vendredi, 13 novembre 2009
itequint
ITEQUNT
Par Jérémie Gallois
AH ! Que j’aimerais me laisser totalement aller, ne plus penser aux petits tracas quotidiens ! Il faut que je prenne des vacances, c’est çà... les vacances que j’ai passé chez mon oncle étaient parfaitement relaxantes, aux Antilles. Si je pouvais me replonger dans un bon bouquin interminable au fond d’un hamac, sur la plage, et m’endormir à l’ombre d’un palmier pour ne me réveiller que la nuit tombée à l’odeur des langoustes grillées.... Concentration, attention, ne te disperse pas... Il est sûrement en train de fourbir un mauvais coup ! Je n’aime pas du tout l’attitude qu’il a depuis quelques minutes, toujours à dévier les yeux, à faire mine de se gratter le nez sans en avoir l’air, à la limite de la décence. Je ne sais pas mais ces mains volubiles ne me disent rien. Elles sont trop pataudes et rondes pour être aussi rapides, cela tient du prodige. Non, pas de doute, cet état d’excitation ne peut provenir que d’un enthousiasme faramineux et vulgaire. De toute façon, je parviendrai à m’en sortir quoi qu’il arrive, j’en ai vu d’autres comme on dit... Les forces et les faiblesses des hommes se voient au quotidien. Cet homme là est et restera fondamentalement un faible. Aucun éclair de génie ne peut le toucher, aucun dieu ne lui insufflera son inspiration créatrice, son brio stratégique, jamais ! Je le vois même quand je croise dans le couloir. Cette manière de descendre les escaliers, tel un métronome, petit à petit, posant l’ensemble de la plante des pieds méticuleusement en prenant garde à chaque marche de ne pas trop aller en avant, de ne pas faire dépasser tous les orteils dans le vide pour ne pas que ses souliers noir, fraîchement vernis et polis à crème protectrice, ne glissent contre le rebord métallique de la marche incurvée le long du long escalier en colimaçon. Bref rien à craindre. Mais je ne comprends pas tout de même comment cela peut être aussi difficile et long!
Il pose enfin, lentement, les mains sur les lettres, en prend six, quand même et au fur et mesure aligne avec peine le mot « SEVREE » et ânonne de la tête avec un grand sourire satisfait, béât « mot compte double ». Sevrée... sevrée, il a pris tous les « e »... « sevrée »... je me serais bien servi de ce « s »...sevré... et même pris un petit verre. J’ai rien chez moi, depuis des mois, mais peut-être que lui garde une bonne bouteille de réserve chez lui. C’est vrai çà ! On n’arrive pas chez les gens sans rien apporter, sans prévenir, à deux heures et demi du matin, même entre voisins. J’allais me coucher, lire un bon livre, toujours le même, mon petit compagnon au travers des nuits les plus froides et les plus seules, depuis des années : Le vieil homme et la mer, où le flux et le reflux marin de ma respiration enrouée et de mes pensées ratiocinantes trouvent un exemple, un élan. Cela ne m’étonne même pas en fait, il est déjà venu il y a un mois et il n’avait rien apporté, déjà. Sauf de œufs... des œufs... crus, dans leur coquille. A croire qu’il n’avait plus de gaz pour les faire cuire. Il avait tout de même eu la gentillesse de les cuisiner : une assiette chacun de salade avec un œuf parfaitement mollet posé délicatement dessus et parsemé de persil. « Deux minutes quinze secondes dans une eau salée tout juste frémissante ! » avait-il préconisé doctement. Quel maniaque ce type finalement ! Il faut que je me méfie, et que je commence à réfléchir. « REAUBID»...Beau....raidi... bride...Ce n’est pas avec ça que je vais le mater... et si je me sers de son « R » ? ...raidir... brider, brider, brider... et vlan rideau ! Avec huit points, c’est nul ! Je ne vois pas pourquoi il me lance un regard aussi pointu, genre j’ai un mot qui va te faire décoller, te retourner comme une crêpe et te plaquer à la paroi ! Ma chute s’annonce dans ce regard coupant, acéré. Le mot compte triple, je dois absolument le prendre, il s’est trahi ! Trop basique... Rideau.... non, « baudrier », ah ah ! Et je lui prends la place, lui coupe l’herbe sous le pied, remonte la pente, et le pousse à bout. On va voir sa réaction, on va voir s’il est toujours aussi calme, méthodique et théâtreux !
« Baudrier ! Mot compte triple, dans les dents, maniaque »! Aucune réaction, quel flegme, quelle morgue... ce n’est pas la peine de me lancer mollement ce regard vitreux de poisson mort. On va essayer de le piquer un peu, de lui titiller le nerf optique avec des lettres compte triple, de relever la sauce d’un jeu que je commence à trouver un peu fade... sans compter que je déteste voir les gens se balancer nonchalamment sur mes chaises de rotin.
« Quintet ! Scrabble ! », lance mon débonnaire et énervant partenaire. Et là tombe sous mes yeux, un peu sur la droite, à portée de main si j’évite prudemment le sac de lettres et si le décolle un peu le fessier, la fiole de Tabasco qui traînait là, vestige presque sec de mes beuveries mondaines passées, des apéro cocktails du vendredi vingt heures après le boulot, dont le bloody mary bien chargé avait fait ma renommée. D’un geste vif, assuré, voire félin sans me vanter, je l’attrape sans bruit et en une seconde mon bras s’élance de rage pour asperger le visage en face de moi et rayer le sourire qui le barre. Mais la fiole s’arrache de mes phalanges moites quelques peu replètes pour venir s’écraser quelques mètres plus loin, sur le miroir qui me fait face et le briser net.
Jérémie Gallois
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mardi, 13 octobre 2009
Fatale fiole
Par AC Legendre
Eclat de soleil en verdure
Médaillon de veau et sa bagatelle de légumes,
sauce Marie-Antoinette
Caramel de poireaux en fourreau de nougatine
Décidément, la nouvelle cuisine le laisserait toujours perplexe.
Le serveur venait de déposer devant lui une assiette immense. Contenu : un œuf mollet persillé. L’œuf, jaune, évidemment ; et le persil, essaimé avec art en une subtile arabesque. Pas de doute, il s’agissait bien là de l’Eclat de soleil en verdure. Sourire obséquieux de rigueur. Mais de qui se foutait-on ? Il n’était pas d’humeur à jouer les gourmets.
Un coup de couteau dans l’œuf translucide et le jaune épais se coagula en une marre informe. Test de Rorschach sur porcelaine froide. Que lisait-il dans son œuf ? Il fit pivoter l’assiette. Noyade de soleil en limon verdâtre. Beurk. Ce qu’en aurait pensé son psy ? Il préférait ne pas le savoir.
La suite ne le tentait pas davantage : Marie-Antoinette courir la bagatelle entre bétail et verdure ? Des poireaux gorgés de sucre en pièce montée ? Non, décidément, il n’en voulait pas. Il savait fort bien ce qu’il voulait à vrai dire, mais il avait promis à son psy, à sa mère et à la litanie de médecins qu’il consultait depuis des années sur le sujet, qu’il cesserait même d’y penser. Il se concentra donc sur Marie-Antoinette. Il n’était guère versé en Histoire de France et ne s’imaginait pas que Marie-Antoinette courant la bagatelle entre verdure (jardins à la française plus que potagers, certes) et bétail (ovidés plus que bovidés, sans doute) s’approchait fort de la vérité historique. Il ne voyait la malheureuse que décapitée. Et les viandes saignantes, c’était catégorique, il n’aimait pas. Alors quoi ? Marie-Antoinette alanguie dans un hamac, se laissant faire la cour par quelque perruqueux… ressac, ciel piqueté d’étoiles et sable chaud ? Non, la perruque ne collait pas, pas plus que la poudre et les robes en berceau, par 35°c. Ou alors, ils collaient trop. Il fallait revenir à des latitudes plus raisonnables.
Il revint donc à son assiette. Pause. Prit une longue inspiration, expira posément comme le lui avait enseigné son kinésithérapeute, et visualisa l’action. Effort de la fourchette, légère torsion du poignet gauche, les dents de l’instrument convenablement inclinées vers l’assiette et le corps du sujet formant angle à 45° avec la table. Le couvert retomba avec bruit sur le rebord de porcelaine. Non, décidément, il ne pouvait pas.
