Autour du testament d'un riche prince russe à l'article de la mort (jeudi, 16 octobre 2014)

Voilà un extrait de la Guerre et la paix de Tostoï, dans l'élégante et fluide traduction qu'en donna Elizabeth Guertik.

Les passages en italiques sont en français dans le texte original russe.

 

Cependant le prince Vassili ouvrait la porte de la chambre de la princesse.

La pénombre y régnait ; seules deux veilleuses brûlaient devant les icônes, et cela sentait bon l'encens et les fleurs. Toute la pièce était encombrée de petits meubles, chiffonniers, petites armoires, guéridons. Derrière un paravent, on apercevait le couvre-pied blanc d'un haut lit de plumes. Un petit chien aboya.

« Ah ! C'est vous, mon cousin ? »

La princesse se leva et arrangea ses cheveux qu'elle avait toujours, et même maintenant, si extraordinairement lisses qu'on eût dit qu'ils étaient laqués et ne formaient qu'un tout avec sa tête.

« Est-il arrivé quelque chose ? demanda-t-elle. Vous m'avez fait peur.

- Rien, c'est toujours pareil ; je viens seulement, Catiche, te parler affaires, dit le prince en se laissant tomber d'un air las dans le fauteuil qu'elle venait de quitter. Comme il fait chaud chez toi. Allons, assieds-toi, causons.

- Je me demandais s'il n'était pas arrivé quelque chose, dit la princesse et, avec son immuable expression d'une sévérité de pierre, elle s'assit en face du prince, s'apprêtant à écouter. Je voulais dormir, mon cousin, mais je ne peux pas.

- Eh bien, ma chère ? dit le prince Vassili prenant la main de la princesse, et selon son habitude, la tirant vers le bas.

On voyait que cet « eh bien » se référait à beaucoup de choses que sans les nommer ils comprenaient tous deux.

La princesse, avec son buste sec et droit d'une longueur hors de proportion avec ses jambes, regardait le prince en face et d'un air impassible de ses yeux gris saillants. Elle hocha la tête et jeta en soupirant un regard vers les icônes. On pouvait interpréter son geste aussi bien comme une expression de chagrin et de dévouement que comme celle de lassitude et d'espoir d'un repos proche. Le prince Vassili l'interpréta comme une marque de fatigue.

« Et moi, dit-il, crois-tu que ce soit moins pénible pour moi ? Je suis éreinté comme un cheval de poste ; et pourtant j'ai besoin de te parler, Catiche, et très sérieusement. »

Le prince Vassili se tut et ses joues furent prises de tiraillements, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, donnant à son visage une expression désagréable qu'on ne lui voyait jamais dans les salons. Ses yeux n'étaient pas non plus les mêmes : tantôt ils reflétaient une indolence enjouée, tantôt ils erraient tout autour, effrayés.

La princesse, qui de ses maigres mains sèches retenait le petit chien sur les genoux, regardait attentivement le prince Vassili dans les yeux ; mais on voyait qu'elle ne romprait pas le silence par une question, dût-elle se taire jusqu'au lendemain.

« Voyez-vous, chère princesse et cousine Catherine Semionovna, poursuivit le prince Vassili, se décidant non sans une visible lutte intérieure à reprendre son discours, en des moments comme ceux-ci il faut penser à tout. Il faut penser à l'avenir, à vous... Je vous aime toutes comme mes propres enfants, tu le sais... »

La princesse le considérait toujours du même regard terne et fixe.

« Enfin, je dois penser aussi à ma famille, continua le prince Vassili en repoussant avec nervosité le guéridon et sans la regarder ; tu sais, Catiche, que vous trois, les sœurs Mamontov, et puis ma femme, vous êtes les seules héritières directes du comte. Je sais, je sais combien il t'est pénible de penser à ces choses-là et d'en parler. Cela ne m'est pas moins pénible ; mais, mon amie, j'ai bientôt soixante-ans, il faut être prêt à tout. Sais-tu que j'ai envoyé chercher Pierre ? C'est le comte qui l'a réclamé en montrant nettement son portrait. »

Le prince Vassili regarda la princesse d'un air interrogateur mais ne put discerner si elle réfléchissait à ce qu'il venait de lui dire ou si tout simplement elle le regardait...

« Il n'y a qu'une chose que je ne cesse de demander à Dieu, mon cousin, répondit-elle, qu'il ait pitié de lui, et laisse sa belle âme quitter en paix cette...

