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vendredi, 06 octobre 2017

Séries (écriture, consommation)

Sommes-nous des écrivains ? Parfois on nous révoque ce titre, parfois on l'invoque pour parler de nous. Peu importe. Ce qui est certain, c'est que nous écrivons. Nous écrivons toute la journée. Nous racontons des histoires. Nous inventons des personnages, des dialogues, des paysages, nous faisons sonner les mots, nous mélangeons les styles ou bien, au contraire, nous respectons les clichés du genre dans lequel nous écrivons.

Nous ne sommes que des scénaristes. Mais ce n'est qu'un mot, ces mots d'écrivain et de scénariste sont de vains mots puisque leur sens échappe même à ceux qui écrivent toute la journée.

Je n'ai jamais écrit de romans et je n'ai jamais écrit de bible de série. Je ne suis qu'un ouvrier à la chaîne au service de fictions industrielles balancées sur les millions d'écrans d'un public de masses. Adolescent, il m'est arrivé d'écrire des poèmes, mais ce procédé très personnel m'amenait à des poncifs particulièrement éculés, alors qu'au sein de ces séries grand public, par cette écriture hyper-codée, j'ai l'impression de m'exprimer d'une manière originale. Je ne regarde pas les séries sur lesquelles je bosse, je regarde les autres.

J'adore, par exemple, Relax et flip et et j'aurais adoré y participer. Cela m'aurait détendu car les épisodes sont courts et donc plus rapides à écrire, même si l'exigence est haute : l'idée doit être bonne, on ne peut pas colmater une idée moyenne avec de bons dialogues ou une atmosphère fascinante. J'avoue que j'ai candidaté à deux reprises pour cette série, mais me suis fait retoquer parce que je viens « d'un univers différents ». C'est une réponse débile, car si je viens d'un univers différent c'est bien qu'on m'a permis de commencer quelque part. C'est une question d'opportunité, qui n'a rien à voir avec la réalité de mes goûts et de mes choix personnels en matière de fiction. Mais, bon joueur, je ne rate pas un épisode et en regardant, j'apprends. Des fois qu'on m'autoriserait à changer d'univers, un jour ou l'autre !

(D'ailleurs, il suffit de regarder les séries auxquelles j'ai participé pour balayer cette idée d'univers particulier. Il n'y a absolument pas le moindre rapport, tant en termes de thèmes, d'ambiances, de narration, de personnages, et même de public ! entre Ceux du fleuve et 13, boulevard du Détail. Sans compter Profil : suspect.)

Je regarde avec passion, et ce depuis deux saisons, L'arche blanche. Vraiment, j'admire la délicatesse avec laquelle sont traités les deux familles que l'on suit tout au long des épisodes. La narration est rondement menée, ce qui nous empêche de nous ennuyer, mais les personnages sont fouillés, leur psychologie détaillée en profondeur, ils sont multidimensionnels et paraissent accessibles et humains, ce qui gomme l'aspect archétypal des personnages de séries (même si dans L'arche blanche, les archétypes sont là, sans quoi ça ne fonctionnerait pas... C'est cette propension à humaniser l'archétype qui attise mon admiration).

Et puis, comme tout le monde, je gobe des dizaines et des dizaines de séries américaines, tant pour m'inspirer que pour le plaisir. C'est bien aussi d'être spectateur, sans complexe, ça détend et ça ressource.

J'ai 37 ans (eh oui). Que penserai-je de ma carrière dans vingt ans ? Tout dépend, bien sûr, des vingt années qui viennent ! J'espère que je ne regretterai pas mon choix de vie. On croise parfois, dans des dîners,des scénaristes plus âgés qui paraissent quelque peu amers, parce que nombre des séries sur lesquelles ils ont travaillé sont tombées dans un certain oubli ; d'autre part, lorsque ils ont enchaîné les séries sans jamais participer au projet de départ, à l'écriture de la bible, on sent une légère déception, comme si l'argent régulier (en général ils ont pu s'acheter leur 4 pièces parisien de 80 m2 ou leur super loft d'Ivry de 150 m2 avec terrasse sur le ciel et la Seine), la considération de leurs pairs et la possibilité de mener une vie familiale ou du moins personnelle agréable (temps libre, vacances, sorties culturelles régulières) ne suffisaient pas à pallier à la frustration de l'exécutant. Pour l'instant, je n'éprouve pas ce type de sentiment. Mais il est vrai que l'ajout des ans peut faire pencher la balance du côté sombre. Et même si ces amertumes dont je parle n'ont jamais été exprimées devant moi, je les ai clairement ressenties, à des tournures de phrases, voire à une légère agressivité envers les jeunes comme envers... les créateurs de bibles. Mais je ne veux pas déblatérer plus que ça sur des personnes au demeurant très sympathiques et fort cordiales la plupart du temps.

Kévin Motz-Loviet

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