Ce n’était pas une question de papilles insensibles, ni de glande salivaire déréglée. Il le savait bien, lui, et cela depuis le début, mais les médecins continuaient à se perdre en conjectures sur la question. Etait-ce le goût, l’odeur ou bien la vue qui le dégoûtait à ce point ? Avait-il une aversion particulière pour les produits lactés (trauma infantile ?), la viande (métaphore sexuelle ?), les légumes verts (névrose urbaine ?), à moins qu’il ne s’agisse d’une allergie généralisée (psychose aggravée ? -sujet à enfermer dans les plus brefs délais-) ? Une existence entière perdue à discourir de son assiette sur un divan n’avait pu répondre à ces questions. Les diagnostics se faisaient de plus en plus flous avec les années et aboutissaient tous à cette conclusion absurde : le sevrer de sa planche de salut. Pour son bien, évidemment. Par souci pédagogique (avait-on idée à trente ans révolus de se refuser ainsi à toute nourriture normale ?), par souci hygiéniste, physique, et il passait les meilleurs. Certes, son obsession avait un effet désastreux sur sa santé. Certes, il risquait de mourir de perforation intestinale, de s’écrouler dans d’horribles souffrances et gargouillis d’estomac, là, près de la table et de la fiole fatale. Mais préférerait-on le voir mourir de faim ?
Le maître d’hôtel le guettait. C’était toujours ainsi. Où qu’il aille se réfugier pour tenter, en toute tranquillité, l’expérience effrayante de la confrontation à une assiette pleine, il était observé par le travers, épié par le menu, moqué aussi, il s’en doutait bien. Sa mère s’adonnait à cette activité de manière on ne peut plus consciencieuse, évaluant ses efforts en fin de repas à l’aune des trajectoires parcourues par sa fourchette. Il s’était brouillé avec tous ses amis pour des histoires de daubes en gelée, de fondues savoyardes et de dîners de mariage. Quant aux relations amoureuses, il va sans dire qu’il en avait vite abandonné l’idée, l’étape restaurant étant absolument incontournable en la matière. Sa sociabilité s’en trouvait limitée à la fréquentation d’endroits où toute nourriture était par essence bannie. Essentiellement dans son cas, le bureau et le club de scrabble où il passait ses soirées à oublier de manger.
Le sevrage l’avait forcé à sortir du bois. Au lieu de se réfugier chez lui pour s’adonner, dans une réconfortante intimité, à son penchant décrié, il devait « manger » à la vue de tous. Le patient se soumettra à la pression de ses pairs en déjeunant et dînant dans des lieux publics. Il avait banni de la liste des « lieux publics » la cafétéria de l’entreprise où il travaillait, ne voulant pas ébruiter un handicap qui l’avait déjà poussé à démissionner par deux fois. Restaient les restaurants. Sa première journée de sevrage s’était passée à établir une liste exhaustive des restaurants, bistrots, brasseries et autres cafétérias de la capitale, et leur ordre de roulement pour une année (c’était la dose prescrite). S’il acceptait de se soumettre à la pression de ses pairs, il refusait l’humiliation de s’y soumettre deux fois et changeait donc de lieu midi et soir, jour après jour, jonglant avec les horaires d’ouverture, les jours fériés, les grèves de métro et les exigences de son compte en banque. Et voilà qu’en dépit de ce programme épuisant, on épiait toujours ses moindres effets de fourchette. Cette fois-ci, c’était le maître d’hôtel, bien au carré, souliers noirs parfaitement vernis posés à la perpendiculaire exacte de la marche métallique qui menait à la réception. Mais c’était aussi bien le bistrotier moustachu ou la serveuse pimpante. Pas un qui ne jetât un regard en coin. Même le laveur de vitres, suspendu dans le vide par un simple baudrier, semblait ne pas quitter son assiette des yeux.
Un mot lui fit oublier le ballet des regards. Jus de tomate. Son voisin de derrière venait de commander un JUS DE TOMATE. Il s’agrippa à la nappe, concentrant son attention sur les replis du tissu damasquiné. Respire... Respire.. Respire !! Pense à autre chose. Vite, un truc apaisant. Quelque chose d’heureux. N’importe quoi. Velours rouge, voix chaude. Oui, voilà, quelque chose d’un club de jazz. (Soupir). Tu n’es plus là. Jaaaazzzz…. (Soupir).
L’éclair d’une chaussure vernie se posant sur une marche métallique le tira de sa vision new-orléanaise. Le maître d’hôtel faisait son entrée, plateau en main. Il reprit plus fort : JJJAAAZZZ… !!!! Le murmure se mua en vagissement, la nappe qu’il n’avait pas lâchée s’envola : il venait de se jeter sur le serveur. Le plateau oscilla dangereusement, reprit son équilibre. Cling ! fit la fiole de Tabasco en se brisant sur le marbre brillant. Il lui sembla qu’une éternité s’écoulait dans la contemplation du précieux liquide répandu sur le sol. Ensuite, il n’avait rien compris, seulement qu’on le jetait dehors. La vision de l’auréole rouge et or faisait comme une tache de soleil devant ses yeux.
Il n’aurait su dire comment il était rentré chez lui. Il avait dû errer longtemps, le réveil marquait presque deux heures du matin. Il s’assit devant une partie de scrabble entamée la veille. La partie n° 547 du Manuel du parfait scrabbleur. Mais l’adversaire était décidément trop fort et lui, trop peu concentré. La cuisine l’attirait désespérément. Les placards ne contenaient pourtant pas ce qu’il cherchait, il ne le savait que trop bien pour avoir consciencieusement aidé sa mère à en éliminer toute fiole suspecte. Mais c’était plus fort que lui : en dix minutes, il mit son appartement à sac. Rien. Rien derrière les radiateurs. Rien dans le réservoir des WC. Rien, pas une goutte de Tabasco. Nulle part. Il allait devenir fou.
Il se précipita sur le scrabble, balaya d’une main les jetons du plateau, remit celui-ci dans la boite, y jeta les lettres et embarqua le tout. Dix secondes plus tard, il sonnait comme un forcené chez son voisin de palier. Ce dernier, insomniaque et coutumier des sautes d’humeur de son voisinage, l’invita fort cordialement à entrer. Ils s‘attablèrent sans un mot et entamèrent la partie. Le plateau se remplissait rapidement. Le voisin, piètre joueur, se laissait en général battre sans rechigner. « Scrabble », lança-t-il pourtant après un bon quart d’heure, et de poser, l’air triomphant, P, I, M, E, N, T, E, lettre à lettre sur le plateau. Notre homme frissonna et contempla son jeu : Q,U, I, N, A, T, P. Qui font PIQUANT. Mot compte triple. Ses mains furent prises d’un léger tremblement en plaçant les pièces. L’autre renchérit avec ARDEUR mais le TOMATES qu’il venait de piocher l’obnubilait tant qu’il ne le remarqua même pas. Tentant de se concentrer, il réussit pourtant à poser ce nouveau scrabble. Silence. Il fixait le plateau sans parvenir à détourner le regard. « Dîtes-moi, TABASCO, vous prenez ou pas ? Je sais bien que ce n’est pas très régul… ». Le voisin n’eut pas le temps de finir sa phrase. Cling ! L’auréole rouge et or faisait comme une tache de soleil devant ses yeux.
AC Legendre
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Sens et mystique des sens - Episode 9
Une histoire de l’art euro-américain de la décennie 2030.
Episode 9
Sens et mystique des sens a été publié en feuilleton de 44 épisodes l'été 2009, par le Newropeans Magazine.
Deuxième partie
Les univers croisés de la musique, du cinéma et de la danse
« Les utopies de papier restent possibles si le chant préhistorique continue d’escorter ».
Tieri Briet
Les amis des étoiles et la cristallisation
« Mes amis sont venus des étoiles. Ils dansent d’une façon que tu ne comprends pas. Ils marchent avec des jambes qui ne se ressemblent pas. Leur visage est douceur ; leur amour est impalpable. Tu l’as su, tu le sais : je partirai avec eux ».
Sur cette sublime déclaration s’ouvre le film Dying Cinema, de Jürgen Chêne. Les images de corridors bleus et de l’escalator défilent sur ces mots prononcés par la voix d’Anne-Claire Legendre, à l’époque diplomate du Quai d’Orsay et amante du cinéaste. Puis le visage de l’acteur Florian Guy, balafré sur la joue gauche, apparaît. Il joue un homme qui fut autrefois une femme et qui voit son amour partir avec des êtres longs et lointains, venus d’ailleurs dans le vaisseau fantôme. Cette scène ne s’effacera jamais de la culture humaine : c’est impossible. Nous ne pouvons oublier une telle splendeur.
Cette splendeur : est-elle due au texte dit ? Non. Le texte est beau ; il est toutefois mortel, en lui-même. Est-elle due aux images, au mouvement du film ? Certes, l’image est magnifique. Mais elle est mortelle. A l’atmosphère ? L’atmosphère est émouvante, merveilleuse. Mais ce n’est pas cela. A quoi est-elle due ?
A la création, c'est-à-dire à la cristallisation de tous ces éléments et de tous ceux qu’ils suggèrent et que l’on ne voit pas : toutes les images, tous les mots, tous les songes que cette image fait instantanément naître dans l’esprit et la chair du spectateur, et dont il ne témoignera jamais à personne. L’œuvre jette des chaos et des symphonies dans les êtres qui y accèdent, chaos et symphonies qui vont faire partie de l’être humain et le modifier profondément, pour toujours. Dying Cinema nous a tous profondément marqués. Et ce film continuera à s’immiscer dans la vie intérieure de chaque individu et dans la vie collective de la communauté, parce qu’il y a eu cristallisation.