- Oui, c'est juste, poursuivit avec impatience le prince Vassili en frottant son crâne chauve et en attirant de nouveau à lui avec humeur le guéridon qu'il venait de repousser ; mais enfin... enfin, le fait est, tu le sais, que l'hiver dernier le comte a fait un testament par lequel, par-dessus la tête de tous ses héritiers directs et de la nôtre, il laisse toute sa fortune à Pierre.

- En a-t-il fait des testaments ! dit calmement la princesse, mais il n'a pu instituer Pierre son héritier. Pierre est un enfant naturel.

- Ma chère, dit soudain le prince Vassili qui, tout en s'animant et en parlant plus vite, serrait le guéridon contre lui, et si une lettre a été écrite à l'empereur où le comte demande à reconnaître Pierre ? Tu comprends, étant donné les services rendus, il sera fait droit à cette demande... »

La princesse sourit comme sourient ceux qui croient en savoir plus long que leurs interlocuteurs.

« Je t'en dirai davantage, reprit le prince Vassili en lui saisissant la main, la lettre a bel et bien été écrite, quoiqu'elle ne soit pas partie, et l'empereur l'a su. Il s'agit seulement de savoir si elle a été ou non détruite. Si elle ne l'a pas été, dès que TOUT SERA FINI – le prince Vassili soupira pour faire comprendre ce qu'il entendait par ses mots – et qu'on aura décacheté les papiers du comte, le testament et la lettre seront transmis à l'empereur et il sera certainement fait droit à sa requête. Pierre, en qualité de fils légitime, recevra tout.

- Et notre part ? demanda la princesse en souriant ironiquement, comme si tout pouvait arriver, sauf cela.

- Mais, ma pauvre Catiche, c'est clair comme le jour. Il est alors le seul héritier légal et vous ne recevrez pas ça. Tu dois découvrir, ma chère, si le testament et la lettre ont été écrits et s'ils ont été détruits. Et si pour une raison quelconque on les a oubliés, il faut que tu apprennes où ils sont et que tu les trouves, car...

- Il ne manquait plus que cela ! interrompit la princesse avec un sourire sardonique et sans que l'expression de ses yeux changeât. Je suis une femme ; selon vous, nous sommes toutes des sottes ; mais je suis assez au courant pour savoir qu'un fils naturel ne peut hériter... Un bâtard, ajouta-t-elle, croyant par cette traduction démontrer définitivement au prince l'inanité de ses assertions.

- Comment ne comprends-tu pas à la fin, Catiche ! Tu es si intelligente, comment peux-tu ne pas comprendre que si le comte a écrit une lettre à l'empereur pour lui demander l'autorisation de reconnaître son fils, Pierre n'est alors plus Pierre mais comte Bezoukhov et que tout lui reviendra après le testament ? Et si la lettre et le testament n'ont pas été détruits, il ne te restera rien, sinon la consolation d'avoir été vertueuse et tout ce qui s'ensuit. C'est certain.

- Je sais que le testament a été fait ; mais je sais aussi qu'il n'est pas valable et je crois que vous me prenez pour une vraie sotte, mon cousin, dit la princesse avec cette expression qu'on les femmes quand elles croient avoir dit quelque chose de spirituel et de blessant.

- Ma chère princesse Catherine Semionovna ! dit le prince Vassili avec impatience. Je ne suis pas venu chez toi pour échanger des piques, mais pour te parler de tes propres intérêts comme à une parente, une bonne, une excellente, une véritable parente. Je te répète pour la dixième fois que si la lettre à l'empereur et le testament en faveur de Pierre se trouvent parmi les papiers du comte, ni toi, mon petit, ni tes sœurs, vous n'héritez plus. Si tu ne me crois pas, crois-en les gens qui savent : je viens de parler à Dmitri Onoufritch (c'était l'avocat de la famille), il dit la même chose que moi. »

Visiblement, un changement intervint soudain dans la façon de penser de la princesse ; ses lèvres minces pâlirent (les yeux demeurèrent inchangés) et sa voix, lorsqu'elle se lut à parler, eut des éclats auxquels de toute évidence elle ne s'attendait pas elle-même.

« Ce sera parfait, dit-elle. Je n'ai jamais voulu, et je ne veux rien. »

Elle chassa le petit chien de ses genoux et rajusta les plis de sa robe.

