pas le cas, entre autres exemples, du génocide vendéen, qui demeure presque oublié. (« Il n’y a plus de Vendée, citoyens républicains. Elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. (…) J’ai tout exterminé », affirme en 1793 Westermann aux Révolutionnaires). Une victime officielle est donc forcément une émanation du système dominant.
Enfin, souvent nous luttons contre un pouvoir selon ses propres valeurs, par nécessité - sinon, nous n’aurions aucun effet sur lui. Nous dévoyons alors autant notre identité brimée que nos « dominateurs » eux-mêmes l’ont fait. Dès lors, quelle est la réalité de cette entité victimaire, dont l’identité s’est modifiée à travers la quête de la reconnaissance ?
Les identités multiples et le demos
Le demos – le peuple – étant un corps, un tout, notre société peut-t-elle souffrir d’être divisée en parties dont certaines assumeraient une culpabilité ou une victimisation de naissance ? De même que la démocratie ne supporte aucune prérogative natale (noblesse, roture, …) dont émaneraient des droits, il me semble qu’elle ne saurait mieux s’accommoder de l’hérédité coupable et victimaire.
La question dès lors est cruciale. Un Français d’origine finlandaise ou sénégalaise est citoyen d’un pays qui a colonisé l’Afrique, même s’il est arrivé après la décolonisation. Une telle situation pose l’immense problème de la nationalité. Peut-on être français pour la vie civique et étranger pour l’Histoire ? Quand on prend la nationalité d’un pays, choisit-on des valeurs, des grandeurs et des crimes ? Cela ne pose pas trop de problème tant que le peuple accepte d’être « indivisible », comme la Constitution le prône. Mais si une différence est faite entre les coupables et les victimes, la raison s’affole. Peut-on exiger la solidarité positive et se dédouaner de la solidarité négative, en réclamant à la fois l’intégration à la République française à part entière, et le droit de n’en refléter qu’une partie ? Dans ce cas, quelles sont les conditions d’exemption ? Est-ce qu’une démocratie survit sans demos uni, mais simplement avec des morceaux d’ochlos revendiquant des parcelles de droits ? La France se pose la question à travers des débats profonds et intenses. A l’échelle de l’Europe aussi, un jour, il faudra décider.
Partie II - Ne pas figer le présent: l’identité est une fiction
" « Le monde entier est un théâtre »
William Shakespeare
Les paradoxes de l’identité
Le premier paradoxe de l’identité est qu’elle dépend de la personne que nous avons en face de nous. Le jeu de rôle fait une grande partie de notre identité. Les identités se font à travers la relation à l’autre, et ne sont pas statiques. Une attitude néo-coloniale force la personne d’en face à se comporter d’une certaine façon, opprimée ou vindicative. De même, une attitude néo colonisée crée en partie les réactions condescendantes ou culpabilisées de l’interlocuteur. En créant son identité, on force celle de l’autre.
Le second paradoxe de l’identité est que toute tentative de la définir la fonde, mais aussi la fige. Quand on crée les frontières identitaires et idéologiques autour d’un groupe, on crée des camps, on impose de choisir son camp. Cela revient à empêcher les transversalités, à annihiler les tentatives de penser différemment : on nie tous les points de vue pour officialiser la croyance majoritaire, qui a tendance à être la moins complexe, et donc la moins complète. Ainsi, la militance homosexuelle rend difficile à certains homosexuels d’affirmer leurs divergences par rapport à la pensée majoritaire de « leur groupe », qui s’arroge l’identité homosexuelle – un exemple à l’évidence déclinable à toutes les communautés.
Le troisième paradoxe de l’identité, c’est que nous sommes peut-être plus la somme de nos oublis, que celle de nos caractéristiques conscientes. Dès lors, définir son identité, ce n’est pas seulement s’affirmer : c’est nier une immense partie de soi, sans doute bien plus grande que celle qu’on affirme. L’identité définie annihile beaucoup notre liberté d’être et d’imaginer ce que nous pourrions être. Spirituellement, philosophiquement, nous sommes contraints par une appartenance presque forcée.