Voilà pourquoi tant de gens sont des grands artistes, mais Jürgen Chêne est, lui, divin.
Sa critique des hommes vieillissants qui sortent avec des jeunes femmes et des jeunes femmes fraîches qui sortent avec des hommes vieillissants a choqué, mais elle demeure d’actualité dans une certaine mesure, bien que de vieillissantes femmes riches et des jeunes garçons sans le sou aient fait le pendant, et que les histoires homosexuelles de ce type, pygmalion-pygmalié, sont également fréquentes. Mais au-delà de cette critique factuelle de ceux qui n’acceptent pas la vieillesse et de la confusion entre amour et pouvoir, le film est une véritable hymne à la figure mariale. La Vierge y est, en effet, magnifiée par l’utilisation de filtres de couleur bleus et verts sur les images où elle apparaît.
Le film fit fureur. Il commence aujourd’hui à être étudié dans les écoles, ce qui évidemment lui fait perdre de sa force de rébellion. Mais n’est-ce pas ce qui est arrivé au chantre de l’école buissonnière Arthur Rimbaud ?
A suivre...
14:13 Publié dans édith de cornulier, Europe, Fiction, Sens et Mystique des sens : l'art du XXIème siècle | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cinéma, musique, danse, arthur rimbaud, hétérosuxualité, homosexualité, tieri briet, cristallisation, escalator, quai d'orsay, florian guy, symphonie, pygmalion
jeudi, 08 octobre 2009
Sens et mystique des sens - Episode 8
Sens et mystique des sens a été publié en feuilleton de 44 épisodes l'été 2009, par le Newropeans Magazine
Une histoire de l’art euro-américain de la décennie 2030.
Episode 8
La résurgence du catholicisme et du monachisme et leur implication dans l’évolution de l’art du XXIème siècle n’est un mystère pour personne.
Les manuels énoncent bizarrement que la résurgence du monachisme a mis en avant le grégorien. On comprend aisément ceux qui pensent ainsi. Mais ils déduisent cérébralement et font fi de la réalité historique. Le fait est que depuis le XIXème siècle, le chant grégorien montait comme une bête rampante, sans se faire trop remarquer, presque en marge du catholicisme, touchant tout aussi bien les musiciens et mélomanes que les fidèles catholiques. C’est la puissance de la musique grégorienne qui a entraîné les gens vers le monachisme. La musique a fait les moines. On a pu voir toute une population athée depuis deux siècles, se passionner pour cette musique et, par la musique, venir à la figure du Christ et à la vie monacale. On peut dire que le peuple des fidèles a donc été entièrement renouvelé, et que les nouveaux fidèles n’étaient au fond pas venus à l’Eglise par l’Eglise, mais entraînaient l’Eglise dans l’Art comme l’art les avaient attirés dans les églises.
Monastère de Saint Jean en Ville, 2048.
Je m’en souviens comme si c’était hier. Nous étions attablés, Monk David et moi, dans le jardin des Frères Suiveurs du Prêtre Jean. Il faisait chaud et sec et le vin blanc n’en finissait pas d’essayer de nous désaltérer. Je décrivais à David la beauté du nouveau Paris, qu’il ne connaissait pas : la forêt qui peuple les avenues et les boulevards de la ville, et qui en fait la plus grande cité forestière du monde. Les scooters volants qui volent au dessus des arbres et les vélos et les trottinettes qui roulent sous leur feuillage.
C’était inimaginable il y a vingt ans, me dit Monk David.
Je fermais les yeux pour tenter d’apprécier ce qu’il disait. Et c’était vrai. Ce jour là, nous prîmes, le Monk et moi, conscience que l’art avait donné au monde beaucoup plus que l’art. La Renaissance artistique avait fait renaître les forêts, les rivières, les fleuves, les collines et les sous bois. Comment imaginer, il y a vingt ans, que les petits enfants iraient à la nage à l’école dans les eaux de la Seine ? Comment imaginer il y a vingt ans que la plupart des habitations privées de Paris se nicheraient dans les arbres ? Ce fut l’occasion, pour mon compagnon et moi, d’évoquer notre ami défunt Axel Randers et certaine conversation que nous eûmes vingt ans auparavant, quand Monk David n’était encore que Mike Roderick-Dupont, l’acteur godelureau.
Oui, toutes ces beautés émergées du XXIème siècle prennent leur source dans le renouveau du cinéma, de la littérature, de la danse et de la musique que permit 1930. Dans la cave de Châtillon, les cinq inconnus de 1930, en créant le premier opus de musique beith, ne réinventaient pas seulement la musique. Ils renouvelaient toute notre façon d’être au monde ; ils nous enseignaient qu’être dans le monde, c’est être le monde, et que l’art n’est pas autre chose qu’une nouvelle façon de prier.
A suivre...
13:57 Publié dans édith de cornulier, Europe, Fiction, Sens et Mystique des sens : l'art du XXIème siècle | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : catholicisme, monachisme, xxième siècle, eglise, histoire de l'art, cave, châtillon
samedi, 03 octobre 2009
Sens et mystique des sens - Episode 7
Sens et mystique des sens a été publié en feuilleton de 44 épisodes l'été 2009, par le Newropeans Magazine.
Une histoire de l’art euro-américain de la décennie 2030.
Episode 7
Quand les îles et la langue d’Hawai’i sont devenues la source de création
C’est Phil Brouckeare qui tombe en dépression nerveuse grave au milieu de l’année 2031. Les témoignages concordent. Citons celui d’Ondine Frager : « On avait dîné chez Phil et il avait bu plus encore que d’habitude. Axel m’a ramenée à la maison sur sa moto. Axel marchait à nouveau, après son cancer du thorax. C’était juste avant que son autre cancer se déclenche et il avait repris la moto et la méditation contrebaroque. Axel me dépose à deux heures du matin au 13 boulevard du Montparnasse, à Paris. A cinq heures, le téléphone me réveille en sursaut : c’était Max – Max Farmsen, qui écrivait pour le petit journal Steene’s Door. Max m’explique que Phil a sauté par la fenêtre et qu’il est à l’hôpital ». Et Ondine Frager de raconter comment elle se précipite à l’hôpital, pour se retrouver au milieu d’un groupe d’amis éplorés : ils avaient interdiction de voir Phil, qui était blessé aux deux jambes, mais peu grièvement – habitant au premier étage il était d’abord tombé sur une voiture avant de glisser sur le trottoir glacé du mois de décembre (on se rappelle que l’hiver de l’année 2031 fut particulièrement froid à Paris).
Phil Brouckeare guérit vite ses jambes mais sa dépression, elle, n’est jamais vraiment partie. Au cours de périodes de rémission il nous aura offert une œuvre musicale émerveillante. Pour l’heure, coaché par Axel Randers, il découvre les joies et les profondeurs de la méditation contrebaroque. Elle est devenue à la mode, certes, depuis ; mais qui peut se targuer de la pratiquer réellement ?
Issue des techniques de yoga indien et des exercices spirituels de Saint-Ignace de Loyola, impliquant le corps, l’esprit et l’âme, elle est une alternative immensément bénéfique aux médicaments psychiatriques. Parallèlement à cette plongée dans l’univers méditatif contrebaroque, Phil rencontre Keone Kamahamaha Johnson, surfeur hawaiien et grand spécialiste de la langue et de la culture hawaiienne. Keone Kamahamaha Johnson, quand il était un enfant de trois ans, avait été abandonné par sa famille hawaiienne. Ou plutôt, les services sociaux américains l’avaient enlevé de force à sa famille, trop pauvre et trop différente de la psychologie américaine. Des années plus tard, il avait rencontré son grand père, et lui avait promis d’apprendre la langue ancestrale et de la transmettre. Suivit, pour Keone Kamahamaha Johnson qui avait enterré son grand père quelques semaines après l’avoir enfin retrouvé, une longue période d’immersion dans sa culture natale. Il passa d’abord quelques années sur l’île de Niihau, où subsistaient quelques personnes dont le hawaiien était la langue maternelle. Il s’entretenait avec elles plusieurs heures par jour. Il apprit par cœur tous les textes écrits ou dictés en hawaiien et relevés par les ethnologues, linguistes, pasteurs et prêtres qui s’étaient intéressés à cette culture, et par les hawaiiens eux-mêmes. Puis il partit vivre un an dans un bateau, solitaire, au large d’Hawai’i, recueillant des fruits sur des atolls déserts pour manger de la nourriture fraîche. L’objectif de cette année : ne penser qu’en hawaiien.