« Voilà la reconnaissance, voilà la gratitude qu'il a envers ceux qui ont tout sacrifié pour lui, dit-elle. Parfait ! Fort bien ! Je n'ai besoin de rien, prince.

- Oui, mais tu n'es pas seule, tu as des sœurs », répondit le prince Vassili.

Mais la princesse ne l'écoutait pas.

« Oui, je le savais depuis longtemps, mais j'avais oublié qu'en dehors de la bassesse, de la duplicité, de l'envie, des intrigues, en dehors de l'ingratitude, la plus noire des ingratitudes, je ne pouvais m'attendre à rien dans cette maison...

- Sais-tu ou ne sais-tu pas où se trouve ce testament ? demanda le prince Vassili dont les joues étaient de plus en plus tiraillées.

- Oui, j'étais une sotte, je croyais encore aux gens et je les aimais, et je me sacrifiais. Mais il n'y a que ceux qui sont lâches et odieux qui réussissent. Je sais qui est l'auteur de ces intrigues. »

La princesse voulut se lever, mais le prince la retint par le bras. Elle donnait l'impression de quelqu'un qui a soudain perdu toutes ses illusions sur le genre humain ; elle regardait son interlocuteur avec colère.

« Il est encore temps, mon amie. Souviens-toi, Catiche, que tout cela s'est fait par hasard, dans un moment d'emportement, de maladie, puis tout a été oublié. Notre devoir, ma chère, est de réparer l'erreur, d'adoucir ses derniers instants en l'empêchant de commettre cette injustice, de ne pas le laisser mourir avec la pensée qu'il a rendu malheureux ceux qui...

- Ceux qui ont tout sacrifié pour lui, reprit la princesse en s'efforçant de se lever, mais le prince l'en empêcha : ce qu'il n'a jamais su apprécier. Non, mon cousin, ajouta-t-elle avec un soupir, je me souviendrai que dans ce monde il n'y a pas de récompense à attendre, que dans ce monde il n'y a ni honneur ni justice. Dans ce monde, il faut être fourbe et méchante.

- Voyons, calme-toi, je connais ton excellent cœur.

- Non, j'ai un cœur méchant.

- Je connais ton cœur, répéta le prince, j'apprécie ton amitié et je voudrais que tu en penses autant de moi. Calme-toi et parlons raison pendant qu'il en est encore temps , nous avons peut-être vingt-quatre heures, peut-être une heure. Raconte-moi tout ce que tu sais du testament et dis-moi surtout où il se trouve ; tu dois le savoir. Nous allons le prendre dès maintenant et le montrer au comte. Il l'aura oublié et voudra le détruire. Tu comprends que mon seul désir est d'accomplir scrupuleusement sa volonté ; je ne suis venu ici que pour cela. Je ne suis ici que pour vous aider, lui et vous.

- Maintenant je comprends tout. Je sous d'où viennent ces intrigues. Je le sais, disais la princesse.

- Il ne s'agit pas de cela, mon enfant.

- C'est votre protégée, votre chère Anna Mikhaïlovna, dont je n'aurais même pas voulu pour femme de chambre, cette vilaine femme, cette ignoble femme.

- Ne perdons pas de temps.

- Ah ! Ne m'en parlez-pas. L'hiver dernier, elle s'est introduite ici et a raconté au comte de telles vilenies, de telles horreurs sur nous toutes, surtout sur Sophie – je ne puis les répéter – qu'il en a été malade et pendant quinze jours a refusé de nous voir. C'est à ce moment, je le sais, qu'il a fait ce vilain, cet infâme papier ; mais je pensais que ce papier ne comptait pas.

- Nous y voilà, pourquoi donc ne m'as-tu rien dit plus tôt ?

- Il est dans le portefeuille à incrustations qu'il garde sous son oreiller. Maintenant je sais, dit la princesse sans lui répondre. Oui, si j'ai un péché sur la conscience, un grand péché, c'est celui de haïr cette misérable, cria-t-elle presque, complètement changée. Et pourquoi se faufile-t-elle ici ? Mais je lui dirai tout, tout. Le moment viendra ! »

Léon Tolstoï, La guerre et la paix. Traduction d’Élisabeth Guertik

Du même roman et dans la même traduction, sur AlmaSoror : Où il y a jugement, il y a injustice

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