L’individu, le collectif et la parole
Nous remettons en cause, avec beaucoup de raison et de retard, l’extrême individualisme qui nous a poussé à détruire les liens sociaux et familiaux, et le liant qui gardait toute la société unie et se dressait en barrage entre l’individu et son désir immédiat et égoïste. Pourtant, il faut se souvenir aussi que ce que nous aimons dans nos libertés, provient précisément de la place accordée à l’individu en tant que tel, et non seulement au groupe. C’est l’attention à l’humain individuel, à sa vie personnelle, au contrôle qu’il peut avoir sur son parcours dans la société, qui donne tout son sens à l’humanisme universel. A quoi sert une idée d’humanité qui vivrait pour elle, et non pour servir chaque être unique qui la compose ?
Qui peut dire ce que nous sommes ? Le cœur d’un homme est-il réductible au sous groupe dont il fait partie, ou bien est-il immense et entier devant l’univers ?
L’habilitation à penser, à parler, qu’elle soit identitaire - je suis métis donc je peux parler des métis, je suis une femme donc je peux parler de la condition féminine, je suis lesbienne donc je peux parler des homosexuels - ou sanctionnée par un diplôme, est une confiscation absurde de la parole d’autrui. La parole, la pensée, mais aussi l’action devraient être ouvertes à tous. Il devrait toujours y avoir présomption de capacité dans les rapports entre les êtres humains d’une société. De capacité politique, intellectuelle, sociale.
On doit pouvoir tout penser. On ne peut certes pas tout exprimer. Il nous faut un espace mental infini, il nous faut un espace d’expression vaste.
Possibilité d’être mauvais, possibilité d’être fou
Il paraît curieux de se battre pour la possibilité d’être un méchant. Il paraît curieux de se battre pour le droit au déséquilibre mental. Pourtant, la question n’est pas anodine : laisser les gens penser des choses méchantes, délirantes ou désagréables, est une garantie de la liberté de penser, de la liberté d’être : c’est un espace mental et intellectuel libre.
Ce n’est pas parce que nous refusons l’intolérance et la discrimination que nous devons exiger une gentillesse agréée et généralisée. Les méchants et les fous jouent leur rôle, eux aussi, et contribuent au débat. D’ailleurs, si ces catégories des bons et des méchants existent dans toutes les sociétés, ceux qui les constituent changent régulièrement de camp, en fonction des modes intellectuelles et du pouvoir politique. La reconnaissance de la diversité, ce n’est pas seulement de la diversité des identités, mais aussi de la multitude des idées sur le monde.
Les identités de groupes, prescriptives, entament les aspirations de la personne, et nient l’existence d’un champ intime irréductible aux autres. Si je décide que je suis, au fond, de la même espèce que ma chienne et que nous sommes venues d’une planète lointaine pour visiter les conditions humaine et canine, est-il bon de me laisser vivre cette croyance en liberté ? C’est une grave question de société, historique, philosophique, mais aussi politique, à laquelle je ne trouve pas de réponse.
• La compassion et la violence
Les plus belles idées possèdent leur monstre ; toute tentative de perfection risque de tourner à l’horreur, parce que le systématisme n’est pas capable d’embrasser la complexité de nos relations humaines.
L’envers de la reconnaissance systématique de l’oppression, c’est l’oppression intellectuelle généralisée. Faut-il, alors, baisser les bras et cesser d’espérer améliorer le monde? Non.
Il est dur de renoncer à la quête du remède idéal face au spectacle extrêmement violent du monde. Mais peut-être peut-on renoncer à la perfection comme but matériel, et s’en servir comme étoile du berger. Si la recherche de la perfection, économique, politique et intellectuelle, représente le totalitarisme égalitaire, l’acceptation de la fatalité correspond à la barbarie ultralibérale. Ces deux récifs sont des causes de naufrages tragiques. Il nous faut naviguer avec justesse pour les éviter. L’imperfection universelle s’oppose ainsi aux perfections totalitaire et ultralibérale. Il me semble qu’elle laisse à l’esprit plus d’espace mental que le totalitarisme, et au corps, plus de possibilité matérielle de vivre que l’ultralibéralisme.
Partie III - Ne pas figer le futur: que la citoyenneté soit une réalité
« Suivant que nous aurons la liberté démocratique ou la tyrannie démocratique, la destinée du monde sera différente. »
Alexis de Tocqueville
Les droits de l’homme et du consommateur
Nous ne devrions pas agréer la carte identitaire et les droits auquel elle donne accès. Avec les réductions identitaires, le petit-fils de paysans qui ne comprenaient que le patois et n’étaient jamais sortis de leur village ardéchois serait un coupable de la colonisation.