Lorsqu’il sortit de cette année de solitude hawaiienne, il parcourut le monde pour transmettre : transmettre la langue hawaiienne, sa culture, les mots, les mythes, les idées, les tournures de phrases… Il ne choisissait pas ses élèves : tout ce qui s’intéressait à Hawaii l’intéressait. Grâce à Keone Kamahamaha Johnson, le hawaiien, qui n’était presque plus rien, est devenue une langue phare de la culture mondiale.
Quand Phil apprit avec Keone la langue hawaiienne, elle n’était pas à la mode. C’est lui, Phil, qui le premier l’utilisa comme langue d’art. Il créa deux opéras électroniques et quatre messes contrebaroques dans les années 2032-33. Si cette intense créativité fut suivie pour lui d’une dépression nerveuse à nouveau grave, son œuvre eut un effet retentissant sur les artistes et le public mondial. Des millions de gens se mirent à apprendre le hawaiien, des lieux se créèrent dans les villes du monde entier où l’on ne parlait que le hawaiien, ces fameux pu’uhonue où se rassemblaient les « fatigués du travail », les « fatigués du couple », « les fatigués de l’habit », qu’on appela plus tard, sous un terme unifié, les tigués.
S’il est presque rebelle aujourd’hui de composer une œuvre musicale, filmique ou littéraire dont les dialogues ou textes principaux ne sont pas en hawaiien, il faut se souvenir qu’il y a trente ans la langue hawaiienne n’était qu’un parler polynésien en voie de disparition.
Mais si la langue et la culture hawaiienne ont imprégné nos œuvres d’une façon océanique et aérienne, pour reprendre les termes d’Elise R-R, la maestra de la villa Moonsmile, l’autre apport à l’art du XXIème siècle est venu de la résurgence du catholicisme et d’une myriade d’ordres monastiques tombés en désuétude depuis des siècles.
A suivre...
13:48 Publié dans édith de cornulier, Europe, Fiction, Sens et Mystique des sens : l'art du XXIème siècle | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : hawaiien, monachisme, catholicisme, élise revon-rivière, messe, contrebaroque, niihau, saint ignace de loyola, services sociaux, paris, boulevard du montparnasse
lundi, 28 septembre 2009
Sens et mystique des sens - Episode 6
Sens et mystique des sens a été publié en feuilleton de 44 épisodes l'été 2009, par le Newropeans Magazine.
Une histoire de l’art euro-américain de la décennie 2030.
Episode 6
La science s’engouffre après l’art
Je rappelle, bien que ce ne soit pas notre sujet, que l’art encore une fois précéda la science sur ce point. L’idée de traduire les sciences en quechua, sioux, hawaiien, inuktitut, pour déceler les failles de raisonnement dans la langue d’origine, et pour être emportée par ces langues dans d’autres directions éventuellement bonnes, a été à l’origine des plus grandes découvertes scientifiques du XXIème siècle. La vulgarisation par la traduction est ainsi partie inhérente de la recherche scientifique. La réunification de la culture littéraire, technique et scientifique s’est faite grâce aux allers et retours entre les langues extrascientifiques –amérindiennes surtout-, et les langues officielle de la vieille Europe. Ce n’est que comme cela que la science est redevenue un jeu d’enfant. Avant, et cela ne s’était qu’accentué au cours des millénaires, l’invention intellectuelle ne s’adressait qu’à une élite. Les individus de notre société n’ont eu accès à leur haute science que lorsque les langues quechua, sioux, hawaiienne, inuktitut ont exigé un effort de pensée monumental pour une traduction correcte. Nous n’avons compris qu’au milieu du XXIème siècle que l’accès à la science et à la réflexion n’est qu’une question de langage. Il suffit d’avoir les outils – mais quand les outils sont intérieurs leur appréhension est subjective, donc aléatoire.
Or, ce sont les artistes qui ont recouru les premiers à ces langues, et qui ont montré leur puissance d’évocation et d’enrichissement civilisationnel.
Je citerai l’énigmatique sentence du génial David Ranch : « Le jour où les phares des voitures deviennent les phrases des voitures, l’analogie se fait langage ». Beaucoup ont fait semblant de comprendre cette phrase ; peu l’ont réellement vécue.
A suivre...
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mercredi, 23 septembre 2009
Sens et mystique des sens - Episode 5
Une histoire de l’art euro-américain de la décennie 2030.
Sens et mystique des sens a été publié en feuilleton de 44 épisodes l'été 2009, par le Newropeans Magazine.
Pépites du déclin et pérennité d’une folie
On le sentait venir, le déclin. Nous : le Groupe des Trente Feuilles. Nous ne voulions pas y croire, mais à plusieurs reprises, nous eûmes, en groupe complet ou restreint, des échanges sur ces myriades d’auteurs qui copiaient nos hérauts sans en avoir le sel.
Certes, il y eut le déclin. Mais qui aurait pu croire à l’éternité d’une démence ?
« On se dit qu’à 20 ans on est les rois du monde, et qu’éternellement on aura dans les yeux tout le ciel bleu ». Mais le temps des illuminations s’éteint comme tous les temps, et bientôt les artistes sont de pâles copies d’artistes ; les œuvres deviennent insipides ; et les critiques agitent des drapeaux qui ne disent plus rien à personne.
Pourtant, de cette décennie 2030, on a gardé, outre le souvenir d’une époque formidable de création, une série d’œuvres que nous sommes nombreux à penser immortelles. Et plus le temps creuse l’abîme qui nous sépare de la décennie démente, plus le nombre de ceux qui clament son importance augmente.
Alors nous qui avons vécu, vibré, porté, aimé ces années qui défilaient avec leur lot d’or et de feu, nous avons gagné l’éternité. C’est déjà ça.
Quelques points supplémentaires
L’influence de la littérature quechua et sioux dans les dialogues cinématographiques : qui n’en n’a pas débattu, avec morgue, arrogance intellectuelle, dans les salons des principautés d’Europe ? Et pourtant le sujet est plus important qu’une simple distraction de dilettantes qui se donnent de l’importance. A long terme, il est possible que nous nous rendions compte que les langues quechua et sioux ont profondément influé sur le développement, non seulement des dialogues de cinéma, mais des dialogues de la vie réelle.
Je noterai quelques points essentiels qui démontrent cette influence.
Le sioux – lakota et dakota – a influencé nos manières de parler à partir des films de David Ranche. Nous avons adopté les particules de fin de phrases, en fonction du sexe de la personne. Si les Sioux réservaient l’usage de la particule masculine aux hommes et celui de la particule féminine aux femmes, c’est pour s’adapter aux mutations fréquentes qu’opéraient ses personnages et à leur sentiment intérieur vis-à-vis des modèles masculin et féminin, que Ranche a adopté les particules de la vieille langue amérindienne. Très vite, les populations du monde ont adopté ces particules, sans toutefois faire la distinction que les Sioux font, entre les modes assertif et interrogatif. La possibilité de préciser son sexe intérieur à chaque dialogue était d’une urgence intellectuelle certaine à cette époque d’émergence de la queeritude. Les milieux traditionnels et religieux, qui avaient combattu longtemps cette queeritude avant de l’adopter, ont été, curieusement, les premiers à employer les particules sioux dans les langues courantes (français, allemand, anglais, arabe). Dès 2034, l’abbé Jehan Nord de La Thrace énonce que les particules sioux nous sauveront de la confusion culturelle, dans un article sur la nécessité de ne pas associer le sexe symbolique du prêtre (masculin) et de l’Assemblée (féminin) à leurs sexes biologiques effectifs (In Le symbole du Poisson ne passera pas).
Les personnages de films avaient donc, dans toutes les langues, la possibilité d’exprimer notre sentiment sexué intérieur afin de mieux faire comprendre au spectateur leur état mental. Cette nouveauté fut adoptée par le public dans la vie courante à une grande vitesse.
L’autre apport linguistique amérindien nous vient du quechua, et est né de la traduction du film Ch’askamantam kani en vu de la réalisation des sous titres.
Après ce film, le mode d’énonciation quechua, c'est-à-dire la façon que le locuteur quechua a de mentionner, dans chacune de ses phrases, la source d’information, est devenu répandu dans toutes les œuvres. La particule –si indique que l’on sait la chose par ouïe dire. Elle est utilisée aussi pour exprimer que quelque chose a eu lieu en rêve, ou bien dans un état de conscience assez modifié pour que la particule –mi soit trop osée. La particule –mi indique que l’on sait de façon empirique ce que l’on énonce. Si on l’emploie, c’est qu’on est sûr de ce qu’on dit. La particule –cha est étrange, elle énonce une sorte d’incertitude agacée. La réplique la plus célèbre de Ch’askamanta kani – celle qui poussa les traducteurs à conserver les particules d’énonciation dans la traduction, ce qui était particulièrement osé, voire biscornu pour l’époque -, est celle de l’héroïne Marisa Tika lorsqu’elle danse sur l’herbe devant la maison de son enfance. Sa mère lui crie : « Comment vas-tu redevenir sage si tu laisse le vent t’emporter comme ça ? » et Marisa Tika répond : Imacha ! Ce que les traducteurs vers le français ne purent que traduire : commentcha ! A savoir : « qui sait ? Je n’en sais rien ! On verra bien ». Nous n’avons plus besoin de dire tant de phrases pour toutes ces choses si simples. Ainsi, j’entendais causer hier deux garçons d’environ huit ans sur l’avenue de Sumer, à trois heures de l’après-midi. L’un des garçons racontait à son ami qu’il avait rêvé qu’il embrassait sa professeur d’astrophysique. Il a prononcé « Je l’ai embrasséssi ». A l’époque où j’ai grandi, cette phrase eut été impossible : il n’y avait pas de –si. Et pour dire Je l’ai embrasséssi, qui signifie selon le contexte « je l’ai embrassée en rêve », ou bien, « je l’ai embrassée, du moins, c’est ce que je crois, mais je ne suis pas sûre parce que j’étais complètement ivre », il fallait prononcer tout cela.
A suivre...
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vendredi, 18 septembre 2009
Sens et mystique des sens - Episode 4
Une histoire de l’art euro-américain de la décennie 2030.
Sens et Mystique des sens est paru en feuilleton de 44 épisodes dans le Newropeans Magazine, pendant l'été 2009.
Chronologie des années 30
L’année 2030 commença sous des auspices fort banaux. Rien ne laissait présager une quelconque ivresse artistique sous le soleil du mois de janvier 2030. Paris était jaune de soleil et glacial de froid. J’y étais : revenue de New York II, où j’avais dirigé le jury du festival de musique rock James Douglas Morrison, je me promenais dans les rues étranges de cette ville si vieille et si belle qu’elle arrive à vous rendre souvent à la fois heureux et malade. Oui, rien ne semblait devoir se produire, et pourtant, alors que j’arpentais ainsi les rues de la première ville de France, non loin de là, dans les caves d’une maison commune de Châtillon, un disque extraordinaire était en train d’être enregistré, sur vinyle. Un groupe de cinq musiciens, Bob Mushran, Théo Marsien, Laure Bleue, Venexiana Atlantica et John Peshran-Boor, créaient ce qu’on appellerait bientôt la musique Beith. Mais pour l’heure, personne ne le savait et les parisiens allaient et venaient dans les allées de la ville et de son métropolitain sans rien chantonner du tout.
En février, le disque sortit : Internet le diffusa à une large échelle mais personne n’en parla vraiment. Un an plus tard, le monde musical international était changé. Plus personne n’ignorait que la musique connaissait un renouveau extraordinaire, lourd d’avenir et de génie. La grande musique classique, née de la polyphonie au XIVème siècle et morte au XIXème siècle, était ressuscitée, renouvelée, et incroyablement enrichie de tout ce qu’on avait tenté de faire en rock, en jazz, en musique de film et en musique expérimentale depuis 150 ans.
Parallèlement à cette révélation musicale, on redécouvrait les premiers films d’Amos Mariecque, qui revint ainsi sur le devant de la scène à un âge avancé. Alors que l’actrice Ondine Frager se retirait de la scène pour convoler avec le Prince d’Australie John de Sydney (qui deviendra John II en 2043), le film Rends-moi notre amour bleu la consacrait sur les écrans du monde entier. Le réalisateur David Ranch était âgé de 39 ans et demi : il lui restait à tourner sa trilogie Berberian Dream, qui nous a enseigné ce qu’est la peinture filmée. Enfin, sur les planches des opéras des grandes villes du monde, une étoile (Joanna Sand, évidemment), interprétait la danse des Scorpions du Métropolitain, inventée, par le plus grand chorégraphe que notre siècle a connu : Parker William, dit The « CornFlake ».
La suite s’enchaîna comme une symphonie artistique qui semble pré écrite tellement elle est belle et cohérente, et qui pourtant n’est qu’une effervescences de réussites éparses. 2032 vit la naissance de la chorégraphie Clisson-New York. C’est le grand retour de l’histoire vendéenne sur la scène internationale. Après Clisson New-York, viennent les films La Vendée Haine, La Colonnes du Paradis et le magnifique ballet Il était une fois Renée Bordereau et Alexina Barbin, qui, pour la première fois, pose le catholicisme comme soutien central de la vision transsexuelle.
2033 ne fut pas en reste : Apsyaï, mon amour dévoile la défaillance de la frontière qui sépare le patient et le soignant et signe l’arrêt de mort de la psychiatrie comme observation du malade par le docteur.
Suivirent Ch’askamanta kani, le film incaïque, I’a O Hawai’i écrit par David Ranche et filmé par KeOne Kalani Melelana, et le succès planétaire Moonsmile (peut-être le premier succès de masse : voir ce film-opéra apparaît au public comme une urgence mentale. Un procès est intenté en Russie contre les opéras qui refusent de laisser entrer les animaux, pour discrimination selon l’espèce. Le livre Après Moonsmile, de Max Farmsen, fait la liste de toutes les anecdotes de ce type qui ont accompagné la sortie de cette œuvre).
Au tournant de 2040, l’on sentit un essoufflement. Les productions originales manquent d’argent ; le public se massifie et se tourne vers des œuvres temporelles et faciles. L’argent ne va plus qu’à ce qui déplace les foules de plusieurs millions de personnes : c’est dire que la vie artistique est dans la dèche. Parallèlement, des essaims de jeunes artistes se mettaient à copier les grands artistes, avec une prétention dénuée de classe et d’inspiration. Mais le public averti s’y laissa prendre et peu à peu la grandeur des œuvres grandes fut moins prisée que la médiocrité des œuvres moyennes.
En 2042, Timothée Le Généreux tourne, au moyen de la nouvelle petite caméra Eclair, I won’t kill you again. Le chef d’œuvre est total. Ici se tourne, à mon avis, une page : plus jamais on n’a vu d’œuvre qui s’élève au niveau des productions de la décennie démente, comme l’a appelée Charles Krog. Du moins pas avant une quinzaine d’année. Mais l’effervescence, elle, n’est pas revenue.
A suivre...
21:40 Publié dans édith de cornulier, Europe, Fiction, Sens et Mystique des sens : l'art du XXIème siècle | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : spécisme, antispécisme, newropeans, sara, édith de cornulier, james douglas morrison, xxième siècle, chorégraphie, clisson, new york, ondine frager, berbérie, colonnes infernales
jeudi, 17 septembre 2009
solitudes parallèles

Solitudes Parallèles
par/Marin Dupondt
J’écoute les canons de Pachelbel et je me souviens de ta chambre d’adolescent, de nos mains entremêlés, de nos sangs mêlés ce soir de novembre, des saisons qui se suivaient, du lycée, des diplômes presque manqués, de l’amour presque réussi, parfois, après la bière.
Les canons Pachelbel n’ont jamais quitté mes soirées solitaires ; et chaque fois au creux d’une note l’image de ton visage se dresse devant mon regard blême.
Pachelbel, mon amour, berça notre amour, notre adolescence, qui n’était qu’une enfance, qu’un rire entrecoupé de silences, comme la vie est un long jour entrecoupé de nuits, comme l’amour est un désert traversé d’oasis. Partout, Moscou, Auckland, Montréal, Pachelbel m’a suivie. Aucun corps ne ‘a remplacé. Je n’ai plus jamais pu sourire en soupirant, je n’ai plus jamais pu rire en me disputant, tu es irremplaçable...
I Hélène
Montréal est glacée. C’est triste d’habiter une ville glacée. Mais Montréal fut longtemps un rêve lointain, mon rêve américain, et lorsque je marche dans les rues de sa nuit aux milliers d’étoiles artificielles, je songe au rêve profond et angoissé de cette adolescence, qui s’éloigne un peu plus chaque jour, et dans les vitres des cafés animés j’observe la silhouette sombre que l’adolescente n’aurait pas décriée. Je ne parle malheureusement que de la silhouette, loin des détails du cœur et de son traître, le visage. Mais j’aurais pu tout rater.
Le premier soir long et libre depuis plus d’une quinzaine. Alors, manteau épais de solitude et rouge à lèvres trop rouge, je marche dans l’architecture étrange de Montréal. Une rue s’ouvre sur une autre, et cela depuis le coin de ma rue. Inutile, cependant, de me mentir ; ce n’est ni le hasard ni la géométrie de la ville qui m’ont amenée jusqu’à la rue dans laquelle je m’engouffre. C’est ce whisky de merde. Mon inconscient ridicule. Une tendance masochiste refoulée. La poisse.
-Merde.
Non, d’habitude je ne parle pas toute seule. Ou un mot de temps en temps, dans la cuisine, le matin. Lorsque je suis en retard. Ce mot que je viens justement de prononcer, et dans froid glacial, l’insulte est sortie enveloppée de fumée. Montréal est vraiment glacée. Mais, pas de fumée sans feu, dit-on ; j’allume une cigarette. Et je continue dans la rue.