Quiconque a connu quelques temps, pour quelque raison, ce que c’est d’être différent, ce que c’est d’être minoritaire, sait la cruauté du regard des autres. Mais la constitution de groupes d’intérêts identitaires communs ne peut constituer le moindre début de solution à ce problème vieux comme les sociétés humaines. Ne laissons pas l’Etat de droit devenir l’hypermarché des droits. Soyons, tous ensemble et chacun séparément, citoyens dans un Etat de droit et non consommateurs dans un Etat des droits. Car la République (Res Publica, chose publique) n’est pas un grand marché aux droits et les citoyens ne sont pas, face à ces droits, des associations de consommateurs. Si notre attitude de consommateurs forge notre attitude de citoyens, le monde peut devenir un procès géant et sans fin…
Nous ne devrions pas agréer la carte identitaire et les droits auquel elle donne accès. Avec les réductions identitaires, le petit-fils de paysans qui ne comprenaient que le patois et n’étaient jamais sortis de leur village ardéchois serait un coupable de la colonisation. Quiconque a connu quelques temps, pour quelque raison, ce que c’est d’être différent, ce que c’est d’être minoritaire, sait la cruauté du regard des autres. Mais la constitution de groupes d’intérêts identitaires communs ne peut constituer le moindre début de solution à ce problème vieux comme les sociétés humaines. Ne laissons pas l’Etat de droit devenir l’hypermarché des droits. Soyons, tous ensemble et chacun séparément, citoyens dans un Etat de droit et non consommateurs dans un Etat des droits. Car la République (, chose publique) n’est pas un grand marché aux droits et les citoyens ne sont pas, face à ces droits, des associations de consommateurs. Si notre attitude de consommateurs forge notre attitude de citoyens, le monde peut devenir un procès géant et sans fin…
• Un monde irréparable
Ce débat autour de la vérité historique et des identités relève d’une exigence néfaste de perfection. Certes, elles sont compréhensibles, ces tentatives de réparer un monde humain brisé, meurtri, révolté par sa propre « inhumanité ». La frontière est floue, qui distingue deuil et réparation - mais les morts ne se réparent pas. Croire à la réparation, c’est croire à un futur proche, parfait et éternel. C’est rétrécir le passé, c’est confondre le présent et l’éternité : nous n’acceptons plus l’histoire, nous voulons la figer à jamais dans le procès final de l’Histoire, et consommer la Justice éternelle pour des siècles et des siècles. Jusqu’où fouille-t-on l’histoire ? Au grand procès du monde, qui juge et qui est jugé ? Sur quels faits fermerons-nous nos yeux, sur quels morts dirigerons-nous nos projecteurs ?
La navigation européenne
Demain, quelle Europe ? L’Europe tentera d’éviter les deux risques, les monstres égalitaires et ultralibéraux.
Il faut aussi qu’elle évite de devenir une juxtaposition de cultures et d’identités qui se réservent le droit de discourir sur elles-mêmes, avec une cour de Justice qui tranche sur les vérités. Cela serait la mort de la liberté et de la démocratie. Cela serait totalitaire.
Dans quel monde intellectuel voulons-nous vivre ?
Accepter l’imperfection du monde et refuser la fatalité : tels pourraient être les points de repère de la navigation européenne…
Accepter l’imperfection nous évite l’écrasante et infinie tâche de satisfaire théoriquement chaque groupe, chaque entité de notre société, par des prescriptions intellectuelles qui, sans libérer ceux qu’elles croient préserver, méprisent et ôtent la parole aux autres.
Refuser la fatalité nous garde d’un faux pragmatisme qui consiste à considérer que rien ne sera jamais parfait et qu’il est par conséquent stupide et idéaliste de vouloir changer quoi que ce soit à l’ordre naturellement cruel du monde.
La démocratie, n’est-ce pas l’acceptation de l’incertitude qui frappe sans cesse à notre porte ? N’est-ce pas l’acceptation de l’inconfort intellectuel ?
Edith de Cornulier-Lucinière in Newropeans Magazine, 2006
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