Et comme il y a un an, chaque soir, lorsque mes pas me rapprochaient de l’immeuble, les poumons se compriment et le souffle se fait rare et infiniment court. Seules mes jambes continuent. Je marche, donc je suis.
La rue, belle et froide, aux traits réguliers, un peu trop réguliers, est à peine éclairée. Sur le plafond noir la lune sourit vaguement. Je suppose qu’il habite toujours là.
Je me souviens d’un chant russe. Au café Pouchkine, chocolat moelleux et lèvres glacées, mon amour blême en face de moi et la peur de repartir.
Il y a un an nous nous voyions tous les soirs. Il enquêtait sur les méthodes de recherche des personnes disparues pour publier un dossier spécial à la fin de l ‘année dans son journal. Tom est un journaliste à la mode, pas bête mais trop branché pour être vraiment intelligent. Beau, mais trop branché pour être vraiment séduisant. Et pourtant, comme je suis très stupide et que, comme je l’ai dit plus haut, je soupçonne la poisse de s’intéresser particulièrement à mon cas, j’étais tombée un peu amoureuse de lui –je dis un peu, mais je n’ai pas plus que le sens de l’orientation la notion des quantités-, et pendant deux mois je l’ai rejoint tous les soirs, tard, dans son petit appartement, où il me racontait les histoires sordides qu’il apprenait au cours de ses enquêtes. Je ne lui racontais pas le scénario que j’écrivais alors. Je le laissais parler, puis nous nous couchions et nous faisions l’amour jusqu’à l’aube. Et je partais le matin en me disant que tout n’était pas parfait. Mais je ne savais pas ce qui me manquait.
Il faut dire que je m’étais engouffrée dans cette relation avec ce presque inconnu, juste après avoir eu la bêtise de faire une déclaration d’amour à une très bonne amie, Yéléna Kanikavic, qui m’avait tout simplement, en guise de réponse, renversé une carafe d’eau sur la figure en m’enjoignant sévèrement d’arrêter mes conneries.
Beaucoup ici vivent de souvenirs. Beaucoup viennent d’ailleurs. Mais il ne faut pas croire que ceux d’ici, débarqués il y a quelques siècles, ne sont pas dévorés de l’intérieur du sentiment de l’exil. Il y a des terres qui ne vous adoptent jamais. Il y a des cœurs qui ne s’installent jamais. Et beaucoup ici ont le visage d’une Amérique disparue, d’une Amérique assassinée. Survivants d’un autre monde, orphelins délaissés par les esprits du ciel et de la terre, ils déambulent eux aussi au creux de la ville, blessés pour l’éternité.
Combien de secrets pleurés le fleuve Saint Laurent n’a-t-il pas reçu en dépôt, et que ne recèle-t-il pas, fidèle et modeste serviteur des ombres du passé, qui coule pour toujours entre les rives de l’avenir ?
Me voilà à la hauteur de l’immeuble où vit Tom, sur le trottoir d’en face. Je m’engouffre dans une cabine de téléphone aussi glacée que la rue. Malgré ses vitres épaisses et fumées. Sur un rebord défoncé du mur, un sac et un paquet de cigarettes ont été oubliés. Je n’ouvre pas le sac. Mais machinalement je vérifie que le paquet est vide. Non. Il reste quelques cigarettes et un briquet. Merci beaucoup.
Mes doigts engourdis par le froid font basculer difficilement la pierre du briquet, engourdie elle aussi. Je tire quelques bouffées et compose le numéro de Tom. Je soupire, consciente de faire une connerie. Mais que diable, la vie est courte et la raison ne lui confère pas grand intérêt. Pourquoi regretter les conneries, quand elles ne nuisent qu’à l’ennui ?
Et je me souviens d’un chant russe. D’un amour mort dans une chambre grise. D’un homme éteint dans un lit défait. D’une fenêtre ouverte sur le passé.
Je ne sais pas qui es Tom. Sais-je au moins qui je suis ? Trop de villes, trop de gens, trop d’emplois, trop de vide. Il parait que la vie est chaude en Amérique du Sud. D’aucuns me parlent des soirées de pisco et de salsa, où ce n’est pas les humains qui dansent le tango, mais le tango qui danse les humains. Et l’on me parle de mots qui sonnent comme des accolades au soleil, mais de là-bas rien ne m’appelle.
On est du Nord ou du Sud, du chaud ou du froid, et mon cœur se consume à aimer le gel sur les toits. J’aurais voulu peut-être, j’aurais aimé sans doute tourner dans le tournoiement des cœurs brûlants et chanter besame mucho les soirs tièdes dans la ville nonchalante. Mais les longs couloirs glacés de Moscou ont gravé sur ma peau l’empreinte du silence et des tristesses chuchotées, entre deux verres, au coin d’un bistrot mal chauffé. Montréal la demi latine, Montréal seul sait me consoler, Montréal sait me rappeler, parfois, quand elle pleure de froid, quand elle craquelle, les caresses russes d’autrefois.
Et je me souviens d’un chant russe. D’une cithare qui l’accompagnait. De paroles que je ne comprenais qu’à moitié. D’un cortège maigre et désolé.
Et je me souviens d’un chant russe. Je n’ai rien compris du passé. J’ai quitté Moscou la glacée. Montréal a su me garder.
Oui ?
Salut, Tom.
…
C’est Hélène.
Ah, quelle surprise…
Tu avais reconnu ma voix ?
Je n’y croyais pas.
Euh, et bien… Je passais par là…
Tu es dans le coin ?
Oui. C’est drôle, non ?
Tu veux passer ? Non, je vais te rejoindre, je suis resté enfermé toute la journée. Tu peux m’attendre dans un café ?
Je sors de la cabine, pénètre à nouveau dans le froid. Je me souviens de la cithare qui accompagnait le chant russe, et de cet homme aux longs doigts fins, ces longs doigts fins qui, tout le jour, caressaient les cordes, et la nuit caressaient mon corps.
Une minute plus tard, je m’installe au Rêve Québécois. Un rade pourri que je connais bien. J’y ai assez attendu Tom. Le café est affreux, les néons criards, le patron désagréable.
Mais la première gorgée de mauvais café bien chaud m’emplit de courage. Et cinq minutes plus tard, Tom pousse la porte du bar et vient s’installer en face de moi.
Il n’a pas changé.
Et là, second chapitre, le premier sur Daniel ?
Nous sommes tous deux vaguement gênés… Tom, toujours mondain, commence la conversation. Il m’interroge sur mon travail.
Je me souviens de paroles que je ne comprenais qu’à moitié, des paroles de chanson qui rythmaient l’air de cithare, et des paroles murmurées au creux de la nuit. Du plus profond de mon être je recevais sans les comprendre ces paroles russes, elles atteignaient des parties de mon être dont je n’avais jamais soupçonné l’existence.
Je me souviens d’un cortège maigre et désolé. Quelques humains glacés, un chien maigrelet, sous la pluie russe. Comme la banlieue de Moscou était malade… Des jeunes filles se prostituaient dans les bars pour se payer leur rouge à lèvres et pour payer les cigarettes de leurs amants brutaux et rugueux. Un bus livide passait de temps en temps. Le morne cimetière avait quelque chose d’orthodoxe et quelque chose de communiste. Je savais que je passais mes derniers temps à Moscou. Adieu, Piotr. Adieu, la musique de Kino et Victor Stoy.
Quand on décide de vivre pour l’amour, on s’engage pour une vie de vagabond.
II Daniel
Il referma le journal sans le lire. Lassé, écoeuré. Par la vitre du bistrot il vit que le ciel était aussi maussade que lui.
Il vivait dans un studio, pas loin des quais, au bout du cinquième arrondissement. Cela faisait deux ans qu’il était parti de chez sa mère et qu’il s’entretenait tant bien que mal, publiant deux ou trois articles par ici, effectuant quelques recherches pour un éditeur, ou gagnant des concours de poésie. Il avait trente-deux ans, ce studio qu’il louait, un ordinateur, une machine à café et la vue sur les toits de la ville. Quelques autres choses aussi, un fauteuil en paille, à bascule, sur lequel il se balançait en écoutant des disques de Rock ; un congélateur et quelques poêles, de la vaisselle, des habits dans un placard et une collection de boîtes de parfums.
Il s’appelait Daniel, Daniel Leblanche, et il avait fini par se faire à son nom.
Bien sûr, se disait-il ce matin là, au petit bistrot du coin de la rue, en face d’un café serré bien chaud, bien sûr, si l’adolescent que j’étais pouvait voir ce que je suis devenu, il se suiciderait. Mais qu’est-ce qu’il connaissait de la vie ? J’ai un studio et de quoi me payer à manger et des cigarettes. J’ai quelques amis que j’aime. Je parle avec des gens, au bistrot ou quand je travaille…
Mais l’image de l’adolescent d’il y a plus de dix ans l’obsédait. Qu’avait-il changé au monde, à la société ? D’un certain point de vue, il n’avait rien trahi des idéaux de pureté de sa jeunesse. On ne pouvait pas dire qu’il s’était jeté dans le libéralisme à corps perdu, ni qu’il avait renoncé à penser pour penser comme il faut. Mais il sentait confusément que ce jeune homme imberbe aux rêves de gloire et d’anarchie, s’il revenait, tel un fantôme, constater le résultat de ses révoltes et promesses de dix-sept ans, regretterait immédiatement les petits appartements aménagés autour de la télévision et les quinze jours annuels aux Seychelles que ses camarades de lycée et de rêveries avaient tous finit par obtenir. Et cela révoltait Daniel, alors qu’il trempait ses lèvres dans la petite tasse brûlante, assit en vitrine, les yeux dans les pieds des passants. Comment ce petit merdeux s’était-il permis des injonctions aussi radicales et effrontées sur la société quant au fond, il aurait tout vendu pour la moindre reconnaissance sociale ?
Ce dédoublement entre Daniel et le jeune garçon qu’il avait été le rendait mal à l’aise. Mais il savait qu’il ne chercherait pas à noyer cet antagonisme dans l’alcool – il buvait pour écrire, pas pour oublier-, ni dans une quelconque course vers une vie plus installée. A quoi bon ? Il ne s’en sentait pas capable. Le voyage intellectuel était tout ce qui lui restait, et, ayant raté les études qu’il avait voulu faire, il le pratiquait en free style, comme disent les musiciens, cherchant plus à penser profondément qu’à penser intelligemment.
Il finit son café, en commanda un second (il avait gagné quelque argent récemment), et s’engouffra dans sa chaise et dans ses pensées.
Il se rendit bientôt compte que, pour la première fois de sa vie, il était démuni ; il ne pouvait penser seul. Il ne pouvait être à la fois lui-même et ce qu’il avait été. La rupture était-elle trop grande ? Daniel ne pouvait répondre à sa question à la place de l’adolescent danieL. Il ne pouvait non plus retrouver quelqu’un qui était mort, sans être mort. Il n’y avait même pas de cadavre ! Il alluma une cigarette, et sourit, malgré la crise d’angoisse qui s’éveillait. Un tel geste, au moins, le rapprochait de danieL. Allumer une clope, le matin, au bistrot, pour accompagner un café. Une solidarité surgit entre l’homme raté et l’adolescent chargé d’espoir.
Et dans le ballon de fumée de la première bouffée, Daniel trouva un ultime espoir. Et si danieL vivait toujours ?
La vie dans la ville, le fil des jours et des saisons malades, les instants qui font mal et ceux qu’on voudrait prendre, pour les blottir au fond de nous et les revivre incessamment, comme une drogue, tout cela meurt à chaque seconde, effacé par la pluie. Et chaque fois qu’il pleut, tout est perdu. Vous souvenirs brûlants comme vos hontes insensées.
Il pleuvait quand Daniel sortit du bistrot. Les rues n’étaient pas trop remplies. Il voulut marcher sous la pluie, pour qu’elle noie les angoisses naissantes. Il hésita, son regard oscillant à gauche, à droite, en face…En face était blanc et vide, échafaudages dans une brume blanche et terrasses de café désertes. Il s’élança. Il parcourut un dédale de ruelles sales, de poubelles et d’échoppes criardes, jusqu’à ce que la lassitude d’un spectacle trop imprégné du quotidien, aux relents d’un passé sans mythe ne l’amène sur les grands boulevards muséifiés, aux couloirs d’arbres malades et dignes, du septième ( ?) arrondissement.
Daniel marchait sous la pluie, de sa démarche un peu à part, à la fois rapide et traînante. Il pensait à danieL. Aux rêves de musique et d’écriture, d’anarchie et d’amitiés. Il essayait de reconstituer la vie et la pensée de l’adolescent, dont il avait brûlé tous les cahiers, un soir de désespoir. Il ne pourrait plus relire ces pages, griffonnées fiévreusement pendant les très longues heures de cours au lycée, ou la nuit, quand il ne dormait pas. Il essayait de se souvenir des amis de l’époque, mais ceux qu’il n’avait plus revus étaient presque effacés. Des bribes de visages lui revenaient, flous, presque délavés. Des regards, surtout, ou des rires pleins d’acné. Quant aux quelques garçons qu’il n’avait pas perdu de vue, leur air sage d’adulte dynamique, d’animal de zoo pensant, ne l’aidait pas à faire revivre une jeunesse violente d’espoirs et d’angoisse, de désir d’exister ou de mourir, somme toute banale.
Trempé, calmé, il prit le chemin du retour. Il ne revint pas sur ses pas ; les quelques fois où il était rentré d’une promenade par le même chemin, l’inutilité de ces milliers de promenades qui rythmaient sa vie lui était apparut tellement clairement qu’il ne s’y risquait plus jamais.
Paris revêtu de son brumeux manteau d’hiver, Paris s’enfonce, plus profond chaque jour sidéral, dans l’abîme incolore du froid. En remontant chez lui, il vît par la fenêtre que la ville paraissait une longue déchirure entre le gris du ciel et celui des trottoirs. En rentrant chez lui, il se fit un café. Pour ne pas voir que la cafetière était épouvantablement sale, il ne regardait pas ses gestes. Il passa la matinée à boire du café et à songer à écrire. C’était toujours ainsi : quelques heures d’auto-encouragements étaient nécessaires pour se mettre réellement au travail. Mais plutôt que d’écrire l’article qu’on lui demandait, il retraça ses errances mentales de la matinée, et se demanda en quelques phrases tragiques, comment rendre sa vie un peu plus attrayante à ce danieL imaginaire, qu’il avait été et dont il ne supportait pas le mépris supposé.
Il aurait eu des frères et sœurs, il aurait été le raté de la famille. Il en faut bien un. Le sacrifié, quoi. Mais raté unique, ça c'était dur à assumer. Et à infliger.
Il s’endormit à l’aube.
Lorsqu’il s’éveilla, au déclin du jour, une fraîche odeur de propre flottait dans le petit appartement. Il en fut si surpris qu’il sortit de son lit, et eut le bonheur neuf et intense d’être accueilli, dans la cuisine, par la cafetière prête à l’emploi. Il se prépara un café, en sifflotant, qu’il but en regardant par la fenêtre Paris qui allumait ses feux artificiels, et les passants courrotant dans la rue, entre les échoppes et les bistrots. Au bout de la rue, de la vieille bouche de métro jaillissaient des dizaines et des dizaines d’êtres humains en manteaux et bonnes chaussures, qui se répandaient ensuite sur la petite place.
Il lava sa tasse, et compta les pièces de monnaie dans ses poches. Il restait de quoi boire un kir, ou autre chose, dans un café inconnu. Alors, pris d’un rêve nouveau, il se coiffa, enfila son manteau, et ouvrit sa porte.
Et il s’élança dans les escaliers, pris d’une fureur de vivre, d’être bien, avec l’espoir haletant que la nuit serait belle et sombre, que les rues brilleraient sous les lampadaires oranges et qu’au creux de la ville, d’un échange de regards, du battement d’aile d’un pigeon ou des talons d’une femme jaillirait à nouveau l’envoûtante sensation qu’entre le rêve et le trottoir une alchimie se meut.
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dimanche, 13 septembre 2009
Les vertiges
par Alexandre Nascioli
Ce n’est pas sans fierté qu’elle s’avouait ne pas avoir mangé un seul feu rouge depuis plusieurs mois. L’idée de son rétablissement lui faisait souvent battre les flancs à tout rompre et lui prodiguait une joie louche et fugace. Si elle arrivait à se passer des feux rouges, ce serait gagné. Malgré leur goût fruité, ceux-ci lui avaient causé tellement de nausées qu’ils lui semblaient représenter le symbole idéal de ses excès. En se privant de ce pêché mignon, elle était certaine d’arriver également à se passer avec facilité des mets plus aisés à digérer : tickets de métro goût chlorophylle, écharpes à l’anis ou à la violette, rayons de soleil acidulés et autres flocons laiteux de nuages.
Cependant, un après-midi qu’elle déjeunait d’un œuf mollet parsemé de persil, une fiole de Tabasco, sans qu’elle en sut la cause, tomba sur les tomettes et, bien que robuste et charnue d’aspect, se brisa bêtement. Ce bris, au son si stupide dans sa cuisine vide, fut un tocsin à sa raison. Elle fut engloutie par le retour de ce qui pétrissait par trop ses habitudes. En observant le sol constellé d’éclats rougeâtres, tentant de distinguer les fientes de sauce du rouge des tomettes, elle sentit très vite au bout de ses doigts une foule de piments rampants. Elle brûlait de s’ôter les ongles à la tenaille tant ils lui semblaient bouillir. La violence inattendue du son né de la chute de cette fiole si sotte, éclatée d’une vulgarité oisive, lui laissa aux sens une musique d’effroi. Ce furent ses oreilles intérieures qui souffrirent, celles qui entendent tous les sons inutiles et obsédants, celles qui nient tout silence, tout repos. D’un coup, jusqu’au bruit de sa manche frôlant le rebord de la table sembla un crissement de papier de verre. Elle s’entendit déglutir en torrent, le cliquetis de l’horloge, semblable au mouvement lourd et agressif d’une usine en marche, lui enfonçait des myriades d’épingles entre les cheveux, une chaleur malsaine lui emplit le visage. Elle se serait gratter jusqu’au sang si elle n’avait pas été si effrayée par le chaos sonore qu’aurait pu produire un seul de ses mouvements. A cet instant, un seul chuchotement l’aurait fait hurler. Elle n’avait aucun silence en elle.
La fatigue la prit, très lourde, et elle y trouva une excuse pour se blottir dans son fauteuil, laissant les affres physiques de l’épuisement du corps prendre la place de ses efforts mentaux.
La seule chose qui l’apaisait, dans ce grand fauteuil où elle se cachait comme une vieille chatte, était quelque chose d’un club de jazz. Les furies calmes de ces atmosphères qu’elle fantasmait lui semblaient la parfaite image inversée de ses délires. Là-bas, la folie se rêvait bonne. Les sièges étaient de cuir et non de velours, la fumée dans l’air et non au crâne, la musique libre mais sage. Elle souhaitait plus que tout au monde que ses terreurs soient aussi maîtrisables que des envolées de trombone, qu’elle puisse en jouer pour les faire retomber dans le tempo cadré de thèmes inébranlables. Alors voilà ; quand lui venait le mauvais air, elle entrait dans la boîte de jazz. Elle évitait à tout prix de poser ses yeux ailleurs que sur les rayures de velours du grand fauteuil qui lui servait de nid, de peur que ses pupilles ne sortent d’elle pour aller s’éclater sur la matière des murs, du sol ou de n’importe quel objet alentour. Elle était seule dans ces instants, aussi seule qu’une agonie. Le jazz pouvait durer des heures, autant que ses sueurs d’esprit.
***
Il lui venait à l’esprit le bruit de la mer, accroché quelque part sur sa montagne, un flux et un reflux presque soupirant de langueur. Il avait parcouru un bon nombre de massifs, chaque été, et trouvait dans ses escalades solitaires une incubation à son appétit sexuel. A chaque pic gravi, il redoublait d’ardeur charnelle pour quelques mois, laissant dans son sillage urbain des nuits moites à n’en plus finir. Il lui suffisait de quelques minutes, chaque année. Après plusieurs jours de marche, cherchant à s’isoler au plus des populations des pays et régions qu’il parcourait, il se trouvait une face immense et compliquée de quelque mont sauvage. Il commençait alors sa descente, parfaitement harnaché et, à l’endroit et au moment propices, se collait à la paroi de pierre, cherchait à l’agripper par n’importe quel moyen et l’écoutait le dominer férocement. Les centaines de mètres cube de rocaille le pénétraient lentement et il sentait parfois une érection encombrante lui couper le souffle, pendu à sa corde, fondu à une façade terrifiante. Il descendait alors sur un vague terrain plat, glacé, hagard, et il lui prenait parfois des jours pour retrouver la route des hommes depuis le perchoir où il finissait ses étreintes. Ces expéditions étaient véritablement dangereuses et nul doute qu’aucun cercle d’alpinistes n’aurait cautionné ses voyages, cette recherche de la solitude complète, l’absence totale de moyens de communication avec laquelle il prenait la route et les acrobaties d’apparence insensées et périlleuses auxquelles il se livrait.
Cet été, pour la première fois, il entendait la mer à l’approche du fantasme. Ce paradoxe le rendait incroyablement impatient, il sentait ses hanches se raidir de fougue et lui revenaient en plein membres les lentes pénétrations de ses nuits parisiennes, les feulements contenus du plaisir des filles qu’il ramenait chez lui, le goût de mercure qu’il sentait dans leur bouche au moment de leur orgasme si patiemment amené.
C’est surtout cette femme de quarante ans à laquelle il pensait. Elle avait des cheveux roux et des yeux un peu fauves et dorés. Ils sont restés voisins pendant des années, comme s’ils avaient vieilli ensemble dans leur chair, pris ensemble, à quelques portes et étages d’intervalle, une maturité des muscles et de la peau qui rend le toucher si profond. Il était certain qu’elle le guettait et il passait de longs moments à penser l’odeur de cannelle de ses cuisses. Il se voyait atterrir chez elle rudement, à une heure incongrue, deux heures et demie du matin, et elle l’attendrait, grandie de haine et d’un désir poivre et sel irrésistible. Il la voulait franche, sans aucune espièglerie de gamine, puissante de remous tièdes, déguisée de seins écarlates du fait d’une lumière de mauvais goût. Il voulait son bordel d’une nuit sombre au goût méchant.
Il était certain qu’il ne l’aurait jamais depuis son déménagement. Il s’était installé à l’ouest de la ville, sûr que les beaux quartiers donneraient plus de mal à ses chasses. A tort. La dernière fille dans laquelle il a mordu était cette enfant d’à peine dix-neuf ans, à la peau blanche de céramique, dont même le contact était froid. Ses cheveux noirs et brillants, coiffés dans un mouvement suranné, lui donnaient un charme idiot qui lui plu. Il s’est dit qu’elle n’était sans doute pas vierge, une petite bourge conne qui aime la queue, et ce dès l’instant où elle a posa son soulier noir vernis de fausse écolière sur le rebord métallique de la marche du train de Deauville. Son absence totale d’obligations professionnelles, il vivait d’une rente récente et méritée, lui autorisait à attendre plusieurs jours le retour des trains de Deauville. Elle le reconnu aussitôt. Ils ont fait l’amour debout. Elle a gardé les yeux serrés tandis qu’il portait sa flamme en elle, des heures, jusqu’à ce qu’elle jouisse plusieurs fois, sans un bruit. Lui-même tremblait fortement et se forçait délicieusement à entretenir ce silence poussif, exquis, qui lui procura un brasier sans nom.
Et là lui vient le bruit de la mer, il fait frais et il ne connait pas le nom de sa montagne. D’un mouvement brusque il détache les lanières de son baudrier.
Il tomba à la renverse dans le vide, en faisant malgré lui une culbute ridicule dans les airs. Il ne pensait à rien, et le choc sourd de ses os sur les roches n’a rien secoué. Son baudrier restait pendu plusieurs dizaines de mètres au delà, se balançait mollement d’avant en arrière, puis s’arrêta clairement. Un éclat de soleil torve tissait l’ombre d’un bassin sur la paroi.
***
Ni mer, ni montagne. Tout au plus de vagues collines épargnées des usines. Quelques fragments de forêts sombres, des nuits d’été aux encres de novembre. Elle trouvait son absolu où on l’avait élevée, dans les contreforts ennuyeux du pays lorrain. Ce paysage lui confiait un ressac particulier, un flux et reflux d’étranges terrils, d’une mer de poussière figée qui, à trop outrer les bois, finit par en faire partie. Si bien que ces minables reliefs forestiers perdraient tout charme à ses yeux hors la majesté d’agonie des séquelles ouvrières auxquels ils offraient écrin.
Peut-être se demandait-elle ce qu’il y avait au-delà des buttes boisées, sans doute avait-elle l’aiguille de l’élan qui venait lui irriter les habitudes. Alors quoi ? Et bien, quitter ces douceurs, les chaleurs fruitées des mois d’août et l’odeur de la terre du jardin ? Quitter son père courbé sur la bêche, aux sueurs élégantes des soleils de mirabelle ? Prendre gentiment congé de sa mère et du café de quatre heures, de la partie de scrabble et des dentelles ? Peut-être le jardin aux allées en pente raide lui semblait-il maintenant moins saugrenu d’aventures. Pas vraiment une révolte au fond, plus un fait de la vie, c’est vers Nancy que les chosent arrivent pour les jeunes filles curieuses de la région.
La plage de Warnemünde en fin de soleil donnait des horizons d’iode à sa raison. Sur sa serviette de plage, en joli bikini, elle sentait son flot de jeunesse s’épanouir auprès de l’onde marine d’une exotique RDA. Son compagnon s’était éloigné, parti cherché de quelques boissons, et elle s’exclamait de l’intérieur sur où l’avait mené ses années appliquées d’études, ses sympathies pour l’Est. En regardant le sable un peu sale alentour, elle se rêvait un hamac sur une plage immaculée, balançant mollement une nuit tropicale. Elle se pensait un air d’agrumes nouveaux et de faible brise tiède. La vie à venir lui semblait accueillante et rapide, pétrie d’une confiance sensible dans les faits. Tout s’offre et se prend, croyait-elle. En entendant les pas de son étranger, tenant dans chaque main une bouteille de bière, sur le sable compact de marée basse, elle se crû folle, d’amours impatientes, de regrets ignorés.
Alexandre NASCIOLI
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